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La nostalgie dans les vers de Leonardo Sinisgalli

Par Lucrezia Lombardo

Traduction de Désiré Perini

Illustration de Lucrezia Lombardo

« Les vieux pleurent facilement./ Au milieu de l’après-midi/ dans une cache de la maison vide/ ils fondent en larmes assis./ Ils sont surpris/ par un désespoir infini./ Ils portent aux lèvres une tranche sèche/ de poire, la pulpe/ d’une figue cuite sur les tuiles/ même une gorgée d’eau/ peut éteindre une crise/ et la visite d’un escargot« 

écrit Sinisgalli dans le poème Pianto antico, avec une mélancolie déchirante.

Poète des petites choses ayant appartenu au monde de l’enfance, Sinisgalli célèbre le Sud et la Lucanie, une terre pauvre, mais habitée par des hommes et des femmes au cœur généreux. La couleur dorée des champs de blé est ainsi associée au bruit des mouches, qui peuplent les vérandas et la campagne et que l’auteur décrit dans ses vers.

La terre, ses racines, un lien nostalgique avec ces lieux rudes qui l’ont élevé avant « la saison des villes », marquent de manière indélébile « la manière de faire de la poésie » de Sinisigalli, un auteur bucolique qui sait capturer, dans des instantanés fulgurants, les scènes d’un monde qui n’existe plus, le monde anéanti par le boom économique de l’après-guerre et l’avènement du consumérisme.

Les œuvres de ce grand homme de lettres – qui sont des journaux intimes et des perles de mémoire – ont pour protagonistes des hommes simples et des moments d’une lointaine harmonie, ayant comme cadre la jeunesse et la campagne.

Et pourtant, les protagonistes des poèmes sont aussi des personnes âgées qui, dans leur marginalité, dans leur statut de « rebut du monde industrialisé », gardent leur sagesse grâce à une sensibilité qui les force à se cacher dans la maison désormais vide, à fondre en larmes.

La mélancolie caractérise donc les vers de Sinisgalli, mais la mort et le temps ne mènent pas à un pessimisme radical, qui converge davantage dans des champs verdoyantes, qui sont le symbole de la nature cyclique de la vie et de sa transformation permanente.

Cette harmonie, qui lie l’homme à la création en restituant les actions à la nature, c’est l’esprit qui parvient peut-être le mieux à décrire la poétique de Sinisgalli, qui est la recherche incessante d’un équilibre qui rend l’individu à nouveau conscient de sa propre origine et de son appartenance à un cycle éternel.

En tant qu’émigrant, le poète a fait l’expérience directe de la « non-appartenance« , mais le déracinement est le facteur qui l’a le plus poussé à expérimenter différents genres, se consacrant à la poésie, à la fiction et à la non-fiction.

Sinisgalli, en effet, se surpasse constamment et cette agitation donne à ses vers un style unique, qui ne peut pas être associé au courant hermétique – en raison d’un réalisme excessif – ni placé dans d’autres mouvements définis.

Sinisgalli chante la douleur de son propre déracinement, la transformant en lumière, une lumière générée par la mémoire de ses années d’enfance.

Les vers de ce grand maître du XXe siècle possèdent les couleurs perturbatrices du Sud et chantent la beauté aveuglante et la pauvreté dramatique de cette terre, qui a fait de Sinisgalli un émigré, mais aussi un poète. En effet, si le Sud est d’une part le lieu du regret que l’auteur oppose à la monotonie grise de la ville, il est d’autre part le lieu de la violence d’une terre abandonnée à elle-même qui vit dans le passé.

Et c’est là, parmi les champs ensoleillés de la Lucanie, que les Muses, réduites à des divinités ironiques, se laissent entrevoir : « Sur la colline/ j’ai certainement aperçu les Muses/ perchées parmi les feuilles./ J’ai vu ensuite les Muses/ parmi les larges feuilles des chênes/ mangeant des glands et des câlins (?) ./ J’ai vu les Muses sur un chêne séculaire/ qui croassaient./ Etonné mon cœur/ j’ai demandé à mon cœur étonné/ j’ai raconté à mon cœur la merveille ».

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