Un tatouage à l’enfer : lire Conforme alla Gloria de Demetrio Paolin

Par Antonino Bondì

Peut-on résister à la fascination du mal ? Peut-on accepter la cohabitation forcée que son apparition impromptue et son épiphanie, à la fois dévastatrices et séduisantes, nous imposent, dans les interstices même de notre vie la plus ordinaire ? Peut-on, enfin, résister et trouver des lignes de fuite et des directions existentielles, ou du moins une promesse de rédemption charnelle ou de survivance des liens avec les autres, si « le mal » se transmet et se répand parmi les individus et les générations, et s’il est en même temps, et tout simplement, quelque chose dont du coup on se retrouve à hériter ? Et, de surcroît, pourquoi le mal, avec ses répercussions intergénérationnelles et collectives, affecte nos corps, jusque dans les pratiques et dans les habitudes les plus banales, routinières et intimes ?

Le dernier roman de Demetrio Paolin, Conforme alla gloria, paru en Italie en 2015 aux éditions Voland, tourne autour de cette obsession : la séduction comme raison d’être du mal, exercée par transcription de la souffrance sur les surfaces des corps et dans la chair, par infiltration profonde d’un véritable tatouage mémoriel : d’où l’impossibilité de toute forme d’oubli ou de réparation, d’absolution ou de salut. Les personnages de ce roman vivent comme emprisonnés dans une destination à la fois obligeante et pornographique, qui ne laisse pas espérer de pouvoir ne serait-ce que frôler le bonheur et la pacification mémorielle.

Le lecteur suit les vies et les rencontres des trois protagonistes, dont les trajectoires finiront pour s’emmêler de façon tragique : Rudolf, fils d’un officier nazi dont il hérite des crimes et des atrocités commises, qui affoleront sa vie privée et familiale ; Ana, une jeune affectée par des pathologies alimentaires, obsédée par sa propre peau et par son corps et enfin Enea, rescapé du camp d’extermination de Mathausen, qui mène sa propre vie à la recherche incessante d’une rédemption impossible, et finira par tatouer l’horreur total sur la peau de Ana, lors d’une performance de body-art. Mais il s’agit bel et bien d’un destin, d’un mode de vie, d’une prison métaphorique et spirituelle, dans laquelle les personnages agissent et poursuivent leur chemin :

En incisant la chair vivante aux aiguilles minuscules, en nettoyant les gouttes de sang qui en ruissellent, en montrant la trame du dessin, Enea prolonge son existence corporelle. Ça, c’est la résurrection accordée aux survivants.

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Ces sont des histoires dont l’enchevêtrement veut raconter l’impossibilité d’échapper à une forme de culpabilité absolue, anonyme et en même temps absolument personnelle :

Personne ne se sent coupable, personne ne l’est ; pourtant, si on regarde dans les profondeurs, tout le monde est coupable, tous sont ce même passé : c’est comme un arbre dont les racines sont dans une terre polluée, ses fruits le seront également, ravagés mais innocents, pourris et tout de même d’un mauvais goût.

Ces passages témoignent de la nécessité de repartir d’un thème typique de la littérature de la Shoah : qui peut raconter à part le témoin direct ? Peut-il y avoir du salut après l’extermination ? Comment mettre en scène l’horreur avec aucun rapport d’immédiateté ou de proximité familiale et biographique ? Pourtant, Conforme alla Gloria ne se limite à cette reprise.

Il s’agit plutôt d’un roman complexe par sa structure et par la polyphonie des voix, procédant par plusieurs sauts temporels et croisant les histoires et les vies de nombreux personnages – de fiction mais aussi des personnages historiques (notamment l’écrivain Primo Levi avec qui Paolin entretien un dialogue fort et tendu). Un roman, comme a dit Enrico Macioci, qui met en scène d’une façon définie et ciselée non seulement l’obsession de l’écrivain pour l’extermination nazie, mais aussi celle du sentiment de culpabilité que l’on éprouve à vivre après et avec le mal, la nature aveugle tant de la vie que de la mort, la perte de toute confiance en Dieu, tout cela vécu et retranscrit par ce pouvoir du corps de tout emprisonner et de rendre merveilleux (« la peau est le décret de la beauté, ce qui nous rend singuliers. Autrement, on serait une forêt de ronces »). Sans rentrer dans le détail de la narration, qui mêle différents plans temporels et historiques de 1943 à aujourd’hui, et évoque des événements marquants de l’histoire politique et sociale italienne plus récente (comme l’incendie à Turin de la fabrique du groupe Thyssen), le roman de Paolin nous restitue un monde vertigineusement insupportable et sans possibilité de sauver quoi que ce soit. Cependant, cette écriture du corps gravé de mémoire dans sa peau, ses ongles, ses dents, ses pieds et ses mains, se révèle puissante et source d’un espoir inattendu, justement dans ce témoignage de survivance. À un moment, c’est toujours Enea qui le dit :

Chacun de nous mène une vie de survivance jusqu’à sa propre mort. Un jour, désormais mûrs et sans sens, on tombera de l’arbre par terre on finira en bouillie.

Le point de vue de l’écrivain, pourtant, résiste à cette déflagration ; au contraire : la précision de la langue apporte une réponse responsable et active de l’écrivain; l’adhérence à une gestualité et une corporéité de l’écriture me font penser que le geste d’écrire et de raconter en lui-même contient le germe d’un espoir dont on a besoin pour reprendre sa vie. Ce vertige et le manque d’une réponse à cette interrogation, font de Conforme alla Gloria l’un des romans parmi les plus puissants de la littérature contemporaine italienne.

Cela dit, malgré les éloges unanimes de la critique et le fait que le livre figure parmi les douze finalistes de l’édition 2016 du prix Strega, le livre de Paolin n’a point dépassé les frontières nationales et n’a pas encore trouvé de traduction en langue française : lacune à combler de toute urgence !

PAOLIN, Demetrio, Conforme alla gloria, Voland, 2015, 400 p.

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