Les Leçons américaines : un aide-mémoire pour notre millénaire

Par Francesca Vinciguerra

Leçons americaines, Italo Calvino, La Bibliothèque italienne.jpgJuin 1988. La maison d’édition Garzanti publie les Leçons américaines (Lezioni americane) écrites par l’écrivain Italo Calvino, décédé trois ans auparavant. L’œuvre regroupe les conférences que l’auteur aurait dû prononcer à l’occasion des « Charles Eliot Norton Poetry Lectures » à l’université de Harvard. Trente ans se sont écoulés, mais l’œuvre de Calvino reste toujours actuelle.

En 1984, à Castiglione della Pescaia, Italo Calvino réfléchit sur le sujet à présenter l’année suivante à Harvard. Puis, il se décide : il parlera aux étudiants américains du prochain millénaire. Le choix, en apparence prématuré, est justifié par le crépuscule singulier du XXe siècle, un siècle en train de se terminer alors qu’il écrit. Le monde occidental fait ses premiers pas dans l’ère technologique postindustrielle, laquelle vient juste de commencer son invasion de notre vie quotidienne ; en Italie, l’enlèvement d’Aldo Moro (président de la Démocratie chrétienne) de 1978 marque un tournant important dans l’histoire du pays.

Pour l’écrivain, il est temps de faire le point sur le millénaire qui est en train de se clore et de transmettre à celui qui arrive (comme dans une course de relais intellectuelle) certaines des valeurs qui lui tiennent le plus à cœur. Mais attention : les Leçons américaines ne se veulent pas un manifeste poétique personnel de l’écrivain ni une anthologie littéraire du millénaire qui se termine. Grâce à son expérience en tant que lecteur et écrivain, Italo Calvino sélectionne six des valeurs qui appartiennent à la littérature et à son écriture en particulier, à situer dans la perspective du millénaire qui approche. C’est ainsi que naissent les conférences intitulées Légèreté, Rapidité, Exactitude, Visibilité, Multiplicité et Cohérence.

S’il est vrai que les œuvres littéraires sont le miroir de leur temps, les Leçons américaines sont un kaléidoscope construit pour lire les changements de la réalité contemporaine et pour la projeter dans celle à venir, sans prétention de prophétisme. Aujourd’hui, trente ans après la publication des Leçons américaines et dix-huit après le début du nouveau millénaire – rapide et fracassant comme Calvino l’avait imaginé – relire cet ouvrage veut dire retrouver un ancrage de la pensée, une oasis de clarté et d’intelligence.

Exactitude et Rapidité

À propos de la conférence sur la rapidité : « en un temps où d’autres médias triomphent, dotés d’une vitesse très élevée et d’un rayon d’action très étendu, menaçant de réduire toute communication à une croûte uniforme et homogène, la fonction de la littérature est de faire communiquer le divers avec le divers comme tel. »

Si l’on pense à l’évolution du langage et de l’information de ces dernières décennies, il est étonnant de lire un texte des années 80 nous parlant de médias rapides et influents. Au moment même où Italo Calvino écrit, internet et les téléphones portables existent à peine. Comment percevait-il ces changements ? Pourquoi aurait-il décidé de nous transmettre la rapidité comme une valeur, dans un millénaire où nous ne risquons certainement pas de l’oublier ?

Nous devons nous rappeler que Calvino est un écrivain de la clarté et de l’exactitude : aux digressions il préférait la précision et la synthèse. La rapidité dont il nous parle dans les Leçons américaines n’est pas celle des machines et de la technologie, des distances qui s’amenuisent ou des informations qui voyagent plus vite chaque jour, mais plutôt celle de l’esprit : une rapidité que les inventions les plus à l’avant-garde ne pourraient jamais égaler en lucidité, intuition et sensibilité.

Italo Calvino découvre des perles d’agilité intellectuelle dans l’histoire de notre littérature : en commençant par la brièveté de la narration des fables jusqu’au dessin essentiel de Galilée, sans oublier la malice linguistique des personnages du Décaméron de Boccace. Mais la rapidité, pour rester une valeur, doit être gouvernée : si notre société va de plus en plus vite, l’individu doit pouvoir en suivre le rythme sans se perdre lui-même. Pour éviter d’être dépassé par cette course contre le temps, l’homme du XXIe siècle devrait associer à la valeur de la rapidité son exact contraire : l’indugio, la lenteur. Il faut laisser à la cascade d’images et d’informations qui nous submerge le temps de sédimenter dans notre esprit, en les sélectionnant pour ne pas les laisser s’accumuler dans le désordre.

La valeur de l’Exactitude est également importante en parlant de langage et de communication. Fasciné par la narration qui sait faire un bon usage de l’économie linguistique et de la précision lexicale, Calvino rêvait d’écrire des romans accomplis en l’espace d’une ligne. Et les cent-quarante caractères canoniques de Twitter étaient à des années-lumière de lui, ou peut-être seulement à vingt.

colorful rain, banksy

La civilisation de l’image

« L’imagination est un lieu où il pleut », écrit Calvino dans les premières lignes de sa conférence sur la Visibilité, en s’inspirant d’une image du purgatoire dantesque. Mais si au Moyen Âge les images tombaient tout droit dans la fantaisie de Dante et de ses contemporains depuis l’intellect divin, celles qui nous tombent dessus aujourd’hui ont une source bien plus terrestre et féconde : un nuage éthéré et omniprésent. Dans les pages consacrées à l’Exactitude, nous lisons : « Nous vivons sous une pluie ininterrompue d’images ; les médias les plus puissants ne cessent de transformer en images le monde, le multipliant dans une fantasmagorie de jeux de miroirs. (…) Une grande partie de cette nuée d’images se dissout immédiatement, comme les rêves qui ne laissent aucune trace dans la mémoire ; ce qui ne se dissout pas, c’est une sensation d’étrangeté et de malaise. »

Certes, Calvino ne pouvait pas imaginer l’ampleur de l’invasion d’images dans notre champ visuel et notre imagination après sa disparition, ni la quantité de sensations – ou leur absence – qui en dérivait. Il avait néanmoins déjà vécu personnellement une série d’évènements importants pour l’histoire de la télévision et des médias italiens : en 1976, Carosello – emblème de la télévision italienne à caractère pédagogique – ferme ses portes pour laisser la place à un autre type de publicité, plus envahissante et moins créative. La même année, la télévision en couleurs arrive en Italie et l’entrepreneur Silvio Berlusconi achète sa première chaîne télévisée. Nous sommes à l’aube d’une époque que l’écrivain n’hésite pas à définir comme celle « de l’inflation des images sur l’imagination ».

Les dangers contre lesquels Italo Calvino nous met en garde sont la perte de la capacité de créer des images et l’impossibilité de distinguer avec certitude celles créées par notre imagination de celles qui y tombent. Aujourd’hui, notre rapport avec ce type de représentations a dépassé les limites supposées par l’écrivain : non seulement notre esprit est envahi par des images qui nous sont sans arrêt proposées, mais l’interaction avec elles n’est plus de la science-fiction. Elles envahissent notre imaginaire et interagissent activement avec le monde qui nous entoure, questionnant la définition même de fiction qui devrait les caractériser.

Contre ces dangers, Calvino nous parle de la valeur de la Visibilité : la capacité individuelle d’évoquer des images originelles et de leur donner cohérence et clarté. Ces dernières années, les propositions pour une éducation à l’imagination font l’objet d’une réflexion réelle de la pédagogie et de la philosophie. Qui sait si, comme Calvino le propose, la lecture des tercets dantesques de la Divine Comédie ne pourrait devenir un point de départ idéal pour apprendre à nouveau à penser par images et pour nous mettre à l’abri des orages d’images qui ne semblent pas vouloir cesser.

Lezioni americane, Italo Calvino, La Bibliothèque italienneLa légèreté du poète

La conférence consacrée à la Légèreté est la plus longue et intense. Du monde composé d’atomes légers de Lucrèce jusqu’à l’abstraction de l’informatique, Calvino déploie une anthologie importante pour cette leçon. En réfléchissant sur l’opposition entre la pesanteur du monde et la légèreté que ce dernier peut acquérir à travers le filtre du regard poétique, l’auteur veut transmettre à la postérité l’importance du rôle du poète et de la présence de l’imagination poétique. La légèreté de Calvino ne concerne pas une autoaliénation du monde réel, mais plutôt une délicatesse du regard, capable d’interpréter avec lucidité la contemporanéité et ses défis. « Il faut être léger comme l’oiseau, et non comme la plume », dit Paul Valéry et citant Calvino : soyez légers, mais ne vous laissez pas emporter par l’imprécision et le hasard. Ainsi se dévoile l’image précieuse que, depuis le début de ses Leçons américaines, Italo Calvino nous confit, à nous, habitants du nouveau millénaire : le saut agile du poète qui se lève sur la pesanteur du monde.

CALVINO, Italo, Leçons américaines. Aide-mémoire pour le millénaire, traduction de  Yves Hersant, Seuil, 2001, 197 p.

CALVINO, Italo, Lezioni americane, Mondadori, 2016, 197 p.

 

Vous pouvez lire cet article en italien sur Radici.

4 Comments on Les Leçons américaines : un aide-mémoire pour notre millénaire

  1. Carlo Maria Vadim // 31 juillet 2018 à 9:02 // Réponse

    Beh, volevo fare un commento ma ho visto che in questo sito altri commenti che ho fatto sono rimasti in attesa di approvazione e non sono stati mai sbloccati. Ovviamente la cosa è frustrante! Peccato.

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  2. Buongiorno, ti ringraziamo per il commento. Effettivamente il sistema ha avuto dei problemi con i messaggi e certe volte non li abbiamo visualizzati. Ci dispiace molto che alcuni siano andati persi, proviamo a verificare e cercheremo di recuperarli. Ma al contrario, sono molto graditi i commenti, assolutamente! A proposito delle Lezioni americane, che cosa pensavi?

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  3. Carlo Maria Vadim // 1 août 2018 à 18:28 // Réponse

    Sì, ecco, l’articolo di Francesca Vinciguerra mi ha fatto venire la voglia di rileggerle queste Lezioni Americane. Questo perché le lessi nel 1994 (pensate!) e ne ho un ricordo sbiadito. Per la verità c’è qualcosa che ricordo nitidamente: capivo che era un testo importante e allo stesso tempo mi rendevo conto che non riuscivo a penetrarlo, a farlo mio. Negli anni seguenti ho letto quasi tutto di Calvino. Ora dopo quasi venticinque anni voglio riprovare a riprendere in mano le Lezioni. Chissà. L’unico problema è recuperare il libro che so essere in una libreria del mio soggiorno. Un mobile lungo, alto e profondo che praticamente contiene tutto ciò che di bello e interessante ho letto e conservato. Grazie Francesca, ne riparleremo!

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  4. Se riprenderai le Lezioni americane ci piacerebbe avere poi il tuo riscontro, venticinque anni dopo la prima lettura. E intanto molta curiosità per la tua libreria alta e profonda…

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