Poetry Café : Les Citrons, Eugenio Montale

Par Noemi Cuffia.

Poetry Café.

De la poésie pour se donner un instant de répit au cours de journées accablées d’échéances.

Je ne pourrais pas expliquer, de manière subjective, ce que la poésie signifie pour moi. Imaginez quelque chose qui vous fait du bien, tel qu’un matin frais mais aussi ensoleillé. Voilà ce qu’est la poésie pour moi. Et s’il y a une poésie qui renvoie particulièrement à cette idée de bonheur simple mais recherché (car enfin, ces beaux jours sont aussi rares), c’est I limoni  (Les Citrons) de Montale.

Sans aucun doute, ceux qui la connaissent se souviennent de leur première lecture sur les bancs de l’école. C’est mon cas. Un souvenir lointain, mais qui est encore tenace, d’espérances d’avenir, la lumière de l’après-midi qui filtre à travers les vitres du couloir, l’odeur des articles de bureau et des machines à café, et ils parlent de ce que tu deviendras, de ce qui t’attend.

Voici cette poésie, en espérant qu’elle fera du bien à votre journée.

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LES CITRONS

 
Écoute-moi:
les poètes à lauriers
n’évoluent que parmi les plantes
au nom peu usité:
buis troènes ou acanthes.
Pour moi, j’aime les routes
qui mènent aux fossés herbeux
où dans les flaques à moitié asséchées
les gamins attrapent
quelque chétive anguille:
les sentiers qui longent les abrupts
descendent entre les touffes de roseaux
et donnent dans les enclos, parmi les citronniers.
 
Tant mieux si le tapage des oiseaux
s’éteint englouti par le ciel bleu :
plus clairement on écoute murmurer
les branches amies dans l’air qui bouge à peine
et on goûte cette odeur
qui ne sait pas se détacher de terre
et inonde le cœur d’une douceur inquiète.
Écartées d’ici, les passions
font par miracle taire leur guerre,
ici revient même à nous pauvres
notre part de richesse
et c’est l’odeur des citrons.
 
Vois-tu,
en ces silences où les choses s’abandonnent
et semblent près de trahir leur ultime secret,
parfois on s’attend
à découvrir un défaut de la nature,
le point mort du monde,
le chaînon qui ne tient pas,
le fil à démêler qui enfin nous conduise
au centre d’une vérité.
Le regard fouille tout autour,
l’esprit enquête accorde sépare
dans le parfum qui se répand
à mesure que le jour languit.
Ce sont les silences où l’on voit
en chaque ombre humaine qui s’éloigne
quelque Divinité qu’on dérange.
 
Mais l’illusion cesse et le temps nous ramène
dans les villes bruyantes
où le bleu se montre par pans, seulement,
là-haut, entre les toits.
La pluie fatigue la terre, ensuite;
l’ennui de l’hiver accable les maisons,
la lumière se fait avare, amère l’âme.
Quand un jour d’une porte cochère mal fermée
parmi les arbres d’une cour
se montre à nous le jaune des citrons;
et le gel du cœur fond,
et en pleine poitrine nous déversent
leurs chansons
les trompettes d’or de la solarité.
 
 
MONTALE, Eugenio, Poèmes choisis 1916-1980, Poésie/Gallimard, 1999.

Édition et traduction de l’italien par Patrice Dyerval Angelini. Préface de Gianfranco Contini.

 

Ici l’article originel en italien sur le site Tazzina di caffè, de Noemi Cuffia.

 

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