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« La traduction est un art mystérieux », une conversation avec Laurent Lombard

Par Carlotta Galimberti

Il arrive parfois qu’un grand écrivain ait du mal à trouver sa place dans un écosystème littéraire. Ce fut le cas d’Antonio Moresco, auteur à l’histoire éditoriale compliquée : il lui a fallu quinze ans pour débuter en Italie. Aujourd’hui, il est publié par les plus grandes maisons d’édition et on le décrit comme un écrivain culte, mais sa littérature reste malgré tout un objet étrange dans le panorama littéraire italien. La France, par contre, l’a immédiatement accueilli à bras ouverts et semble lui dédier toute l’attention qu’il mérite. On a eu le plaisir de converser autour de ses livres avec son traducteur français, Laurent Lombard.

Bonjour Laurent, merci d’être ici avec nous. Pour commencer, comment avez-vous rencontré les livres de Moresco ? Et comment avez-vous rencontré Moresco l’écrivain ?

Si je déploie les souvenirs, qui battent comme une voile au gré des assauts inexorables des vents du temps et de l’oubli, je crois me rappeler que la première fois que j’ai entendu parler des livres de Moresco, c’était il y a longtemps déjà, dans un de ces fameux dîners organisés au 106 rue de Richelieu à Paris. Véritable salon qui dissertait, s’amusait et où, pendant plusieurs décennies, toute une pléiade d’écrivains, d’éditeurs et autres intellectuels ont eu leurs quartiers généraux. Ce soir-là, nous étions trois : le maître des lieux, Jean-Paul Manganaro, l’écrivain Vincenzo Consolo et moi. Ce soir-là, il y avait une douce effervescence de pensées. Les verres de vin, comme toujours, résonnaient. Les cigarettes, sans cesse, grésillaient. Au moment où parut le dessert – une Reine de Saba –, la voix bien timbrée de Consolo ferraillait gentiment avec celle, profonde et amusée, de Manganaro à propos d’un écrivain : Antonio Moresco. Quelques années plus tard, j’ai de nouveau entendu parler des livres de Moresco lors d’un colloque où des littérateurs se répandaient en propos contradictoires sur l’auteur, qui m’ont fait réfléchir et donner envie de le lire. Les Incendiés, c’est le premier livre que j’ai lu. J’ai été immédiatement et profondément troublé. Troublé par la façon dont l’auteur exfiltrait l’amour de la simple idée psychologisée de désir et lui donnait une valeur cosmologique ou mieux par la manière dont il la remplaçait par la compossibilité des contraires, la coincidentia oppositorum chère, entre autres, aux hermético-alchimistes. Troublé donc par sa puissance de création et d’expansion narratives.

Mon esprit ébranlé a gardé pendant un long moment la trace de cette incroyable secousse qui s’est répliquée à la lecture des autres livres. Toujours le même bouleversement, toujours le même enchantement, une sorte de subversion, d’éversion des codes narratifs et de l’ordre de la vie et de la mort. Chose rare, en lisant les livres de Moresco, je percevais une petite voix narrante calme mais résolue, presque enfantine. Lorsque j’ai écrit à Antonio Moresco que je souhaitais le rencontrer pour parler de mon projet de traduire ses romans, j’ai aussitôt retrouvé cette voix en lui. Son filet de voix était intarissable et agréable, autant qu’une voix fluette et frêle et intrépide peut l’être. Cette première rencontre eut lieu à Milan. Nous avons conversé pendant des heures sur la littérature et aussi sur la traduction. Il était intrigué par les mécanismes qui régissent l’acte et l’art de traduire.

En France, ce sont les éditions Verdier qui ont commencé à publier Moresco, dans leur très belle collection de littérature italienne Terra d’altri (un nom inspiré par Silvio D’Arzo). Cette maison d’édition dit publier des auteurs ayant « [un] rapport inquiet et inquiétant à la langue d’une communauté à un moment de son histoire » et en effet dans l’écriture de Moresco la langue a une importance fondamentale, une qualité magmatique, et se sert aussi de néologismes pour créer des suggestions fortes et tranchantes. Trouvez-vous que cette définition lui corresponde ?

Par essence, les définitions sont une détermination de limites. Pour si peu qu’on y réfléchisse, une définition n’offre qu’un sens absurde et capricieux à ce qui est défini. Le métier de traducteur consiste dans les mots, dans la connaissance de la valeur et de la densité des mots, leur maniement, leur application dans et à partir de systèmes de langue différents. Cela oblige l’esprit à bien concevoir, à concevoir juste. Mais cette justesse ne peut, dans l’acte de traduire, s’exonérer d’une forme de liberté. C’est là que se joue le délicat équilibre de la traduction, indépendamment de toute forme de définitions, d’ailleurs. Chez Moresco, l’écriture suit ce même principe : elle est juste et libre. Elle ne peut être définie, c’est-à-dire délimitée. Précisément parce qu’elle est magmatique, pour reprendre votre qualificatif. C’est une écriture en fusion. Le travail de cet écrivain est au fond d’extraire la substance de la vie intérieure du magma originel (qui est sa propre histoire, mais aussi l’histoire de nos sociétés) où elle bouillonne, et de lui donner une consistance, une forme, par l’écriture qui, chez Moresco, est dépsychologisée. Dans son œuvre, bon nombre de thématiques liées à cette idée du magma se fondent sur un réseau capillaire de champs lexicaux très précis tels que l’igné, le pâteux, la lumière, le pulvérulent, la confusion, qui forment un assemblage inextricable avec la vision troublée, presque déconcertée, des protagonistes. Il en ressort une écriture renversante, à tous points de vue, et donc une écriture éversive.

La qualité du projet littéraire inédit d’Antonio Moresco s’inscrit parfaitement dans le catalogue de la collection Terra d’Altri. Il fait partie de cette fraternité d’auteurs qui y ont trouvé demeure et qui ont tous l’exigence de la langue comme point commun.

En tant que traducteur, comment avez-vous affronté la tâche de recréer la voix de Moresco en français ? Y a-t-il eu des éléments qui vous ont particulièrement posé problème ?

L’enjeu de la traduction des livres de Moresco, c’est avant tout de ne pas rater le réseau des thématiques que je viens d’évoquer qui se répercutent savamment d’une page à l’autre et d’un texte à l’autre. Cela exige une préparation : la connaissance de l’œuvre dans son ensemble et une réflexion sur le style. Après avoir sondé de distance en distance les profondeurs de tout un vocabulaire qui s’organise en champs lexicaux, il faut s’engager à le restituer en prenant en compte les figures de style très particulières qui souvent le portent. L’esprit du traducteur peut être dérouté lorsqu’il s’agit de créer des néologismes à partir de ceux inventés par l’auteur, et toujours porteurs d’un sens extrême.

Dans un précédent entretien, vous aviez soutenu que le traducteur est une figure polytrope, qui doit être versatile et capable de s’adapter. Pour rester dans l’imaginaire de l’Odyssée, l’acte de traduire pourrait-il être comparé à la tessiture d’une trame en constante évolution ? Y a-t-il une image qui vous parle plus que d’autres ?

Dans son histoire longue, la traduction a constamment fait l’objet de comparaisons telles que copie ou estampe d’un tableau, envers de tapisserie… Les métaphores, notamment liées aux arts, ne manquent pas et sont représentatives de la façon dont on pensait la traduction à leur époque. Elles pourraient toutes être séduisantes et à la fois insuffisantes. À mon sens, ce qu’il convient d’observer dans cette inclination permanente à la métaphore, c’est qu’elle indique au fond que la traduction est un art mystérieux. Tout autant que c’est un art premier voire primordial. La traduction traverse les arts libéraux, a été et est fondamentale dans la construction de l’histoire des idées, dans le fondement de nos sciences, dans le partage et la circulation du savoir. Elle est aussi au cœur d’enjeux politiques et sociétaux et a su s’adapter aux évolutions du monde. Son côté polymorphe et son caractère énigmatique sont les éléments qui m’ont précisément conduit à penser le traducteur comme un artisan polytrope. J’aime profondément cette image du polytrope, utilisée par Homère pour qualifier Ulysse et Hermès, qui recèle somme toute un sens ambigu dont la clé est certainement perdue. Bref, c’est là encore une question d’alchimie qui est au cœur du mystère de l’acte de traduire.

La publication française de Moresco a commencé avec des ouvrages pour ainsi dire mineurs, au moins pour ce qui concerne les dimensions : vous avez traduit dans l’ordre La Lucina (La petite lumière, 2014), Fiaba d’amore (Fable d’amour, 2015) et Gli incendiati (Les Incendiés, 2016). Mais en octobre est arrivée dans les librairies la grande prouesse littéraire en trois tomes Giochi dell’eternità (Les ouvertures, 2001). Avez-vous déjà planifié la prochaine étape ?

On prépare, on projette, on prévoit la suite des publications en concertation avec l’éditeur. Mais pour l’heure, il est important de laisser à ce roman, Les ouvertures, le temps d’effectuer sa révolution autour de l’esprit français, et au traducteur de se donner un troisième souffle.

Dans votre carrière vous avez souvent travaillé sur des polars, traduisant entre autres Scerbanenco et Carlotto. Comment Moresco s’insère-t-il dans votre bibliothèque personnelle ? Attendez-vous avec hâte l’occasion de travailler sur son thriller vertical Canto di d’Arco ?

En tant que traducteur, je n’ai jamais travaillé sur des genres, mais sur des auteurs. Tous les auteurs que j’ai traduits, je les ai proposés, à un certain moment de ma vie, parce que j’aimais la respiration intime de leurs œuvres. Peu importe la mécanique (ou le mécanisme) liée à un genre présupposé qui les renferme. Ce que je considère avant tout, c’est la chair d’un texte et la façon dont elle est animée par la puissance du style qui fait éclore l’imagination. De ce point de vue, Moresco fait indéniablement partie des auteurs qui m’ont marqué. Son projet littéraire est vertigineux et c’est une chance dans la carrière d’un traducteur que de pouvoir se confronter à la grandeur et la puissance d’un tel projet. J’ai grande hâte de me lancer dans l’aventure de Canto di d’Arco. C’est gorgé d’innovations littéraires et d’images fortes comme le cri des enfants morts dans la ville des vivants ou bien l’hologramme de Maria Callas dans la première partie « Le mal ».

Y a-t-il un écrivain français, ou même un autre écrivain italien, auquel vous pourriez comparer la production de Moresco ?

Je le sais, notre temps n’échappe pas aux méfaits du désir d’établir des parallèles, sans que cela fonctionne efficacement et dont l’intention même ne m’est pas toujours intelligible. Je crois plus sain et plus juste de considérer chaque écrivain comme un faisceau de lumière convergent et divergent (donc non parallèle), dont certains rayons peuvent parfois rencontrer le mouvement de ceux d’autres auteurs. Parfois certaines lumières peuvent créer des constellations. Chacune conserve néanmoins sa particularité et sa liberté. J’aime l’idée que les contrastes sont nombreux, riches de sens et d’émotions sous les latitudes infinies de la littérature.

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ? Et si vous pouviez choisir un projet de traduction sans qu’aucun souci d’ordre matériel n’entre en compte, sur quoi aimeriez-vous travailler ?

Actuellement, je traduis différents romans graphiques italiens, dont ceux d’Igort ou du Tiktokeur au 130 millions d’adeptes, Khaby Lame. Puis viendra le moment de retrouver le roman. Parmi lesquels, j’espère, Le conservatoire de Sainte-Thérèse de Romano Bilenchi. Si les conditions sont réunies, un jour, j’aimerais poursuivre le projet de la traduction de Fratelli d’Italia d’Alberto Arbasino sur lequel nous avions commencé à travailler ensemble et, dans l’idéal, pouvoir (re)traduire en italien les romans de celle par qui tout a commencé pour moi : Marguerite Duras.

Laurent Lombard (droite) et Antonio Moresco (gauche)

Laurent Lombard est professeur d’italien et chercheur à l’Université d’Avignon, spécialiste de la littérature italienne du XXe et du XXIe siècle. Il a traduit en français plus de soixante-dix ouvrages (romans, bandes dessinées et essais). Parmi les auteurs qu’il a traduits : Massimo Carlotto, Giorgio Scerbanenco, Loriano Macchiavelli, Hugo Pratt, Leo Ortolani, Igort et Antonio Moresco.

Antonio Moresco naît à Mantoue en 1947. Dans sa jeunesse, il a fait des études de théologie, avant de travailler comme ouvrier et de participer activement à la lutte révolutionnaire. Les débuts de sa carrière d’écrivain sont compliqués, puisqu’il doit attendre d’avoir 45 ans pour qu’un de ses textes (écrit 15 ans plus tôt) soit publié. Jusqu’à présent il a publié une trentaine de livres. Il a écrit des romans post-modernes, des pièces de théâtre, des livres pour enfants et des « réflexions sur le chemin », un type d’écriture qu’il utilise pour aborder des questions sociales et politiques. Ses livres sont actuellement publiés en Italie par les éditions SEM, qui sont aussi en train de republier ses ouvrages précédents.

Bibliographie française :
MORESCO, Antonio, Les ouvertures, traduction de Laurent Lombard, Verdier, 2021, p. 704 
MORESCO, Antonio, Les Incendiés, traduction de Laurent Lombard, Verdier, 2016, p. 192
MORESCO, Antonio, Fable d’amour, traduction de Laurent Lombard, Verdier, 2015, p. 128
MORESCO, Antonio, La petite lumière, traduction de Laurent Lombard, Verdier, 2014, p. 128

Bibliographie italienne :
MORESCO, Antonio, La Lucina, Mondadori, 2016, p. 167
MORESCO, Antonio, Gli esordi (Giochi dell’eternità vol. 1), Mondadori, 2018, p. 672 [réédition]
MORESCO, Antonio, Canti del caos (Giochi dell’eternità vol. 2), Mondadori, 2018, p. 1092 [réédition]
MORESCO, Antonio, Gli increati (Giochi dell’eternità vol. 3), Mondadori, 2018, p. 1036
MORESCO, Antonio, Canto di D’Arco, SEM, 2019, p. 703
MORESCO, Antonio, Favola d’amore del vecchio pazzo e della meravigliosa ragazza morta, SEM, 2019, p. 123 [réédition]
MORESCO, Antonio, Gli incendiati, SEM, 2020, p. 250 [réédition]

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