La fille au Leica, d’Helena Janeczek

Par Valentina Di Cesare

Traduction de Laura Zorloni

Durant l’été 1937, Gerta Pohorylle, mieux connue sous le nom de Gerda
Taro, meurt à seulement vingt-six ans, écrasée par un char d’assaut à Brunete, où elle se trouve pour suivre et immortaliser la chute de l’Espagne républicaine, avec un courage et une audace qui ont toujours caractérisé sa
façon d’agir. Née à Stuttgart dans une famille juive et bourgeoise, Gerda est
une antinazie convaincue qui participe énergiquement aux activités d’opposition politique; elle a un caractère si tenace et attachant que quiconque la rencontre ne peut que la remarquer et ne peut ensuite parvenir à l’oublier.

C’est à elle que le lecteur s’attache dès les premières pages, quand il
commence à lire La Ragazza con la Leica de Helena Janeczek, publié en
Italie par Guanda éditeur et vainqueur du prix Strega 2018, puis traduit
en français par Marguerite Pozzoli sous le titre La Fille au Leica, publié en 2018 par Actes Sud.

Le portrait de la jeune femme se dessine à travers un montage réalisé avec justesse : l’écrivaine choisit en effet de reconstruire les principaux passages de l’existence de la photographe à travers la voix de trois personnages qui ont croisé Gerda Taro à un moment donné de leur vie, mais qui l’ont ensuite inévitablement perdue.

Le premier de ces trois personnages est le docteur Chardack : médecin allemand de Stuttgart, comme Gerda, qui lui aussi s’est réfugié à Paris après l’arrivée au pouvoir d’Hitler. Il vit désormais aux États-Unis, à New York. Un matin de 1960, soudainement, tandis que, dans la tranquillité du week-end, il s’apprête à feuilleter les pages politiques d’un quotidien, il répond à un coup de téléphone inattendu venant d’Italie. À l’autre bout du fil se trouve Georg Kuritzkes, un ami d’enfance avec lequel il a partagé des batailles et des idéaux. Une conversation agréable qui le fait replonger dans une période lointaine et pourtant bien vive. Plusieurs heures après l’appel, le docteur Chardack est surpris par une sorte d’apparition qui lui rappelle Gerda, son courage, son charme irrésistible, l’« arme » dont elle ne se séparait jamais : son appareil photo.
Un autre personnage contribuant à faire ressurgir la mosaïque d’événements et de suggestions qui nous restituent la vie de Gerda est Ruth, une ancienne mannequin qui, tout à coup, en 1938, peu de temps avant de déménager en Suisse avec son mari, se souvient soudain de Gerda, un an seulement après sa mort. Ruth et Gerda, en plus de leur scolarité, vivent ensemble les premières années à Paris – ville choisie par de nombreux Juifs et activistes antinazis fuyant les persécutions hitlériennes. C’est d’ailleurs dans la capitale française que Gerda rencontre le photographe André Friedmann (qu’elle rebaptisera Robert Capa), dont elle devient la première assistante, puis la fiancée.
Le troisième et dernier « intermédiaire » de cette étrange construction est Georg Kuritzkes, qui se « heurte » au souvenir de Gerda alors qu’il conduit une Vespa le long des routes périphériques de la capitale italienne. Comme par hasard, c’est ce même jour, de l’autre côté de l’océan, que Chardack est lui aussi atteint par la même suggestion, suite à son appel téléphonique.

Ruth a donc été camarade de lycée de Gerda, tandis que les deux hommes, à certains égards très différents et, à d’autres, pas si dissemblables, ont été ses amants par le passé. Pour chacune des trois voix de ce roman, les souvenirs ne sont pas simples à affronter. Tous trois ont vu brûler la flamme de leur propre jeunesse durant les monstrueuses dictatures européennes, et pourtant cette époque profondément lointaine, mais indélébile, réapparaît tout à coup, comme un rêve : la vie de chacun des personnages est constellée de moments souvent passés sous silence et de souvenirs perdus. Ainsi, à force de souvenirs et de suggestions surgissant par éclairs, la figure de Gerda Taro refait surface, enveloppée d’un halo empreint de nombreux sentiments – de la nostalgie au regret, de la rancœur à la réticence –, mais également d’un charme envahissant qui l’auréole, malgré la mort prématurée qui l’a emportée ce maudit 26 juillet en Espagne, après des heures d’agonie suite à l’accident qui a dévasté son corps. Oui, parce que les trois « témoins » restituent au lecteur la vie d’une femme unique, captivante, peu conventionnelle, encline à décider, à choisir, à combattre, une fille douée d’une grande beauté, d’une grande intelligence et d’un soupçon d’inconscience, qui prend position sans hésiter dans la seule vie qui lui ait été octroyée, toujours en compagnie de son inséparable Leica et des idéaux antifascistes qu’elle n’a jamais abandonnés. Robert Capa, compagnon de vie et d’idéaux, ne figure pas parmi les personnages qui esquissent le profil de Gerda : sa figure a pendant longtemps fait de l’ombre à celle de la photographe de Stuttgart, souvent cantonnée au rôle exclusif de compagne.

La reconstruction des événements de la part de l’auteure est minutieuse et attentive : Janeczek a su rendre avec beaucoup d’efficacité jusqu’à l’impulsion idéaliste et utopique de ceux qui croient en une idée, qui s’engagent et combattent coûte que coûte pour la faire devenir réalité. La structure du livre, en plus de restituer la brève existence d’une femme singulière et à contre-courant, se présente comme l’enchevêtrement calibré d’une histoire collective et de souvenirs personnels. Cet accord entre la dimension publique et la sphère privée nous rappelle que nous ne devrions jamais nous montrer indifférents aux injustices, surtout à celles dont nous pensons qu’elles ne nous concernent pas directement puisque, tôt ou tard, elles finiront pas nous concerner de près, mais alors il sera trop tard.

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JANECZEK, Helena La ragazza con la Leica, Guanda editore, 2018, 336 pages

JANECZEK, Helena, La fille au Leica, traduction de Marguerite Pozzoli, Actes Sud, 2018, 384 pages

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