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Prima che te lo dicano gli altri, de Marino Magliani

Avant d’être un chasseur braconnier et un agriculteur solitaire passionné par le greffage, Leo Valietti a été un enfant du Val Prino dans l’Italie du baby boom qui, là-bas, n’est jamais arrivé. Une Ligurie de frontière où l’on ne voit la mer que par erreur et où grandir sans père signifie devenir adulte trop tôt.

Lors d’un été décisif, comme tous ceux qui servent de prélude à l’adolescence, l’unique adulte qui semble vouloir prendre soin de lui est un étranger, un Argentin, Raul Porti, qui lui donne des cours particuliers et lui apprend à aimer la terre et à la rendre fertile, avant de disparaître brusquement.

Quand Leo décidera d’acheter aux enchères la vieille villa de Raul Porti, ce qu’il découvrira l’obligera à abandonner le modeste amour qui venait de naître et à partir à l’aveuglette en Argentine pour comprendre où et comment a fini l’homme le plus important de sa vie, précisément pendant les jours les plus dramatiques du XXe siècle en Amérique du Sud, ceux des desaparecidos.

Grâce à une langue lyrique, acérée et précise Magliani construit une histoire de formation très dure, qui n’épargne pas notre histoire récente et qui nous parle d’un affect qui va au-delà des sentences et des frontières spatio-temporelles pour nous restituer l’aventure épique par excellence, la recherche de nos racines.

Voici un extrait du roman :

Première partie

LA VILLA

Juin 1974

     Depuis qu’ils ont coupé le carruggio, le trottoir est une insulte aux piétons : deux misérables paumes de pierre ébréchée et de ciment, si bien qu’au passage d’une voiture Leo doit rentrer son ventre. Il passe ses après-midis dans le virage, de temps en temps il porte la petite pile qu’il garde dans sa poche à ses lèvres et allonge son cou pour voir si apparaît quelque chose, le vélo de course d’un cycliste, le cou rouge, le visage d’un Piémontais, la Fiat 600 Multipla avec le petit dessin des biscuits Plasmon, une moto Moton, des triporteurs pleins de sable. Ce n’est pas une vallée qui mène quelque part et, presque toujours, ceux qui montent, peu de temps après, repassent.

    Les piles sont celles de la radio de Sagoma, le coiffeur, et une fois qu’elles sont usées Leo les récupère pour les jeter à la poubelle avec le seau des cheveux coupés. Mais les piles il ne les jette pas et s’il y en a une qui n’est pas complètement déchargée il s’amuse à passer sa langue sur les bornes.

     Cette année, à l’examen du cours élémentaire de première année, il été recalé en italien. L’épreuve consistait à énumérer des noms de fruits, mais les fruits qui étanchent la soif Leo ne les sait qu’en dialecte. Pour les résultats, il est venu avec sa mère et la maîtresse a été claire. « Vous savez, madame, votre enfant n’est pas encore passé du dialecte à l’italien. » Dit comme ça, à Leo, il lui a semblé que c’était une chose grave, et, parfois, quand il approche les bornes de la pile de sa langue pour la sentir comme paralysée, il lui vient à l’esprit la question de la langue italienne.

     Dans le carruggio, en dessous, après qu’à l’intérieur d’une fenêtre du premier étage ait résonné le générique final des infos à la radio – le temps de fermer la porte et de descendre dans la rue –, le tapotement du bâton sur l’asphalte annonce l’arrivée dans le virage d’Audace.

     Audace de Cian affronte la pente en zigzaguant, hausse le menton en guise de salut – Leo fait de même sans rien dire – et s’assoit sur la marche à l’ombre, devant l’église de San Giacinto. On dit que, dans sa jeunesse, il était téméraire. Un nom, ça vous est donné par le destin, la célébrité est due à un vice, un fait lié au travail. Et en l’absence de titres, on est simplement un nom à côté de celui de son père. Cian, le père d’Audace, plus personne ne s’en souvient, peut-être pas même son fils, mais le nom de famille est une marque que l’on garde, même si un jour la guerre se charge de vous refiler un nom de bataille.

     Il crache entre ses pieds et avec la pointe de son bâton il étale la salive pour former un cercle.

     « Zéro, comme on dit en français ! On fait preuve de patience, plus tard, quand l’école devient plus difficile, mais rater la première année du cours élémentaire me paraît grave. »

     Et à la femme qui descend avec sa bassine de linge sur la tête : « Ceux qui sont capables et c’est tout, à l’école on ne devrait pas laisser aller tout le monde. »

     « Demande-lui dans quelle école il est allé », suggère la femme à Leo.

     Leo ne demande rien. Les premiers jours, quand Audace le lui rappelait sans arrêt il en souffrait un peu, maintenant il n’y prête même plus attention. Les choses s’acceptent. Comme le fait de sentir ce bourrelet de ventre sous son maillot de corps ou d’avoir juste un nom, et lui c’est Leo et c’est tout. Il passe sa langue sur les piles, jusqu’à ce qu’il sente cette sorte de picotement, le chatouillement de ses pensées qui arrête tout, l’air, la mélancolie et l’asthme de l’horloge de l’église.

    Les grillons se taisent lorsque, dans les jardins potagers passe un chien ou un chat, comme cesse la chaleur un instant quand passe une voiture et que dans le carruggio une brise d’air fait semblant d’entrer.

     Bientôt apparaîtront ceux de Borgo Clero, leur chef Ostrica (on l’appelle ainsi parce qu’il n’a pas de cou, comme les huîtres) et les trois ou quatre autres idiots. Les vélos tourneront sur le pont et reprendront le carruggio en zigzaguant, ainsi qu’on apprend tout petits à affronter les montées pour réduire de moitié la fatigue. Puis, là où la route devient asphalte, ils s’arrêteront, sachant que là-haut, avec ses tennis de Vintimille défoncées et le lest sur les hanches, il n’arrivera jamais à les rattraper et alors, avec une de ces cantilènes qu’on a l’impression d’avoir toujours connues, ils répéteront trois ou quatre fois : « Sans père ! »

1

Janvier 2004

     Le premier fracas, il l’avait pris pour l’écho d’un coup de tonnerre. Le second, il le reconnut, il venait d’en bas, quatre ou cinq détonations en tout.

     Il n’avait pas exulté. Des signes qui ne le concernaient pas, quelques chasseurs de grives à l’époque des migrations : les volées arrivaient épuisées de la mer et reposaient dans les oliveraies.

     Les coups de feu, toutefois, l’avaient sorti d’un abri sec et l’avaient contraint à macérer dans l’aube vieille comme cette pluie.

     Il s’appelait Leo Vialetti, entre cinquante-cinq et soixante ans, peu d’études, une marque de fabrique : beaucoup d’oliviers, depuis son plus jeune âge. Mais il essayait toujours de ne pas trop s’éloigner du dernier tour de corde. Parfois il suffisait de savoir compter.

     Commerçant d’olives, le soir il visitait les entrepôts des oléiculteurs, il achetait pour un moulin de Dolcedo et si l’année n’était pas bonne, il compensait avec quelques journées comme ouvrier : nettoyer le jardin d’un professeur allemand ayant sa maison dans la vallée, élaguer les oliviers et vendre une partie du bois. L’été, quand son ami Ostrica, maçon, avait besoin d’un manœuvre, il lui donnait un coup de main. Le tout rigoureusement au noir y compris la vente de lapins qu’il élevait dans des baraques de pierre et de tôle derrière la maison.

    Quand il tenait en main une carabine, en aval dévalaient les couleurs les plus ternes et tout, même la pluie, glissait sur ses vêtements de marque – qui avec la carabine avaient toujours été les seules choses pour lesquelles il ne lésinait pas sur le prix. Mais depuis quelques jours, la municipalité lui avait annoncé la nouvelle officielle : les tours de cordes seraient des ruines préhistoriques.

     Il pointa sa carabine, sa main régla la lunette, il déplaça légèrement l’arme, l’œil fixé en haut du village.

     La villa Porti.

     Après avoir procédé à sa saisie, la municipalité avait décidé de la mettre aux enchères. Elle était en mauvais état et celui qui réussirait à se l’adjuger, avait l’obligation de l’assainir ou d’abattre la partie dangereuse, les Beaux-Arts le permettant.

     Et tout son être, y compris sa mémoire (existences chiches, partagées entre le plaisir des saisons assassines et celui d’une dizaine d’orgasmes répartis sur la durée de sa jeunesse), s’était soumis depuis un bon moment à l’incommodité liquide, lorsque la voix croassante l’appela : « Tiens-toi prêt. »

     Il raccrocha l’émetteur à la branche du prunier.

     La main dans sa poche toucha un bonbon. C’était le dernier et il décida de le garder.

     Pour s’adjuger l’enchère, il fallait disposer de pas mal d’argent comptant et si quelqu’un faisait monter le prix – il était pourtant difficile d’imaginer qui pourrait s’intéresser à une ruine éternellement obscure – l’argent qu’il avait ne suffirait pas. Alors il avait mis en vente le terrain de la Crosa. Il était déjà en pourparlers avec Christel, la Hollandaise qui possédait des maisons pour les touristes et les vendait, les louait.

     L’émetteur libéra une sorte de gémissement.

     Il attendit. Pas de contrordre.

     Il pointa de nouveau l’arme et la lunette recommença à glisser sur les crêtes les plus éloignées, au-delà du village.

     « La vallée, Leo, se transforme. Tout le bleu que tu vois depuis Dolcedo, jusque là-haut, à Ripalta et aux Asinelli et Isolalunga, un jour, ce sera une ville… »

     Des paroles prophétiques qui régulièrement lui venaient à l’esprit là-haut, à l’heure où l’air s’oxygénait et raclait la nuit.

     La fin du bleu terrestre était arrivée lentement, il ne s’en était pas aperçu, comme s’il perdait quelque chose d’inutile, le gras de son ventre, par exemple, qui à force d’escalader des oliviers et de transporter des sacs d’olives comme une mule s’était dissout.

     Des maisons, ils en avaient barbouillé partout, sur les versants choisis par les Allemands, de ceux balayés par le vent, qu’aucun autochtone n’habiterait jamais. Puis la municipalité s’y était mise, délivrant des permis de construire pour une centaine de petites villas. Depuis les crêtes aériennes jusqu’au fond de la vallée. On parlait de choses faites dans les règles – avec des études géologiques, paysagères, l’approbation du Département et de la Région – mais, quelques années après, le parquet était intervenu, bloquant tout. Et il ne restait plus que les squelettes des maisons ponctuant les crêtes, et ceux qui avaient contracté un prêt continuaient à le payer et à payer un loyer.

     2015 avait marqué un tournant. L’administration, distraite, avait changé l’emplacement des aires incriminées, rétablit les services, le projet d’égouts, la voirie, les parkings. Ainsi, entre 2016 et 2024, une partie des maisons en brique avait été revêtue de pierre pour leur donner une apparence harmonieuse, tandis que l’autre était restée inachevée, parce que – après avoir payé de nouveaux frais, services et honoraires d’avocats – il ne restait plus d’argent aux propriétaires.

     Entre-temps il y avait eu d’autres transformations : un lac d’ardoise – gris, brillant et noir, selon la lumière –, des jardins potagers, des oliveraies élaguées avec soin et plusieurs piscines. C’était le hameau des Asinelli, effondré et abandonné depuis au moins quarante ans, qui pour tous était maintenant la colline des Russes. Ils en avaient acheté chaque parcelle, sans droit exclusif de passage parce que les chemins muletiers n’étaient pas à vendre, d’ailleurs cela ne posait pas de problème d’intimité : à partir de là, jusqu’au sommet des collines vers le Piémont, c’était une terre ensevelie sous les ronces et fréquentée uniquement par des sangliers, où pas même les chasseurs ne s’aventuraient.

     On les appelait simplement « les Russes » : c’était une multinationale ou une société financière (des mots nouveaux dans la vallée, désormais dans toutes les bouches) présidée par un Juif moscovite, devenu d’abord propriétaire puis prestataire de services, qui avait répondu à un appel d’offres européen et était doté d’une véritable montagne d’argent.

     À quelqu’un comme Leo cela ne déplaisait pas qu’on trouve de nouvelles aires d’expansion, après tout pour l’environnement c’était des dommages mineurs, des choses qui le laissaient indifférent. Mais s’il y pensait, c’était parce que la transformation de la vallée avait commencé précisément au temps de la villa Porti, cet été-là, exactement cinquante ans plus tôt.

     « Tu viens ici pour voir si elle est toujours là, Leo ? »
     – Si quoi est toujours là ? 
     – La mer. »

     L’été était fini depuis peu, sur la plage on avait enlevé les cabines et le long du rivage vagabondait un chien blond…

     Il réentendit l’émetteur et, quelques instants plus tard, la course des chiens. Il se pencha. La meute divisée en deux groupes battait sur la crête de lAltare. Il reconnut les couleurs de son spinone[1].

     Il chercha le petit couteau dans sa poche. Il le fit tourner dans ses mains, comme il le faisait avec les piles quand il était enfant. Puis il fit quelques pas au hasard parmi les arbustes et, ayant identifié la bonne branche d’un cerisier d’altitude, il coupa deux boutures, les tint entre ses dents et fit une incision en forme de triangle dans le prunier.

     L’écorce des boutures avait laissé un goût amer dans sa bouche et il se souvint du bonbon.

     Avec le jour on remarquait mieux les différentes parties du village le long du torrent, le périmètre rectangulaire et blanc du cimetière, les terrasses de la Croza, disposées en arc de cercle, et le gonflement saillant des broussailles couvrant la villa Porti… Il arracha une tige de lavande, la mordit.

     Une détonation, puis une autre.

     Il attendit quelques minutes et demanda par radio. Il écouta et recracha la tige de lavande.

2

Il éteignit le téléviseur en noir et blanc et écouta son bruit de sable diminuer lentement et puis se taire, mais pas tout à fait.

     Il avait appartenu au mobilier de la villa Porti. Jusqu’à aujourd’hui, il avait toujours trouvé quelqu’un pour le réparer. Mais ces derniers temps, il en avait marre et, à peine deux jours après l’intervention du technicien, les images recommençaient à se déformer et il fallait y donner un petit coup.

     « Tu as du plomb dans l’aile. »

     La jeter, cependant, non. Mieux valait la laisser encombrer un entrepôt, pour une durée indéterminée.

     Il enfila son manteau, sortit apporter aux lapins quelques branches à rogner et les restes de la soupe aux chiens. Fatigués comme ils étaient, ils soulevaient à peine leurs pattes griffues vers le grillage. Ils avaient travaillé sous la pluie jusqu’au soir. Le sanglier avait été touché et il avait perdu beaucoup de sang, mais il trottait encore à l’heure qu’il était. Pour l’achever, il aurait fallu de bien meilleures jambes.  Alors, regrouper les chiens et se déplacer vers les chênes d’autres gorges n’avait servi à rien.

     Tandis qu’il était avec les lapins, il entendit sonner le téléphone et rentra au pas de course..

     C’était Christel. Elle était allée au cadastre, dit-elle, et sur les documents de la Crosa, la propriétaire était une femme.

     Il la laissa parler et lui promit de tout lui expliquer au plus vite, mieux, il pouvait le faire tout de suite. La femme en question était sa mère, la bonne âme. La succession et tout le reste étaient en ordre, après tout, il était le seul héritier. Peut-être que le bureau du registre n’avait pas encore fourni les données au cadastre.

     Il proposa un rendez-vous pour lui montrer les documents. Christel accepta.

     Il raccrocha et resta à regarder les braises du poêle se refléter dans la vitre de la fenêtre, une image hivernale, de la taille d’un feu de joie sur la crête là-bas, du côté de la Crosa.

     Il était contrarié, vendre était un acte que les vivants et les morts ne vous pardonnaient pas, c’était pour cela que dans la vallée personne ne vendait, mais il ne voulait pas prendre de risques, il lui fallait au moins le double de la valeur réelle de la villa.

3

     Assise à une table basse, Christel buvait un Capuccio, tripotant son portable, et elle ne l’avait même pas vu entrer. Plus toute jeune, mais belle, elle portait une doudoune tachée de peinture, un jean retroussé et des baskets sans chaussettes, elle avait les chevilles aussi fines que les poignets et les cheveux couleur de foin mouillé.

     Il mit le parapluie dans le seau, enleva son manteau et, avant de la rejoindre, commanda un blanc à l’amaro.

     Il l’avait toujours vue passer en voiture, mais sans y faire attention. Les gens comme lui ne remarquaient pas les femmes, et considéraient cela comme un acte de bravoure. Puis on finissait par attendre toute la vie et à l’aube cette espèce d’envie refoulée estropiait vos réveils.

     Il se dirent bonjour. Elle engagea la conversation.

     « On m’a dit que vous achetez des olives.

     – Il faut bien faire quelque chose. 

     – Vous auriez aimé faire autre chose ?

     – Je suis doué pour le greffage et aussi pour la chasse, ce n’est pas moi qui le dis.

     – Vous tirez bien alors…

     – J’ai dit que j’étais un bon chasseur, c’est un peu différent. Un instant une scène lui revint : un blaireau mourant sur le bord d’un mur, mordant la terre, un long frisson.

      – Alors, si j’ai besoin de greffes et de travaux dans le jardin je vous appelle… On dit que vous vous intéressez aussi à la villa Porti… ce n’est pas moi qui le dis…

     Le bar était aussi trop chauffé. Lui était déjà sur la défensive.

     – Vous êtes bien informée, et que savez-vous d’autre ?  

     – Que vous avez une passion pour l’Argentine. 

     Il regarda le carrelage.

      – Ça fait longtemps que j’y pense, je voudrais vraiment y aller, avant que l’on m’enterre. 

      – Vous êtes croyant ? 

     – Je suis quelqu’un qui travaille, se définit-il avec effort. 

     – Le terrain est toujours enregistré au nom de Lucina Vialetti, comme je vous l’expliquais, qui, donc, portait le même nom de famille que son père, je présume…

     – En effet… en ce qui concerne les documents, c’est résolu : ce n’est pas la première fois, qu’ils tardent à enregistrer les choses. 

     – Bien. Plus tard, un jour, vous me montrerez les limites du terrain.

     – Oh, je le ferais même tout de suite, s’il ne pleuvait pas, mais le mien vous pouvez le reconnaître toute seule : au-delà, c’est laid. Il voulait parler des ronces. Elle avait compris.

     Il vendait une terre propre, entourée de broussailles, un travail dur et continu quand on est assiégés par les épines.

    Il lui dit : C’est un beau terrain, vous savez, il prend le premier soleil du matin, avec une maison solide.

     – Pour ce qui est de la maison, on n’arrive pas aux vingt mètres carrés !

     Il émit un reniflement. Vous pensez qu’on ignore que depuis que les Russes ont tout accaparé, ça va devenir un terrain constructible et qu’on pourra agrandir aussi l’ancien ?

     Elle le corrigea : En fait, ils augmentent l’indice de très peu.

     – Comme vous voulez, vous connaissez mes intentions et plus vite on va chez le notaire, mieux c’est. »

Elle l’avait irrité, cette idiote. Noms paternels, maternels, indices. Sur la question de la constructibilité, il voulait y voir clair, mais une fois dans les bureaux de la municipalité il le regrettait déjà.

     « Et pour l’indice, monsieur le géomètre, pour savoir si dans la Crosa vous l’augmentez de beaucoup. » Et il sortit le papier froissé qu’il avait montré à Christel.

     Sur le trottoir, il ouvrit à nouveau son parapluie et se dirigea dans la montée, parmi des maisons et des jardins potagers abandonnés. La petite route se terminait par les murs blancs que la veille il avait surveillés à travers l’objectif de sa carabine.

     Il poussa la porte, fit le signe de croix et marcha un peu sous les cyprès, puis de nouveau sous le ciel ouvert.

     Il se pencha pour embrasser la photographie et, du revers de la main, essuya l’ovale.

     « Avec tout le terrain que nous avons, on peut faire jusqu’à quatre-vingts mètres de résidentiel. Vous entendez, j’ai bien dit résidentiel, pas d’entrepôts agricoles… »

     En début d’après-midi, tandis qu’il cédait au sommeil, Anselmo l’avait appelé.

     Avant de remettre sa veste, il entra dans une pièce sans fenêtre et mis les quatre sacs de jute suspendus à un fil de fer dans un cinquième sac.

     Avec son sac gonflé et léger en bandoulière, il remonta à l’abri des portiques, car il s’était remis à pleuvoir.

    Un poirier Williams, dans une poignée de terre, le mastic couvrant la plaie d’une greffe, montrait une longue fissure. L’eau y pénétrait comme dans une carie jusqu’à l’endroit où il y avait eu un poirier sauvage.

     Un bruit de pas derrière lui se perdit à l’intérieur d’un escalier. Il se retourna et ne vit personne. On disait que des jeunes cachaient leur matériel pour fumer dans les locaux abandonnés de l’ancien jardin d’enfants.

     Il trouva Anselmo di Gio devant la porte de l’entrepôt.

     « Il y a beaucoup de va-et-vient dans le jardin d’enfants…, lui dit-il.

     Ils regardèrent la pluie. Leo essuya les coins de sa bouche et ajouta :

     – Quand on naît d’une façon, il faudrait continuer sur cette voie-là.

     Il pensait à ce poirier Williams, rachitique et lichéneux. Anselmo devait croire qu’il en voulait encore aux fumeurs d’herbe et hocha la tête. 

     – Je t’ai réveillé ?

     – C’est vrai, j’avais posé ma tête sur la table », dit-il. 

     Aux prémisses de son assoupissement, le front sur les poings, lui était apparue sa mère dans un vent côtier, sérieuse, avec le ton de reproche qu’elle assumait quand elle jugeait les choses.

     « Qu’est-ce qui te passe par la tête, celui qui vend est le perdant… 

     – Mais je le fais pour la villa. Je ne peux pas la laisser à un étranger… »

     Le coup de fil d’Anselmo l’avait tiré de là juste à temps.

     Un petit tas d’olives occupait le coin contre la roche. Olives de filet, flétries et maigres, il estima trente quarts, trente-deux au maximum. D’autres commerçants ne les auraient même pas évaluées, se plaignant qu’elles avaient dépassé le taux d’acidité.

     Les sacs remplis, il se passa la manche sur le front, attrapa sa veste de son petit doigt et suivit le vieux, dans l’escalier étroit et glissant.

     Ils s’assirent dans la cuisine, dans une odeur de chiens et de chiffons humides. Verres et bouteilles étaient déjà sur la table. Avant de s’asseoir, le vieux ouvrit la porte du poêle et mis un morceau de racine d’olivier sur les braises.

     « Le bruit court que la Hollandaise a aussi acheté à Tavole et à Villatalla, elle achète et laisse en l’état, comme on fait les Russes… 

     – Les Russes, les Russes… Il coupa court, tout ça ne le concernait pas, dit-il.

     – Oh, mais les enchères te concernent… »

    Il sourit. Il se rappela un été du siècle précédent, et ce vieux qui alors était très jeune et dans la force de l’âge et descendait à grands pas le long du sentier, la pomme aux dents, pour ne pas perdre sa place aux cartes, au bar. Lui n’était qu’un enfant.

     – Je vends la Crosa et j’achète la villa. Ça te semble être une monstruosité ? Qu’est-ce que je lui dirais s’il revenait ? Que j’ai laissé d’autres mettre la main dessus ? Anselmo hocha la tête, mais c’était plutôt un signe de capitulation.

    – Je lui dis que j’ai tout oublié ? Parle, Ansé di Gio… parce qu’il est vivant, tu sais ce que j’en pense, je n’ai jamais cru qu’il ait pu finir comme ça.

    – Va le chercher alors. Va là-bas, dans la pampa, et dis-leur : « je cherche Raul Porti. »

    – Ça te fait rire ? Cette année j’y vais… Oh que oui, je vais y aller ! »

     Il se leva, et avant de poser son verre dans l’évier il avala une dernière gorgée. À la porte il se retourna comme pour clore le débat, mais il n’ajouta rien.

     Il rencontra un vieux sous le portique et ils maudirent un peu la satanée pluie. Le vieux le regardait de travers. Ils devaient tous le savoir qu’il vendait la Crosa.

     Il s’arrêta de nouveau du côté d’un potager ayant appartenu à l’Audace.

     Ce n’était plus un potager. La tonnelle abritait la table des repas estivaux d’une famille allemande. À côté, une petite piscine, recouverte d’une bâche en plastique, qui se remplissait d’eau de pluie. Le sourire sournois d’Audace, avec sa dent en or en mauvais état, Rìzine et la tristesse cosmique de Schenfiusu : c’était les vieux de son panthéon, issus d’un morceau de temps enseveli sous une bâche presque trop imperméable.

     Il y a des saisons, il y a des étés où tout commence et tout finit. Ensuite, c’est la vie qui reprend son cours, comme avec le poirier Williams, eut-il l’impression de conclure pour lui-même.

     Ici et plus loin, jusqu’à la villa, le pas ne pouvait compter que sur un sillon pierreux. D’un côté et de l’autre, les épines vous enserraient, on montait de côté et de temps en temps il fallait plier les ronces et les rabattre sur d’autres.

     « Pour commencer, empare-toi de la débroussailleuse. » Mais par superstition il ne poussa pas plus loin ses pensées.

    Arrivé au portail, il leva les yeux vers un mur noirci par la pluie, une invasion de lierre et de plantes grimpantes détruisant la peinture.

     Les bottes grinçaient sur les morceaux de verre. Par endroit encore intacte, une grande serre entourait un large coin de la villa.

    Un rhododendron né et mort dix fois de dégénérescence.  Qui ressuscitait…

    La voix de professeur de Raul Porti. « C’est le rhododendron, Leo… En Afrique il y a un pays qui s’appelle la Rhodésie. Quel type de greffe allons-nous utiliser ? En forme de coin. D’abord il faut faire une incision en « V ». »

Juin 1974

    On entend un bruit de pas provenant de la route asphaltée en haut du carruggio. Dans un élan d’espoir Audace de Cian se lève de quelques centimètres au-dessus de la marche et regarde si ce sont les renforts.

    Non c’est Anselmo, Ansé de Giò, la pomme aux dents et le pas incertain de celui qui ne sait pas s’il faudrait se mettre à courir ou si de toute façon il n’arrivera pas à temps.

    « Eh ! Écoute, Ansé, lui lance au passage Audace. Notre beau merle rond, en cours élémentaire, il a été recalé en première année… »

    Mais Ansé di Giò n’a pas le temps, il jette le trognon derrière la rampe d’un escalier et file tout droit, à grandes enjambées, vers le bar. 

     On l’attend pour la partie de tressette et il faut arriver vite, parce que parfois le poète – Raul Cesar Omar Porti vient s’asseoir pour jouer, vingt-cinq ans environ, né en Argentine et résidant à Sestri, neveu de cette bonne âme, signora Porti, qui lui a laissé la villa en haut du village et quelques oliveraies au rendement douteux –, et quand il y a Raul, il y a un joueur de trop.

    Pour comprendre si Raul est au village il suffit d’observer l’allure d’Anselmo après le déjeuner, quand il se rend au bar. Aujourd’hui par exemple, Porti est au village.

    En hiver, quand quelqu’un entre dans le bar, pendant quelques instants on entend les voix des joueurs de cartes, les chamailleries, les insultes jusqu’à la quatrième génération, mais en ce moment, la porte est toujours ouverte, il n’y a que le rideau à mouches, et personne ne fait plus attention aux bruits. Et les bruits du carruggio font un tout avec les bêtises d’Audace, jusqu’aux grenouilles dans le torrent, aux grillons, aux triporteurs de sable.

    Durant les pauses de silence presque absolu, Audace et Leo échangent un coup d’œil et Audace secoue la tête.

    Leo craint toujours qu’il ne recommence avec ses blagues sur son ventre. Il s’en passerait bien de toute cette graisse autour, merde, pour pouvoir s’élancer comme une mine dans la montée quand Ostrica le nargue et pouvoir l’attraper par le cou. En fin de compte, il s’est habitué à ce qu’on lui dise qu’il n’a pas de père, et si ce ne sont pas les idiots à vélo, ce sont les vieux qui la ramènent.  Il y a en permanence quelque chose de non-dit et d’inexplicable lié à ce manque. C’est une des raisons pour lesquelles quelquefois il se déteste et qu’il voudrait se débarrasser de tout cet excès de poids (jambes et bras secs, visage et ventre abondants), exactement comme s’il avait sur lui et au centre de lui-même la chair de son père.

    Peu après, il lui demande : « Tu veux quoi ? »

    Audace le fixe et ne répond pas tout de suite.

    « Mais tu le sais que t’es vraiment très moche, et mal foutu aussi  ? »


[1] Griffon italien

Traduction de Danielle Lacambra Camba

MAGLIANI Marino, Prima che te lo dicano gli altri, Chiarelettere, 2018, 336 pages.

Marino Magliani est né dans la Val Prino en 1960. Romancier et traducteur, il habite sur la côte de la mer du Nord, aux Pays-Bas. Contemplateur de son époque et curieux de celles qui l’ont précédé, ses livres sont de véritables bijoux empreints de poésie, d’espoir et de nostalgie. En traduction française, on trouve Sous les ciels de Zeewijk, aux Éditions des Lacs.

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