Dépasser la réalité: rencontre avec Vanni Santoni

Par Valentina Maìni

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Vanni Santoni, illustration de Valentina Maìni

Depuis quelques années, une petite maison d’édition, Tunué, fait entendre sa voix en Italie. J’ai rencontré Vanni Santoni, écrivain et directeur de la collection « Romans », pour que le public français puisse connaître les entreprises et les voyages de cette caravane, specialisée dans la publication de jeunes auteurs, presque inconnus du grand public. Vanni a été très généreux, il m’a parlé de son travail d’éditeur, de son rapport avec les auteurs et de son activité de découverte, de valorisation et de promotion de ceux qu’il considère comme de véritables talents.

Quand Tunué naît en 2005, c’est une maison d’édition spécialisée en roman graphique, qui publie aussi des essais sur la bande dessinée, l’animation, les jeux vidéo et les phénomènes pop contemporains. Depuis qu’en 2014 tu es devenu directeur de la collection « Romans » consacrée à la prose, nous pouvons compter sur ton intuition d’écrivain à la recherche de talents. Les auteurs qui te touchent le plus et que tu choisis de publier partagent-ils un certain imaginaire ou, au contraire, dessinent-ils des territoires très différents les uns des autres ? Est-il possible de tracer une carte des lieux imaginés par les écrivains publiés par Tunué ?

Ce qui m’intéresse, c’est exclusivement la qualité de l’écriture, en ce qui concerne la sélection d’un texte, je ne considère pas les thématiques – au-delà du fait évident que nous faisons de la littérature de fiction – ni la biographie de l’auteur. Je n’ai même pas besoin de lire un roman en entier : j’ai simplement besoin de voir une belle écriture. Nous sommes maintenant dans l’ère de la « post-littérature » combinant une intrigue fascinante avec le degré zéro du langage, ce qui constitue la clé du roman commercial ; il est donc inévitable que celui qui décide de parier sur le public de gros ou de très gros lecteurs doit d’abord répondre avec le style.

Le premier livre que j’ai publié avec Tunué, Dettato de Sergio Peter, a été une sorte de manifeste, du fait précisément qu’il s’agit d’un roman que presque toute autre maison d’édition aurait considéré comme inapproprié au marché d’aujourd’hui : pas d’histoire, juste une écriture et une atmosphère excellentes et une structure puissante. L’effet était encore plus saisissant à côté d’un livre comme Stalin+Bianca de Iacopo Barison, qui non seulement était bien écrit, mais pouvait aussi compter sur un rythme très dynamique : nous pouvions ainsi jouer de ce contraste. Le fait qu’il s’agissait, dans les deux cas, d’auteurs débutants et nés dans la seconde moitié des années 80 a contribué à donner forme au deuxième aspect de l’identité de la collection, celui qui porte sur la recherche de nouvelles voix.

Parmi toutes les propositions arrivées à la maison d’édition – et on parle de milliers de manuscrits examinés – seul Dettato de Sergio Peter a été envoyé spontanément par l’auteur ; il s’agissait d’un cas particulier, car Peter avait élaboré pendant des années, en tant que lecteur, une certaine idée de la littérature, exprimée ensuite avec efficacité dans son roman.

Iacopo Barison, je l’ai connu via MySpace – devine quoi, ça existait encore –, où il avait un blog : il écrivait bien et je l’ai invité à donner une structure plus définie à ses textes, puis je l’ai encouragé à écrire un roman. Il me parla d’une idée qu’il avait en tête : il voyait ces deux personnages, un garçon à moustache et une fille aveugle. Je lui ai dit « continue » et c’est ainsi que Stalin+Bianca est né.

Lo Scuru d’Orazio Labbate, je l’ai reçu d’une agence. Nous avons beaucoup travaillé là-dessus, je voyais du potentiel en lui, sa prose était par moments incroyable, mais il n’était pas encore capable de la contrôler complètement ; il y avait des pages sublimes et d’autres moins soignées. J’ai décidé de le prendre, nous avons pris des risques (il s’agit d’un livre qui mélange italien et dialecte, quelque chose de tout aussi risqué) et ainsi Lo Scuru est né, un livre qui a eu, lui aussi, beaucoup de succès.

Francesca Matteoni, auteure de Tutti gli altri, avait écrit des textes en prose qui étaient sortis dans Nazione Indiana, une revue italienne ayant une longue histoire. Ils n’étaient pas seulement très convaincants, ils partageaient aussi un certain style et un point de vue spécifique. Après avoir discuté avec elle sur la possibilité de rassembler ses textes, j’ai lui demandé d’en faire un roman.

L’appartamento de Mario Capello devait sortir chez une autre maison d’édition qui avait viré quelques-uns de ses collaborateurs : de cette façon, certains livres qui leur étaient liés étaient restés « suspendus ». Je l’ai donc récupéré, en faisant ensuite un travail supplémentaire d’editing avec l’auteur.

Luciano Funetta m’a été suggéré par deux collègues qui avaient lu ses écrits çà et là. Je l’ai contacté, en découvrant qu’il avait écrit un roman, explosif, déjà repoussé par plusieurs majors à cause des thématiques, jugées trop fortes. Je l’ai pris immédiatement : Dalle rovine a été notre plus grande réussite, il a été réimprimé trois fois, il a été demi-finaliste au Premio Strega, et la critique l’a très favorablement accueilli, avec plus de cent cinquante comptes rendus.

Mauro Tetti avait en revanche gagné le Gramsci, un prix adressé aux écrivains débutants, avec un recueil de nouvelles caractérisé par une remarquable capacité d’écriture, mais aussi par un certain potentiel romanesque, car les nouvelles étaient toutes situées dans le même décor, une Sardaigne fantastique, surprenante, dont la représentation n’était pas ancrée, comme d’habitude, sur l’exaltation mythologique d’une terre ancestrale : il y avait des références à une contemporanéité dégradée qui étaient très intéressantes. J’ai demandé à l’auteur d’essayer de travailler sur ces textes afin de créer un véritable roman, et c’est ainsi qu’est né A pietre rovesciate.

Mescolo tutto de Yasmin Incretolli était déjà un roman, il avait reçu une mention spéciale au Prix Calvino, le prix littéraire le plus important pour les débutants, et à partir de là, nous avons travaillé, surtout sur la structure et sur l’élargissement de la seconde partie.

Luca Bernardi, auteur de Medusa, je l’ai aussi connu grâce aux revues : Bernardi avait publié quelques poèmes remarquables dans une revue autoproduite. Je l’ai ainsi invité à tenter sa chance avec un roman. Après une première tentative, pas très réussie, il m’étonna : au lieu de me détester jusqu’à la fin de ses jours, comme cela arrive très souvent, il me proposa, après cinq mois, un autre roman, complètement nouveau : c’était Medusa. À ce moment-là, j’ai compris que j’avais affaire à un écrivain.

Venons-en à Francesco D’Isa, auteur de La stanza di Therese : j’avais lu dans une revue, L’Indiscreto, quelques textes centrés sur cette figure de Therese, une femme qui spécule sur des questions métaphysiques. À un moment donné, comme je n’avais pas de livres « forts » à publier pour le printemps qui est un moment clé pour les sorties éditoriales – cette année il y avait même deux Salons du livre –, j’ai appelé D’Isa pour lui demander s’il existait vraiment un « livre de Therese » structuré, au-delà des textes qui étaient sortis dans L’Indiscreto, et la réponse affirmative qu’il me fit nous a conduits à la publication de La stanza di Therese.

Enfin, il y a Tabù de Giordano Tedoldi, qui pour nous est déjà en soi une aventure : pour la première fois, nous publions un roman long d’un auteur établi. Au début le livre était en lecture chez d’autres éditeurs qui cependant tergiversaient ; quand j’ai lu le livre, j’ai cru comprendre pourquoi : il s’agit d’un livre qui part lentement et commence à démarrer, en montrant ses véritables objectifs, à la page cent ou deux cent, mais il le fait de manière si pondérée qu’il ne peut pas être coupé. Alors j’ai dit à Tedoldi de venir avec nous : Tunué publierait le livre immédiatement. Ça s’est passé comme ça, et j’en suis très content.

Il est désormais clair, en somme, que bien que mes choix aient donné à la collection « Romans » une physionomie très reconnaissable, la question purement qualitative a toujours joué un rôle premier par rapport à toute autre réflexion.

Pour ce qui est des lieux, maintenant que tu en fais la remarque, il y a une déterritorialisation résolue, s’articulant autour de deux piliers principaux :

D’une part, nous avons des spécificités géographiques (et italiennes) précises, filtrées par la lenteur de la mémoire, de l’aspiration, de la mythopoiesis et du désarroi – le lac de Côme qui se fait lumière dans Dettato ; la Sicile magique et monstrueuse de Lo Scuru ; les montagnes autour de Pistoia, défigurées par des éléments fantastiques, féeriques de Tutti gli altri ; la Sardaigne à la fois mythologique et postmoderne de A pietre rovesciate ; les montagnes de Bolzano infestées d’extraterrestres dans Medusa. D’autre part, nous rencontrons des lieux délibérément non spécifiés, de portée symbolique et générale : la ville – peut-être venue du futur – jamais identifiée de Stalin+Bianca ; la province générique de l’Appartamento ; les deux villes, elles non plus jamais spécifiées, bien qu’assimilables à une Rome et à une Milan arrivées au point oméga moral, de Mescolo tutto ; jusqu’à la dimension entièrement imaginaire de la ville de Fortezza de Dalle rovine, laquelle cependant entretient des relations profondes avec « notre monde », par exemple le protagoniste Rivera s’en va à Barcelone. Même les deux titres les plus récents, La stanza di Therese et Tabù, se déroulent en effet dans des lieux non spécifiques, dans lesquels les auteurs recherchent une dimension absolue.

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Sereni, Garboli, Pontiggia, Vittorini, Eco, Pavese, Calvino, Bazlen, Parise, Sanguineti. Ceux-ci, entre autres, les écrivains et les intellectuels qui ont milité dans le monde de l’édition italienne. Est-ce que t’es à l’aise dans le rôle de directeur d’une maison d’édition ? Quels sont les bons et les mauvais côtés du métier, aussi par rapport à ton activité d’auteur ?

J’apprends beaucoup, il n’y a pas d’interférences voire positives. Il faut dire que le travail que je fais dans Tunué est particulier, nous ne faisons que quelques livres, très soignés, sans nous soucier de ce qui peut ou ne peut pas être « commercial » : comme les petits éditeurs sont étouffés par le système distributif en vigueur, la chose la meilleure à faire, même au niveau stratégique, c’est de miser seulement sur la qualité.

Quel est ton rapport avec les auteurs ? Tu aurais voulu rencontrer un éditeur comme toi ?

Je les fais travailler beaucoup. Je ne suis pas un editor invasif, les modifications doivent venir des auteurs, mais oui, je suis exigent. S’il y a des problèmes dans le texte, je les fais travailler jusqu’ils sont résolus. Un des avantages de publier seulement quatre livres par an c’est justement la possibilité de travailler beaucoup et de manière si minutieuse sur le texte avec l’auteur.

En ce qui concerne la seconde question, je pense que oui, j’aurais probablement aimé « me rencontrer » : même si aujourd’hui tout tourne bien, mon début a été difficile, sur différents plans. Mon premier roman avait gagné un concours organisé par Vallecchi, une maison d’édition qui avait une grande histoire et que l’on avait essayé de relancer, mais finalement ils empochèrent les droits d’inscription sans nous publier ; mon deuxième livre, Personaggi precari (il va sans dire que j’ai essayé d’envoyer le premier à d’autres maisons d’éditions et à des agences, mais toutes m’ont fermé les portes au nez) a été publié après la victoire d’un autre concours par une maison d’édition minuscule, RGB, qui ne pouvait pas en faire la promotion, je pense que nous n’avions même pas envoyé une copie imprimée à un seul journal ! Et en effet, personne n’a écrit sur ce livre qui, cependant, avait eu un discret succès, en devenant après ce que quelqu’un a défini un petit classique contemporain, d’ailleurs sorti à nouveau, dans une version agrandie, en 2013, et puis, à nouveau, cette année. Même quand en 2008 je suis arrivé chez Feltrinelli avec Gli interessi in comune, les choses auraient sûrement pu être mieux gérées : il a été édité à la sauvette, imprimé avec beaucoup de coquilles et lancé sans beaucoup de soin. Naturellement, sur le moment, je ne me rendais pas compte de ce qui était en train de se passer, j’étais trop content d’être publié par un grand éditeur et je le « sauvai » en m’engageant tardivement dans un cycle infini de présentations, en passant des heures sur les réseaux sociaux pour le promouvoir – à l’époque il y avait MySpace.

Pour quelqu’un qui commence, c’est une chance d’avoir un éditeur qui te suit minutieusement, d’abord à un niveau dialectique sur tous les thèmes et toutes les questions du livre, et puis phrase par phrase, en te faisant aussi un « crash course » sur comment suivre le lancement d’une livre. C’est une chance que je n’ai pas eue, je suis content de permettre à quelqu’un de ne pas vivre tout ce que j’ai vécu, même s’il a été formatif, car sans ces années là – dans lesquels j’ai dû apprendre à tout faire par moi-même – probablement je n’aurais pas développé les compétences qui – associées à un travail éditorial et promotionnel adéquat – m’ont permis d’avoir un si grand succès avec mes deux derniers livres, Muro di casse, La stanza profonda, etc… Un des paradoxes éditoriaux dans lesquels je me suis trouvé, à cause de ce parcours accidenté, c’est qu’aujourd’hui, grâce au succès qu’ont eu ces livres, Gli interessi incomune, désormais hors-catalogue, est un roman très demandé, au point qu’il a été volé des bibliothèques publiques. Ce printemps, au CaLibro Festival, j’ai même découvert qu’il y a quelqu’un qui s’est fabriqué un samizdat en typographie.

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Afin de définir l’identité de ta collection, tu as établi un seul principe : le dépassement. Il me semble que dans ce mot se cache la clé même de ta recherche artistique personnelle : critique, journaliste, éditeur, écrivain de romans hybrides, tu t’es même aventuré dans l’univers de la fantasy, de l’écriture collective et de la poésie. Est-ce que tu penses que le succès de ta collection pourrait dépendre d’une certaine capacité, pour ainsi dire, de déterritorialiser le genre précisément grâce à cette force de dépassement ?

La collection « Romans » naît du désir de Tunué de « s’étendre », jusqu’à englober non seulement la bande dessinée, mais aussi les romans : choix naturel, étant donné que la maison d’édition avait déjà adapté, avec succès, des romans importants et récents comme Le temps matériel (Il tempo materiale) de Giorgio Vasta, Uno indiviso de Alcide Pierantozzi ou Canal Mussolini (Canale Mussolinide Antonio Pennacchi. J’ai demandé au directeur éditorial Massimiliano Clemente d’avoir une pleine liberté par rapport à mon idée de miser exclusivement sur la qualité littéraire, sans aucune considération commode par rapport aux thématiques ou au pouvoir commercial des livres et des auteurs, et je l’ai obtenue. À partir de là – bien conscient du fait que, ces derniers temps, plusieurs éditeurs avaient renoncé à l’idée de construire une véritable collection éditoriale, en préférant parier sur chaque livre, conçu en tant que produit, une stratégie pouvant fonctionner à court terme, mais qui, à la longue, conduit à la perte de confiance du lecteur –, j’ai commencé à définir l’identité de ma collection, en arrivant finalement à l’idée, chanceuse, du « dépassement ».

La première étape a été l’étape graphique, car je voulais transmettre tout de suite un message précis : les Romans Tunué mettent tous ses œufs dans le texte, sans écrans de fumée, sans avoir besoin des appâts émotifs ou thématiques. À partir de cette idée, et de la nécessité de différencier la collection de prose de celle consacrée à la bande dessinée – qui constitue le gros de la production de la maison d’édition –, le projet graphique « tache de couleur » est né, grâce au travail du studio Tomomot de Venise : nous avons ensuite ajouté la possibilité, de la part des auteurs, de choisir leur propre couleur et leur symbole, afin d’avoir une totale autonomie par rapport à la définition de l’image du livre.

Une deuxième réflexion a concerné l’accessibilité : acheter un livre, surtout s’il s’agit d’un jeune auteur, est toujours une marque de confiance, donc je voulais qu’ils soient peu couteux (les premiers huit titres coutaient tous 9,90 €) ; à partir de Medusa de Luca Bernardi nous sommes passés à 12,00 € à cause de l’augmentation du prix du papier – et pour que la version numérique puisse être distribuée librement, tout comme un livre peut être prêté : pour cette raison, tous nos livres sont distribués sous licence Creative Commons.

La troisième réflexion concernait la nécessité de publier moins, afin de suivre de manière plus attentive le travail d’editing et la promotion. Donc, comme je l’ai déjà dit, seulement quatre livres par an.

Une fois ces points établis, je suis passé au scouting, en fixant un paramètre très souple : j’ai juste dit que nous cherchions naturellement des livres de qualité, mais aussi des textes qui avaient « quatre cinquièmes de réalité et un cinquième de dépassement », une phrase suggestive qui ne constituait pas un paramètre rigide – il y a, en effet, des livres comme L’appartamento de Mario Capello ou Mescolo tutto de Yasmin Incretolli, qui sont complètement réalistes, même s’ils trouvent autrement une sorte de rupture, de dépassement. Les deux premiers textes dignes de publication que j’ai trouvés, Dettato de Sergio Peter et Stalin+Bianca de Iacopo Barison, étaient très différents entre eux du point de vue stylistique et thématique – le premier était un livre que l’on pourrait qualifier en même temps de celatiano (Vanni Santoni fait référence à l’écrivain Gianni Celati, ndlr) et de walserien ; le second était un on the road très cinématographique, de la même famille que des films tels que Badlands, Wild at Heart ou Thelma & Louise – mais ils avaient en commun le fait d’avoir été écrits par des auteurs très jeunes et débutants. En considérant le fait que l’identité réelle d’une collection se construit surtout à partir des livres, et non pas de l’idée initiale de l’éditeur, et vu le succès des deux livres et de Lo Scuru de Orazio Labbate, immédiatement consécutif – un autre débutant – nous nous sommes fortement caractérisés comme une collection spécialisée dans les « débutants ». Une de mes principales passions, à part la recherche des nouveaux textes, est le travail avec l’auteur, donc je me suis tout de suite trouvé à l’aise avec cette étiquette : même si elle n’est pas valable pour tous les livres que nous avons publiés – je pense à Tutti gli altri de Francesca Matteoni ou à La stanza di Therese de Francesco D’Isa – nous l’avons gardée, il suffit de penser aux romans A pietre rovesciate de Mauro Tetti, à Medusa, ou à Dalle rovine de Luciano Funetta. L’objectif est donc celui de grandir (le dernier titre est Tabù, nouveau roman d’un auteur affirmé, même si pas très connu du grand public, comme Giordano Tedoldi) en gardant aussi ce profil qui nous a donné de la force : si bien qu’en 2018, à part le retour d’Orazio Labbate avec un livre important, d’une grande maturité, sont prévus au moins deux autres auteurs débutants de moins de trente ans.

PersonaggiPrecari

Selon toi, quelle est la maladie la plus grave du monde éditorial italien, la maladie qui nous distingue, même si c’est de manière négative, des autres expériences éditoriales européennes ?

L’écosystème éditorial italien, si l’on regarde l’assortiment des maisons d’édition et de tout le système de foires, festivals, revues, concours et prix qui l’entourent, est plutôt sain. Ce qui, au contraire, n’est pas sain, et qui crée certainement plusieurs problèmes – qu’on peut considérer comme spécifiquement italiens – réside dans le fait que les grands groupes contrôlent toute la filière : maisons d’édition, distributeurs et grandes chaines de distribution. En particulier, le nœud se trouve dans le système de distribution qui freine la croissance des petites et des moyennes maisons d’édition et qui a produit, en général, le système schizoïde actuel où un livre doit « bouger » immédiatement dans les trois premiers mois, et qui a conduit les grandes maisons d’édition elles-mêmes à surpublier. Une décroissance est évidemment nécessaire, il faut publier moins, et suivre le parcours d’un livre de manière plus soignée : la distribution actuelle ne permet pas ce genre d’action.

Si tu n’étais pas l’auteur de tes livres et que tu les recevais par mail d’un inconnu, lequel choisirais-tu pour Tunué ? Quel est le plus cohérent avec l’esprit que tu as voulu donner à la collection ?

La collection « Romans » de Tunué a des paramètres de genre – ou mieux de non-genre – qui excluent automatiquement la fantasy des deux Terra ignota et le roman historique In territorio nemico. Personaggi precari aussi serait exclu, ainsi – probablement – que Gli interessi in comune qui est trop long, même si avec Tabù de Giordano Tedoldi nous avons fait une exception par rapport aux paramètres de départ (il est long 360 pages), en ouvrant ainsi la voie à d’autres romans plus consistants en ce qui concerne la longueur. Muro di casse et La stanza profonda sont d’une longueur parfaite et ils misent largement sur la langue, donc j’aurais pu les prendre en considération, malgré qu’ils se rapprochent de la non-fiction.

Est-ce tu arriverais à définir en un seul mot tes auteurs, comme s’ils étaient des personnages imaginaires ?

Je crois qu’ils sont très bien décrits par leurs titres, leurs symboles et leurs couleurs. D’ailleurs, c’est l’auteur qui choisit et c’est donc lui-même – ou, au moins, son subconscient – qui est représenté. Même cette idée, au-delà du projet graphique de la collection, vient de mon expérience directe : mes deux premiers livres avaient des couvertures que je détestais et sur lesquelles je n’ai eu aucun contrôle, c’est pour ça que j’ai cherché à faire autrement, pour mes auteurs.

Est-ce qu’il y a un auteur français contemporain qui tu voudrais avoir découvert et inséré dans l’équipe Tunué ?

Étant donné que je peux répondre à cette question juste en partant d’auteurs français traduits en italien, et que ma vision générale est absolument partielle, surtout en ce qui concerne les voix les plus jeunes, et en pouvant rêver, je dis Mathias Énard : en ce moment il est célèbre aux quatre coins de l’Europe, mais je le lisais in tempore non suspecto et je crois que son Zone, en particulier, ait marqué une direction pour la nouvelle narrative européenne. Même Maylis di Kerangal “dépasse” d’une manière que j’aime beaucoup. En voulant rêver de manière totale, je dis alors Henri Michaux, on ne pourrait jamais imaginer un « dépassement » plus réussi que le sien (sauf dans une dimension parallèle)

Nous voudrions voir bientôt la traduction française d’une de tes œuvres. J’ai vu qu’une tentative, très réussie, a déjà été faite avec Personaggi precari, un livre que le public français – adorateur et producteur d’épigrammes – pourrait apprécier beaucoup. Est-ce qu’il y a un texte que tu voudrais voir traduit en français, et pourquoi ?

Je crois que mes deux derniers romans, Muro di casse et La stanza profonda, publiés les deux par Laterza, pourraient répliquer en France le succès qu’ils ont eu en Italie, la France est une des patries des free party – ou « teuf » – auquel le premier livre est consacré, et elle a eu même une énorme communauté de joueurs de rôle, donc les filtres de départ que j’utilise en ces deux livres-là pour analyser la contemporanéité seraient parfaitement compris.

Quand en 2013 In territorio nemico est sorti, le roman historique écrit à 230 mains avec la méthode SIC et se déroulant pendant la Deuxième Guerre Mondiale, il a suscité un intérêt considérable dans la presse française : France Culture, France Inter et Le Monde en parlèrent et un article que j’avais écrit à propos de ce livre sur le Corriere della Sera fut repris par Le Courrier International. Je pense donc qu’il pourrait être apprécié en France – par ailleurs, quatre ans après, il est encore le roman avec plus d’auteurs de l’histoire de la littérature. Et peut-être oui, c’est vrai que Personaggi precari – qui en Italie, malgré ses lecteurs soient très affectueux (cette année même Voland a publié la troisième version du livre), est quand même considéré un livre de niche, lit et apprécié surtout par les écrivains et les critiques – pourrait tenter sa chance en France.

Murodicasse

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2 Comments on Dépasser la réalité: rencontre avec Vanni Santoni

  1. Antonello Farris // 8 août 2017 à 16:44 // Réponse

    Tunué è una bella realtà ma io fatico col francese (!). Per me ci vorrà tempo per leggere a fondo questa intervista a Vanni Santoni. A meno che non esista la possibilità di reperire una versione in italiano (in fondo intervistato e intervistatrice sono italiani e immagino che abbiano dialogato nella nostra lingua…).
    Ma quelli di Tunué hanno tutti la barba nera? Due foto e due grandi barbone nere!!! E ovviamente il carboncino di Valentina non si discosta da quello che sembra essere il look Tunué (che comunque è simpatico).

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  2. Bonjour Antonello! Grazie dei tuoi complimenti, merci! Vedrai che sarà un bell’esercizio, chissà, magari ti appassionerai alla lingua francese. Sulla barba nera dei tipi di Tunué, la Bibliothèque non sa/non risponde. 🙂
    Merci, et à plus!

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  1. Dépasser la réalité: rencontre avec Vanni Santoni — La Bibliotheque Italienne | .sillages.
  2. Su La Bibliothèque italienne, su @ilTascabile, sul Foglio cc @lab_italienne | sarmizegetusa

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