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Quand le requin dort, de Milena Agus

Par Carlotta Galimberti

Parfois, la vie nous sourit, tout semble aller dans le bon sens et nous glissons d’un jour à l’autre sans y prêter attention. Et d’autres fois, un malheur sournois apparaît et grandit petit à petit, nous entoure par morceaux, en cachette, jusqu’à ce qu’on ouvre enfin les yeux et qu’on se rendre compte qu’on a été englouti.

Dans le roman de Milena Agus, la protagoniste a une relation de longue date avec le ventre sombre qui la garde prisonnière, mais elle possède aussi une méthode pour se faufiler entre les dents de la vie : il suffit d’attendre que le requin s’endorme pour s’enfuir.

Quand le requin dort est la première publication de Milena Agus et sa sortie en 2005 fut discrète. L’écrivaine sarde d’adoption a connu le succès avec son deuxième livre, Mal de pierres, grâce à sa traduction française. En fait, depuis les premières parutions en France on remarque l’accroissement de l’intérêt pour ses ouvrages en Italie et en Europe, qui a permis à d’autres traductions d’exister et qui a assuré une place à Milena Agus dans les librairies du « beau pays ». L’écrivaine, quant à elle, explique son succès par le ton de ses textes, qui répond à la préférence des Français pour le sourire plutôt que le rire.

En effet, le ton de Milena Agus est bien reconnaissable : dans ses romans, elle met en scène les défis et les douleurs de l’existence sans jamais faire le choix de la dramatisation. Cette caractéristique est déjà à l’œuvre dans Quand le requin dort, où le choix de la narratrice, une jeune-fille adolescente dont le récit est simple et direct, crée un fort contraste avec la matière du récit.

Ce roman met en scène les vies des membres de la famille Sevilla-Mendosa qui n’arrivent pas à trouver un équilibre, qui désirent tous quelque chose de plus : un père qui rêve d’Amérique du Sud et d’aventures lointaines, une mère qui n’est pas armée pour faire face aux âpretés de la vie et se replie de plus en plus sur elle-même, un frère qui poursuit une perfection inatteignable au clavier de son piano et une tante qui est l’exact opposé de sa sœur, passant comme une tempête, cherchant à jeter l’ancre dans la mer de ses nombreux amours qui eux la voient comme une distraction passagère. Et finalement une fillette qui, elle aussi, cherche un amour qui puisse confirmer la valeur de son existence.

L’amour, sous ses différentes formes, semble être la clef magique que les membres de la famille ont choisi comme solution à leurs problèmes. Mais leurs énamourements sont tous difformes, ploient sous leur propre poids, se dégradent ou se brisent. La première difformité est la relation sado-masochiste de la narratrice adolescente avec un homme marié. Les détails de cette liaison ne nous sont pas épargnés et le lecteur reste frappé par la crudité de la matière, mais encore plus par la simplicité, l’innocence avec laquelle elle est relatée.

C’est probablement dans ces passages que le contraste entre les thèmes du roman et la voix authentique de la fillette est le plus évident.

Cependant, n’allez pas croire qu’il s’agit d’un récit ingénu : il y a dans les mots qui donnent forme à l’histoire de l’innocence, certes, mais pas de naïveté. Les laideurs de la vie ne sont pas cachées. Au contraire, elles sont relatées en détail, mais avec une certaine douceur qui en recouvre les angles. Il s’agit d’un regard délicat, d’un regard de miel qui enveloppe le récit de chaque événement d’une couche protectrice et nous amène dans une dimension intime où il n’y a pas de place pour les extrémismes.

On nous fait entrer dans le quotidien de ceux qui sont obligés de vivre cette vie-là et qui veulent quand même aller bien. Finalement, le requin est un fait incontournable, mais il n’est pas une finalité. On est avertis qu’il est possible de s’échapper dès l’exergue, grâce à une citation de Pinocchio, enfant de bois qui grandit jusqu’à devenir un enfant de chair et clin d’œil à la formation suspendue de notre jeune-fille adolescente qui devra apprendre que l’amour des autres n’apporte pas toutes les réponses et que la fuite du malheur peut être retrouvée dans un regard.

Bibliographie italienne :

AGUS, Milena, Mentre dorme il pescecane, Nottetempo, 2005, p. 171.

Bibliographie française :

AGUS, Milena, Quand le requin dort, traduit par Françoise Brun, Éditions Liana Levi, 2010, p. 160.

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