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Conversations avec Carlo Lucarelli : « Toutes les histoires cachent un cœur noir »

Invité du festival Toulouse Polars du Sud 2022, Carlo Lucarelli a remporté le prix Violeta Negra Occitanie avec son roman Une affaire italienne.

Par Francesca Vinciguerra

Carlo Lucarelli, Une affaire italienne est le quatrième roman de la série du commissaire De Luca. Vous l’avez écrit longtemps après les trois premiers romans de la série, dont le premier, Carte blanche (1999) est votre tout premier roman. Pourquoi revenir sur ce personnage ? Que représente-t-il pour vous ?

Le commissaire De Luca est extrêmement important pour moi. Il a été le premier personnage auquel je me suis mesuré dans mes deux premiers romans, Carte blanche et L’Été trouble. J’ai fait mes preuves sur son dos. Après un troisième roman, Via delle oche, vingt ans se sont écoulés avant qu’un quatrième ne suive : Une affaire italienne. À travers mon commissaire De Luca, je mettais en scène certains mécanismes de l’histoire italienne. Ceux du pouvoir, du sous-gouvernement et du fascisme. Les mécanismes mêmes que j’ai racontés dans mon émission télévisée, Blu Notte, de 1998 à 2012. Je n’avais donc pas assez de matière ou d’inspiration pour écrire dessus ailleurs. Quand j’en ai eu fini avec Blu Notte, ces histoires sont revenues frapper à ma porte, en la personne du commissaire De Luca. Alors, je l’ai repris en main.

D’où vient-il, le commissaire De Luca ?

J’ai commencé à écrire Carte blanche pendant la rédaction de mon mémoire de maîtrise en histoire contemporaine. J’avais décidé de travailler sur l’OVRA (Organizzazione di Vigilanza e Repressione dell’Antifascismo), la police politique du régime fasciste italien. Pour mes recherches, j’ai rencontré un ancien policier à la retraite, qui avait fait sa carrière dans la police politique, de 1941 à 1981. Au début, il travaillait sous le fascisme et s’occupait de poursuivre les opposants au régime. Après la libération, il s’est retrouvé – je ne sais pas comment – à travailler pour la police des résistants. En tant que tel, il devait arrêter les fascistes, c’est-à-dire ses anciens collègues ! Ensuite, à partir de 1948, il a commencé à travailler pour la police du parti chrétien-démocrate. Et qui était-il censé poursuivre ? Les anciens résistants ! La situation me paraissait tellement absurde que je n’ai pas pu me retenir de lui poser la question suivante : pour qui votait-il aux élections ? D’un ton agacé, il m’a répondu : « Mais ça n’a rien à voir, je suis un policier ! » Fin de l’interview, fin de mon mémoire et début du roman. Ce personnage était resté dans un coin de ma tête, je l’ai trouvé assez intéressant et contradictoire. Il y a des moments de l’Histoire où dire « Je ne suis qu’un policier » ne suffit pas. C’est ainsi que le commissaire De Luca est né.

Pourtant, on n’arrive jamais à le connaître vraiment, le commissaire De Luca. On connaît ses obsessions et pas grand-chose d’autre.

J’ai toujours voulu en faire un personnage négatif. Un homme porteur d’une idéologie que je ne partage pas. Mais, quand j’ai commencé à travailler sur lui, je lui ai aussi donné de la peur. Il est certes obsédé par la recherche de la vérité, mais il est aussi constamment effrayé. Ainsi, il est devenu un personnage faible. Et donc qui donne à réfléchir. S’il avait été un personnage fort, un homme qui sait ce qu’il veut, il ne m’aurait pas autant intéressé. On me pose souvent cette question : est-il fasciste ? Non. Il n’est ni fasciste ni rien d’autre. Dans un des derniers romans de la série, Peccato mortale, il oublie d’afficher son insigne fasciste et il se fait engueuler. Le jour d’après, Mussolini tombe et il sort de chez lui avec l’insigne bien en vue. Il oublie, il n’y pense pas, il ne sait pas ces choses-là. C’est un de ces hommes géniaux, doués d’un talent incroyable pour une chose, mais distraits sur tout le reste. C’est une faute, car il vit dans un moment historique et a un rôle qui ne lui permet pas une telle légèreté. Le contexte impose des choix. Ne pas en faire, c’est déjà un choix.

Blu notte, In compagnia del lupo. Il cuore nero delle fiabe, le polar en général… Dans tous vos projets, on dirait que vous cherchez toujours à raconter la part la plus sombre des histoires. Quel est ce cœur noir, pour vous ?

Le cœur noir des histoires, ce sont deux choses : d’un côté, la manière que nous avons de raconter une histoire. La manière mystérieuse : ne pas tout dévoiler, commencer par un mystère, quelque chose qui nous inquiète, qui ne nous laisse pas indifférents. Voilà comment bat le cœur noir des histoires. Quant à son essence, toutes les histoires ont un cœur noir, et il se cache là où on ne le soupçonne pas. Dans mon podcast sur le cœur noir des fables, j’ai essayé de regarder ce qui se cachait derrière l’histoire. Quand on pense à une fable, on pense à une histoire pour enfants, faite de fantaisie. Ce n’est pas vrai. Les fables sont très souvent des contes horrifiques, terribles, très violents. Elles font peur. Ce sont des romans noirs, en quelque sorte. Elles s’inspirent de la réalité, la plupart du temps : l’œuvre naît parce que quelque chose se passe. Ma mission est de raconter les mécaniques du monde qui l’ont conçue et ensuite reproduite. Le Petit Chaperon rouge fait peur. C’est une fable qui raconte les peurs d’une période : les loups, les sorcières, l’ailleurs. La fable parle de la société qui l’a conçue. Voici le cœur noir de n’importe quelle histoire.

Par rapport au cœur noir de vos histoires, où se situent vos personnages ?

Je cherche à raconter deux choses : l’obsession et la contradiction. Mes personnages sont tous obsédés par quelque chose. En même temps, j’aime la contradiction. L’obsession ne peut donc être pacifique. De Luca se pose les mêmes questions que les lecteurs, au début du livre, mais il est porteur de la violence de l’OVRA d’abord et des services secrets par la suite. Il n’a pas un beau rôle. S’il est quelqu’un de bien, j’essaie moi-même de le comprendre. Il faut regarder quelles sont les raisons qui poussent les personnes à agir. Quant à la moralité de son obsession, il n’y en a pas. Il veut comprendre ce qui s’est passé, un point c’est tout.

Au final, De Luca arrive toujours à résoudre les affaires. Mais, pour une raison ou pour une autre, la vérité ne peut jamais être amenée devant la justice. N’est-ce pas frustrant, pour les lecteurs, mais aussi pour vous ?

On avait coutume de dire que le polar est réconfortant. Après une enquête, les détectives découvrent le coupable, ils le font arrêter et tout se termine. Mais nous, les écrivains de roman noir, on écrit sur d’autres choses, sur le monde qui ne fonctionne pas. Bien sûr, le genre veut que nous posions des questions auxquelles il faudra répondre. Je ne peux pas engager l’attention du lecteur sur une question à laquelle il ne trouvera pas de réponse. Il veut savoir qui est le coupable ? Je vais répondre. Mais ça ne suffit pas. Parfois, la personne coupable est celle qui le mérite le moins. Parce que dans l’histoire que je raconte, il y a pire. Il y a plus. Il y a la personne qui a provoqué tout cela, et cette personne finit difficilement par payer. C’est la contradiction de l’Histoire. De Luca arrive, enquête, résout, certes. Mais ne peut rien faire. Il n’y a pas de réconfort. Mon métier se résume à ça : mettre en scène les peurs, les inquiétudes, la mécanique du mal.

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