Le isole di Norman, de veronica Galletta

Le isole di Norman (Italo Svevo éditions) est un roman sur l’intimité d’une famille qui cherche des réponses à une disparition presque attendue, celle d’une mère. Clara se consume dans le silence de la perte de sens et dans l’amère certitude que son effacement est inévitable. Le temps paraît suspendu et la douleur à peine esquissée, le récit de l’absence et de l’incommunicabilité familiale.

Le isole di Norman a été finaliste du Premio Calvino et distingué par le prestigieux premio Campiello opera prima en 2020.

Voici un extrait du roman

H1, ÎLE AUX CHIENS

Le livre, Elena n’en a parlé à personne. Le jour, elle le cache sous son matelas, bien à l’abri. La nuit, elle le sort et le remet à sa place, sur l’oreiller de son père. Le matin, elle le regarde, d’un oreiller à l’autre et, ne serait-ce que pour un bref instant, il lui semble que c’est un peu comme s’ils étaient encore tous ensemble. Aux fêtes du Parti, en train de cuisiner et de servir aux tables. À la plage, en train de jouer aux cartes. À la cuisine, en train de préparer le véritable gâteau au chocolat. Elle résiste à la tentation de l’emporter toujours avec elle, avec les autres livres qu’elle continue à éparpiller sur l’Île. Elle a peur de le perdre.

Des bruits, dehors, la ramènent sur terre. Ça doit être les pêcheurs, qui rangent les nasses dans les entrepôts. Trop tôt pour Filippo ou Lidia. Trop tôt, mais elle est réveillée maintenant, ça ne sert à rien de rester au lit. Elle décide de sortir. Elle se lève, s’habille, prend son sac, descend en faisant attention à ne pas faire de bruit, enfile son manteau dans la rue.

Une tache noire et douce se glisse entre ses jambes tandis qu’elle referme le portillon. C’est un chat noir, qui semble vouloir l’accompagner. Secouée par une rafale de nord-est, elle s’agrippe encore un peu au portail, tandis que le chat se ravise et passe son chemin, hautain et indifférent. Le vent lui soulève le poil : effet ridicule qui lui gâche complètement sa pose. Elena ramène ses bras autour de son corps et resserre la ceinture de son manteau rouge. Elle baisse la tête et se dirige vers le quartier de Mastrarua, avec l’objectif de se faufiler entre les maisons pour échapper au vent et à la désolation du chantier du parking, de plus en plus à l’abandon. Et voilà que la rue retrouve immédiatement sa beauté rassurante.

Là où s’ouvre l’esplanade, un chien disgracieux et estropié débouche tout à coup d’une rue adjacente, ce qui l’oblige à presser le pas. Elle est presque arrivée. Elle tourne à gauche, voilà la mer. Elle traverse l’esplanade, monte sur le trottoir et s’appuie contre la rambarde du bastion, pour repérer le point de dépôt. Là aussi, il est au large, à quelques centaines de mètres du rivage. Elle regarde autour d’elle. À droite rien, juste la rambarde qui s’incurve puis disparaît à l’horizon. Rien à gauche, à part un poteau avec une poubelle. Derrière elle, un immeuble d’un rouge vif se termine en demi-lune. En haut, une pièce à trois fenêtres blanches qui s’ouvrent sur le vide. De ce qui était jadis un balcon, il ne reste qu’un plongeoir tronqué pour pirates turbulents. Au-dessus encore, une petite loggia aux colonnes rongées par le sel marin, qui se terminent en de très fins chapiteaux corinthiens, d’une élégance extrême dans leur imperfection due au temps. Peut-être que sa mère a trouvé refuge dans un endroit semblable, et qu’elle regarde la mer depuis sa chambre, tôt le matin. Elena se tourne à nouveau vers son objectif, un frisson la traverse. À côté d’elle, une femme est penchée à sa balustrade, avant-bras relâchés, mains croisées.

« Bon-jour » articule Elena doucement. Peut-être est-ce une étrangère.

« Salut », répond la femme sans bouger. Ses cheveux longs, châtain clair, s’agitent au vent en grosses mèches séparées, comme une méduse patiente, et cachent de temps à autre son visage. C’est une femme jeune, même si Elena ne saurait lui donner un âge précis. « Tu sais comment s’appelle cet endroit ? » poursuit-elle.

« Non », répond Elena, une main sur la balustrade et l’autre pendant le long du corps, comme si elle s’apprêtait à partir. Cette rencontre la dérange, elle aime être seule quand elle doit déposer un livre.

« Tant mieux, c’est des choses trop tristes pour une jeune fille » dit-elle en se tournant vers elle. Ses yeux normands, ses lèvres charnues et ses gestes paisibles tranchent sur son visage maigre, presque décharné, sillonné de deux rides profondes de chaque côté de la bouche, et de trois autres, moins profondes et moins marquées, sur le front. Le vent colle contre son corps sa lourde jupe qui descend jusqu’aux pieds, révélant ses genoux osseux à la manière d’un suaire. De dessous dépassent deux baskets dorées.

« Les femmes venaient ici dès l’aube, après les nuits de tempête, à attendre le retour des bateaux de leurs maris ».

« Je ne viens pas souvent par ici » répond Elena, ne sachant que dire de plus. Cette femme lui donne envie de s’en aller, de froisser la carte et de jeter les livres dans la poubelle et avec eux les six derniers mois.

« Ta mère ne trouve rien à redire, que tu sois dehors à cette heure ? »

Elena ravale sa salive. « Elle dort. Elle ne s’en est pas rendu compte ». Elle s’appuie de son autre main à la rambarde. Entendre parler de sa mère l’apaise, la voilà qui tremble presque.

La femme hoche la tête. « Moi, je viens ici tous les matins avant d’ouvrir la boutique » puis elle se retourne pour regarder la mer. Le récif est un coup de pinceau noir immobile, insensible au vent, sur lequel deux mouettes se donnent en spectacle, comme sur une t oile d’après nature, fières de leurs corps nets et musclés. Elles tournoient tout en légèreté, montent et descendent, en décrivant des trajectoires ouvertes et assurées. Puis tout à coup, les voici qui planent vers le bas, effleurant nonchalamment la surface de l’eau.

« Comment font-elles ? » demande Elena.

La femme sourit. « Elles vont se reposer sur l’Île aux chiens. Ce n’est guère plus qu’un récif que seuls devinent ceux qui en connaissent l’existence ».

Une sorte d’île secrète, se dit Elena en hochant la tête.

« Mon fils aussi sortait en cachette. Il sautait par la fenêtre » poursuit la femme.

« Et ça vous faisait de la peine ? »

La femme sourit. « Sur le moment oui, peut-être… maintenant non, ça ne me ferait plus de peine ».

« Ma mère, elle, ne sortait jamais ».

« C’est pour ça qu’elle ne s’est jamais aperçue de rien ? »

« Voilà. Lui non plus ne sort plus ? »

« Non ». La femme baisse les yeux, ses cheveux semblent se refermer sur son visage. D’un coup, on dirait qu’elle s’est repliée sur elle-même, comme un escargot, un fossile animal dans un musée d’histoire naturelle. Elles gardent le silence pendant quelque temps, puis soudain la femme se relève, comme si elle sortait de sa coquille, se penche en s’étirant pour regarder la mer.

« Tous les matins, je viens ici et j’attends, comme les femmes de pêcheurs. Je me prépare à la mauvaise nouvelle, à l’expression désespérée, en cherchant en moi celle qui conviendra le mieux ». Elle se tourne vers Elena. « C’est important de rester digne. Surtout face aux mauvaises nouvelles. Maintenant file, sinon ta mère ne te trouvera pas quand elle se lèvera ».

« Elle est partie ». Les mots lui échappent, corde glissante de vase et d’algues. La femme sourit. « Elle pourrait toujours revenir ».

Elena fait non de la tête. « Ceux qui s’en vont se moquent bien de ceux qui restent. Alors, même s’ils reviennent, qu’est-ce que ça change ? »

La femme la regarde et lui sourit, ses bras maigres tendus vers elle, comme dans une prière. Elena s’énerve à nouveau. « Si votre fils rentrait, qu’est-ce que ça changerait ? » siffle-t-elle.

« Lui ne rentrera pas » répond la femme, mais cette fois-ci elle ne se pelotonne pas, plus de coquille – Elena a comme une décharge. Elle voudrait lui dire quelque chose, mais ne sait qu’ajouter. Voilà ce qui arrive à force de cultiver le silence. Le silence vous colle à la peau, quand on aurait le plus besoin de mots.

« Pourquoi es-tu venue ici ? »

« Je dois déposer quelque chose », répond Elena hésitante. « Pour ma mère », ajoute-t-elle à demi-mot, et elle sort le livre de son sac. « Mais je ne sais pas où le laisser, il n’y a aucun endroit un peu à l’abri ici », dit-elle toute tremblante. Il fait froid. Son front est chaud, sa bouche pâteuse, ses cheveux sales, sa vie poisseuse comme les vêtements qu’elle porte depuis la veille. Peut-être est-ce seulement un peu de fièvre. Elle regarde en direction de la mer, essayant de localiser l’Île aux chiens. Elle est en elle, à la frontière physique et matérielle dont elle ressent maintenant le besoin, l’île qu’elle recherche. Les deux mouettes sont reparties , mais sans tournoyer à présent.

« Donne-le-moi », lui conseille la femme. « Si je la rencontre, je le lui donnerai… Comment est-elle ? »

« Elle est… belle », dit Elena, et sa lèvre inférieure tremble. « Elle est grande, elle a les cheveux noirs coupés au carré. Et elle ne parle jamais. Quand il fait froid, elle ferme son manteau jusqu’au cou et ramène ses bras tout autour de son corps. Ensuite elle regarde par terre, mais n’allez pas croire qu’elle ne vous écoute pas. C’est juste sa façon de faire ».

« D’accord », acquiesce la femme et elle lui prend délicatement le livre des mains. La couverture noire et rigide disparaît presque entre ses doigts noueux. C’est un petit livre, des poèmes. Sa mère adorait les poèmes. « Je m’en occupe. Maintenant rentre chez toi, il fait froid ».

Elena recule de quelques pas, sans la saluer, puis s’éloigne et arrive en bas de l’immeuble, sous la petite loggia, sous le balcon blanc comme un plongeoir ; alors elle se retourne et se met à courir vers chez elle dans les ruelles de Mastrarua.

Sous la porte de chez Filippo filtre une faible lueur, et Elena se l’imagine à genoux, en train de prier pour Denise, son amour perdu. Le rez-de-chaussée de mademoiselle Lidia sent déjà le café. Elle ouvre le portillon de la maison tout doucement. Les premiers rayons du soleil

illuminent l’escalier de marbre couvert de poussière, ils filtrent à travers la rosace baroque au- dessus de l’entrée. Elena monte les marches et s’arrête sur le palier, hésitant à aller à la cuisine pour prendre son petit-déjeuner. Mais elle réveillerait son père, et elle ne veut pas courir ce risque. Alors elle monte au deuxième étage et retourne dans la chambre de sa mère. Elle s’assoit sur le lit, enlève ses chaussures et son manteau. Puis elle se relève, soulève le matelas et en sort La Montagne magique. Serrant bien fort le livre contre elle, elle se glisse dans les draps froids. Sa mère l’a laissé là pour elle, et Elena, en retour, lui a rendu Le Chant de l’amour. Elle ferme les yeux et se rendort. Une nuée d’oiseaux enveloppe son sommeil. Ils cherchent un nid, mais n’en trouvent point.

Traduction de l’italien par Florence Courriol

GALLETTA, Veronica, Le isole di Norman, Svevo Edizioni, 2020, 304 pages

Veronica Galletta est née à Siracusa et elle vit à Livorno.

Elle a écrit des nouvelles parues sur les revues littéraires «Colla», «L’inquieto» et «Abbiamo le prove».

En 2013 elle a remporté le « Prix PerVoceSola del Teatro della Tosse di Genova » avec le monologue Sutta al giardino.

Le Isole di Norman est son premier roman.

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