L’île des âmes de Piergiorgio Pulixi, le cœur battant de la Sardaigne

Par : Francesca Vinciguerra

L’Île des âmes, le premier roman de Piergiorgio Pulixi traduit en français, est imprégné de nature, d’archaïsme et de mystère. La Sardaigne y apparaît dans toute sa splendeur et sa malignité imperturbable. Il s’agit d’une île qui ne l’est pas seulement dans le sens géographique du terme : elle l’est aussi dans le monde des hommes et dans celui de ses lois. L’Île des âmes marque, dans la carrière de l’écrivain sarde, son retour en terre natale et sa consécration littéraire. Le roman a gagné en 2019 le prix Scerbanenco du polar italien.

Dolores Murgia, 22 ans, a disparu. L’inspecteur Moreno Barrali, en fin de carrière, croit voir dans cette disparition une similarité inquiétante avec des crimes non élucidés et datant désormais de plusieurs décennies. Des cold cases d’une violence glaçante, qui l’obsèdent et qu’il espère à tout prix ne pas devoir rouvrir. Les inspectrices Eva Croce et Mara Rais, parias du commissariat de Cagliari, héritent de son travail et de son obsession et se retrouvent prises au cœur du mystère, quand le cold case se fait plus bouillant que jamais. L’histoire de la famille des Ladu se mêle à l’intrigue principale. Les Ladu forment une communauté qui vit dans la région de la Barbagia, dans l’intérieur des terres. Ils sont coupés du reste du monde, formant un foyer à la fois traditionnel et hostile. Les lois de la civilisation contemporaine n’atteignent pas cette île dans l’île, une autarcie faite de normes qui à la surface frôlent le folklore, mais qui dans les profondeurs de la communauté peuvent se révéler extrêmement cruelles et dangereuses. Cachent-ils la clé qui résoudra le mystère ?

D’images et de rebondissements

Dans L’Île des âmes, Piergiorgio Pulixi bâtit une intrigue saisissante, entre roman noir et polar. Comme dans ses romans précédents, Pulixi cultive avec succès l’art du suspense et des coups de théâtre, jusque dans les dernières lignes. Un art qu’il a commencé à développer dans sa première tétralogie, celle de Biagio Mazzeo qui, bien que perfectible sous certains aspects, ne manque pas de rebondissements. Comme dans les séries précédentes, celle de Biagio Mazzeo et celle de l’inspecteur Vito Strega, l’écrivain sarde peaufine aussi le rapport entre l’écriture et l’image : si dans la première série le lecteur avait l’impression de lire une BD (moins les images), voire de lire le scénario d’un Sin City à la sauce milanaise, ensuite, à partir de la série de Vito Strega, I canti del male, l’écriture se fait plus subtile. L’influence des séries télévisées est indéniable, dans la structure de la narration, mais surtout dans la création et la description des personnages et des dialogues. Pour les connaisseurs de séries, L’Île des âmes suscite le même effroi que dans True Detective et ses crimes rituels, mélangeant cruauté, nature, mysticisme :

L’animal fit volte-face. Il vit son jeune maître le rejoindre et s’arrêter à quelques pas de la femme recroquevillée au sol. L’odeur ovine des peaux qui l’enveloppaient était si forte qu’elle masquait celle des humeurs de la terre et du sang. Si intense qu’elle couvrait même les relents aigres du corps moite d’adrénaline et de peur de l’enfant. (…) La vue du corps à terre avait étouffé en lui toute sensation physique. Au-delà du sang, qui semblait acheminé par les canaux de pierre qui serpentaient vers le puits, un autre détail le frappa : le cadavre avait le visage couvert d’un masque en bois d’apparence bovine aux longues cornes pointues ; il lui rappelait ceux du carnaval paysan auquel son père l’avait emmené une fois et qui, pendant des semaines entières, avait hanté ses rêves. Il aurait parié tous ses trésors d’enfant que le visage de la femme était dissimulé sous sa carazza ’e boe, le masque du bœuf.

Le retour en Sardaigne de Piergiorgio Pulixi se fait donc à l’enseigne de l’archaïsme et de la magie, dans un roman qui relie l’identité contemporaine de l’île italienne avec son histoire la plus ancienne et mystérieuse. Un retour qui ne s’est pas fait aisément et qui n’a rien d’anodin, comme l’écrivain lui-même le confie dans cette interview (lien à l’interview TPS2021). Ses romans précédents se déroulent tous à Milan, que le nom de la ville apparaisse – comme dans la série I Canti del male ou dans le roman Lo stupore della notte – ou qu’il soit juste évoqué, comme dans la série noire de Biagio Mazzeo.

L’âme de l’île

L’Île des âmes de Piergiorgio Pulixi est un roman qu’on aurait pu tout aussi bien appeler « L’Âme de l’île ». En effet, la Sardaigne est le grand protagoniste du roman. Cela explique sans doute sa publication auprès de la maison d’édition Gallmeister, connue pour ses publications de nature writing :

En Sardaigne, le silence est presque une religion. L’île est composée de distances infinies et de silences ancestraux qui ont quelque chose de sacré. Tout en est imprégné : les collines de maquis qui se découpent jusqu’à l’horizon, les champs de blé à perte de vue, les plaines recouvertes de ciste, de lentisques, de myrte et d’arbousiers qui saturent l’air de parfums enivrants ; les montagnes qui se dressent timidement vers le ciel, comme par peur de le profaner. Les hauts plateaux et les pâturages où paissent les troupeaux et souffle le mistral. Partout règne un silence pénétrant. L’homme ne cherche pas à dominer la nature, car il la craint. C’est une peur inscrite dans son sang, fille d’époques révolues. Il sait d’instinct que la nature gouverne le destin des hommes et des animaux, et il apprend vite à connaître et à traduire tous les faits naturels qui l’entourent, car, aussi étrange que cela puisse paraître, ce silence parle. Il instruit et met en garde. Il conseille et dissuade. Et malheur à celui qui ne témoigne pas la déférence attendue.

Comment ne pas lire, dans ces lignes, l’influence de l’œuvre d’un autre invité du festival Toulouse Polars du Sud 2021, l’écrivain sarde Marcello Fois ? Les romans de la série de Bustianu viennent immédiatement à l’esprit du lecteur connaisseur de polars sardes. Les similarités se retrouvent dans la richesse des descriptions de la végétation de l’île, dans la participation de l’élément naturel à l’intrigue. À la différence de Marcello Fois qui donne un côté empathique à la nature, qui partage les émotions de l’avocat Bustianu, protagoniste de ses romans, Piergiorgio Pulixi a une vision plus cynique de l’élément naturel, tout aussi puissant, mais totalement indépendant de l’état d’âme de ses personnages. Au contraire, on croirait presque que l’île guette leurs vicissitudes, maîtresse cachée d’un destin déjà écrit.

Bibliographie française

PULIXI Piergiorgio, L’Île des âmes, traduit de l’italien par Anatole Pons-Reumaux, Gallmeister éditions 2021, pp. 544

Bibliographie italienne

PULIXI Piergiorgio, L’isola delle anime, BUR edizioni, 2019, pp. 445

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