Conversation avec Fabio Geda

Par Gessica Franco Carlevero

J’ai d’abord rencontré Fabio Geda pendant l’hiver 2003, à la Scuola Holden, l’école d’écriture créative fondée par Alessandro Baricco. Nous avons passé un très bon hiver à parler de livres et d’écriture, ensuite on s’est perdus de vue, et en 2007 son premier roman est sorti, Per il resto del viaggio ho sparato agli indiani (Pendant le reste du voyage, j’ai tiré sur les Indiens). Mais ce n’est qu’en 2010 que Fabio Geda a publié son roman le plus connu, Nel mare ci sono i coccodrilli. Storia vera di Enaiatollah Akbari (Dans la mer il y a des crocodiles).

En Italie ce livre s’est vendu à plus de 200 000 exemplaires et a été traduit dans plus de trente pays.

Fabio Geda nous a raconté sa façon d’aborder l’écriture.

1 En lisant tes livres, on a l’impression que l’écriture est une chose très simple pour toi. Un geste naturel, comme pour Zidane de jouer au foot. Cette spontanéité, est-ce quelque chose que tu as toujours eu, ou l’as-tu entraînée, comme un muscle ?

Ta question, telle que tu l’as posée, me permet tout de suite de donner un exemple extraordinaire de ce que l’on pourrait appeler la perception de simplicité du geste (de n’importe quel geste, aussi bien artistique que sportif) par le public, une simplicité qui souvent n’a rien à voir avec la spontanéité. Zidane a été doté à sa naissance d’un incroyable talent, cela est évident. Mais Zidane a entraîné son talent des milliers de fois chaque année dès le plus jeune âge. Est-ce que Zidane serait devenu Zidane, s’il n’avait pas dédié chaque instant de sa vie à rendre plus précis, et conscients, et naturels ses mouvements sur le terrain ? Bien sûr que non. Et cela vaut pour n’importe quel champion dans n’importe quel sport. Pour en revenir à moi : à quatorze ans j’ai écrit un récit pour le journal de l’école, à trente-quatre ans j’ai publié mon premier roman : entre les deux, j’ai passé vingt ans à faire un tas de choses, y compris écrire. J’écris depuis que je suis enfant. Et à un certain moment – j’avais à peu près vingt ans – j’ai commencé non seulement à écrire, mais aussi à lire comme un écrivain, c’est-à-dire que je jouissais de l’histoire avec une moitié de ma tête, tandis que l’autre moitié démontait la page pour comprendre comment cela se faisait que tel écrivain arrivait à m’envoûter, à m’émouvoir, etc. Je ne veux pas dire par là qu’il suffit de s’entraîner pour devenir un champion, mais que l’entraînement est le seul moyen pour extraire notre talent jusqu’à la dernière goutte. Enfin, combien de talent nous avons en nous, ce n’est pas à nous de l’établir.

2 L’origine de tes livres est toujours une histoire ou t’est-il arrivé parfois de commencer un roman sans connaître le développement de l’intrigue, en ne partant que d’une image ou d’un trouble ?

Je ne commence à écrire un roman que lorsque j’arrive à visualiser le déroulement dramatique de l’histoire comme s’il s’agissait d’une fresque ; lorsque je sais où cela commence et se termine, et quels sont les nœuds narratifs principaux ; lorsque j’ai bien compris quels sont les tensions, les enjeux ; lorsque j’ai compris la question que j’essaie de formuler (je ne crois pas que l’on écrive des romans pour donner des réponses, mais pour formuler les questions d’une façon plus précise).

Souvent une histoire demeure dans ma tête pendant des années, avant que je ne commence à l’écrire : je la cultive, je la fertilise, je l’arrose et enfin, un jour, je m’aperçois qu’elle est prête à être cueillie. À ce moment-là, le travail d’écriture peut commencer, ce qui signifie pour moi de faire ceci : une fois qu’on s’est armé de ciseaux et de pinceaux, il s’agit de faire émerger l’histoire, une histoire que je conçois en tant qu’existant déjà avant mon invention : je ne suis pas un marionnettiste qui déplace les personnages à son gré, mais plutôt quelqu’un qui essaie de déterrer quelque chose, de la mettre au jour. Ce que j’essaie de faire, quand j’écris, c’est de trouver la vérité que l’histoire véhicule et de la mettre à jour, en faisant le moins de dommages possible, avec délicatesse, petit à petit, de la même façon que les archéologues de la vidéo.

3 Ensuite tu as rencontré Enaiatollah Akbari, son histoire t’a touché et tu as décidé de transcrire son aventure. Comment s’est passé la rédaction du livre Nel mare ci sono i coccodrilli, dans la pratique ? Comment se déroulaient vos rencontres, comment organisais-tu ses mots ?

Il y a eu trois étapes. La première était l’écoute : on s’est rencontrés pendant des mois entiers, je me rendais chez lui, il venait me rendre visite chez moi, je lui posais des milliers de questions, nous avons reconstruit l’histoire et je l’ai aidé à se souvenir de certains détails qu’il croyait avoir oubliés ; à un certain moment de cette étape, j’ai commencé à enregistrer ce qu’il disait, les bobines constituant la base orale du roman. Ensuite, il y a eu l’étape de la rédaction, où mon but principal était le suivant : meffacer. Je ne voulais pas y apparaître, je ne voulais pas faire entendre ma voix, mais seulement la sienne. Enfin, il y a eu une troisième étape, à savoir la relecture ensemble. Enaiat a essayé de comprendre s’il sentait ces mots en tant que siens, il m’a donné beaucoup de conseils pour adapter le ton du récit, et j’ai continué à retoucher le texte jusqu’au jour où il m’a dit : voici le livre que j’aurais écrit, si j’avais été capable de l’écrire.

 

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