Strade Negre, ou les routes d’une écriture libre, de Davide Morgagni

Par Laura Paoletti

Strade negre, Davide Morgagni - La Bibliothèque italienneStrade negre de Davide Morgagni, sorti en 2017 (Musicaos ed.), frappe dès le départ par un choix : le parti pris de se désintéresser complètement des règles du roman.

Après la parution en 2014 de son premier roman I pornomadi (Les Pornomades) (toujours par Musicaos ed.), Davide Morgagni est de retour avec cette nouvelle histoire, à mi-chemin entre un long poème en prose et un journal intime, qui raconte un moment de la vie de Davide, un alter ego de l’auteur (plus égal qu’« alter »).

Le récit se déroule principalement entre la ville de Rome et celle de Lecce, avec un petit passage à Paris, avec le décalage temporel des mois qui s’écoulent.

Strade Negre est divisé en deux parties, la première se passe à Rome, où le protagoniste se perd entre les délirantes représentations et métaphores de la ville éternelle.

À la recherche d’un travail, sous une chaleur maladive, il trouve et rencontre les figures les plus inattendues, les situations les plus agonisantes ; des nonnes, des archevêques, des mendiants, des monuments, de la pollution : « Le château Saint-Ange surgit rougeâtre devant moi dans le frais coucher du soleil ce soir, tout est crépuscule, tout est Trastevere, et il annonce des couchers de soleil à l’infini. Je reste en silence, peau-ossu, avec le cœur de l’Empire qui continue à me palpiter dedans, à me pomper à force de blanchitudes, j’oublie pour un instant les Étrusques et je fixe Rome par la fenêtre, dans le trafic – Rome catin suceuse squelettique de marbres – Rome végétale – Rome crucifiée – Rome comateuse – une douce mort si on en lit le prix – voilà encore d’autres applaudissements et je crois comprendre que la leçon nous a été donnée – la torture est finie. » 

Une dimension onirique qui voyage sur le fil d’une écriture poétique, tendue au maximum, visionnaire, où la perte presque constante du sens logique de la lecture semble le mieux représenter le manque de sens existentiel de la vie dans une ville et une société comme celle-ci.

Dans la deuxième partie, Davide est à Lecce, sa terre natale, aimée et contestée dans toutes ses habitudes : les choix de ses compatriotes de province ne s’accordent pas aux pensées de l’auteur/protagoniste, qui se rebelle comme il peut face à l’image d’une vie toute tracée.

Davide erre donc entre le souvenir de son amour lointain pour Lulù, rencontrée qui sait où, qui sait comment, et Patrizia « la folle », une danseuse qui débarque dans sa vie comme une bombe à explosion continue.

Paris arrive à la fin, comme une bouffée d’air essentielle pour le personnage.

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La ville qui représente la fuite, mais aussi les retrouvailles fondamentales, dans le parcours du protagoniste, qui n’oublie pas du début à la fin de nous rappeler, et se rappeler, l’importance des strade negre : ces routes libres, tordues, pas droites, voire difficiles, mais immensément plus riches et fascinantes.

Sur la dimension dionysiaque qu’il y a à faire partie de ceux qui choisissent toujours un parcours différent : « Nous on s’est brisés, les volcans éructent ivres surchargés de lamentations, et nous on-ne-sait-qui, nous nègres peut-être, avec notre impossible, avec nos bois et membres et écumes, avec nos singes lourds, nous on remonte possédés au-devant des estuaires pour tirer une taffe entre les mille vagues, détruits, écartelés, sans-gêne, on avance décidés, drastiques, en disant adieu à l’amour, jamais apaisés dans la splendeur jamais apaisée… nous avec notre désir tempétueux d’accoster ailleurs, non pas contre, mais outre, nous si chargés de théories et de cigarettes, nous déments, jamais rageants, nous maigres et sans le sou, nous bâtisseurs de bombes et de routes, nous qui pointons le doigt nègre, nous on-ne-sait-qui, nous s’en rit. »

J’ai rencontré l’auteur Davide Morgagni, lors de sa présentation du roman à Paris, à la Cantine Littéraire Isola.

Accompagné par son ami et maître de cérémonie, Antonio Mosca, Professeur d’histoire et culture italienne à l’Université Paris 2 Assas, Davide est apparu joueur, créatif et ironique.

La présentation du livre était accompagnée de musique, qui se mélangeait très bien avec le rythme de son écriture, extrêmement métaphorique et libéré de tout schéma.

Les passages lus par l’auteur lui-même, mais aussi par le public présent qui prêtait sa voix au protagoniste, ont donné la juste mesure à ce roman, qui se joue entre des plans différents, aussi bien dans l’utilisation de la langue que dans la dimension narrative.

Davide Morgagni est aussi metteur en scène et acteur dans les pièces Todo el amor (à partir de Pablo Neruda), Richardounet III (à partir de William Shakespeare), Docteur Méphisto (à partir de Christopher Marlowe), Penelope à New York (à partir de Joyce et Lorca). Il collabore depuis 2015 avec la compagnie de danse expérimentale THERASIA MC.Enregistrer

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