Mes impudeurs, de Marco Missiroli

Par Ombretta Brondino

Mes impudeurs, Marco Missiroli - La Bibliothèque italienneLorsque j’ai su que ce livre avait été traduit en français, je me suis précipitée dans ma librairie préférée et le libraire, en me faisant un clin d’œil, m’a dit « Madame, ce livre vous plaira beaucoup, mais surtout vous ne pourrez pas vous passer de lire tous les autres » et moi « c’est-à-dire ? » et lui « mais oui, tous les livres qui sont mentionnés dedans ». Et bon, après avoir dévoré ce roman, je n’ai pu que revenir chez mon libraire et lui dire « Vous aviez raison ».

J’ai terminé la lecture de Mes impudeurs (Atti osceni in luogo privato) hier soir et ce matin je suis otage de cette mélancolie qu’on ressent le lendemain d’une rencontre extraordinaire. La mienne est celle de Libero Marsell, le protagoniste de cette histoire de formation et d’initiation à la liberté qui renferme quelque chose d’audacieux et de léger en même temps. Libero est un garçon de douze ans au début du roman et le quittera vers l’âge adulte où il sera, c’est au lecteur de le dire avec certitude, probablement à même d’incarner vraiment le prénom qu’il porte.

Toute l’histoire est concentrée dans l’incipit du roman :

J’avais douze ans et un mois, maman remplissait les assiettes de tortellinis et racontait que l’utérus est au fondement de la modernité. Elle versa le bouillon de poule et dit : « Prenons exemple sur la France, avec ses vagues de suffragettes qui ont libéralisé les consciences.

– Et les pipes. »

C’est là que la faille apparut. Quand mon père souffla sur sa cuillère et déclara : et les pipes.

Maman le regarda : « Ne t’avise plus de recommencer devant le petit », et un sourire triste lui échappa. Il continua de refroidir ses tortellinis et ajouta : « Elles font partie des merveilles de l’univers. »

Atti osceni in luogo privato, Marco Missiroli - La Biliothèque italienneIci, il y a tout. Une famille italo-française émigrée dans un Paris romantique et splendide, une mère encombrante, hors des conventions, un père gentil et rêveur et une faille initiale chez le protagoniste liée à la découverte de la sexualité à travers la vision d’une scène adultère entre sa mère et un ami de la famille. Cette séquence et la séparation de ses parents qui suivra le jetteront directement dans les bras de la vie.

À partir de là, Libero cherchera à guérir sa blessure initiale à travers son corps, les femmes – amantes et amies – qu’il rencontrera sur son chemin, et les livres qui auront pour lui une fonction nutritive et formatrice. Marie, amie bibliothécaire et en même temps mentor sentimental du protagoniste, apportera son aide pendant les moments critiques de la vie de notre jeune homme en lui proposant des titres tels que L’Étranger de Camus, Le Désert des Tartares de Buzzati, L’Amant de M. Duras.

Lunette sera la première passion et relation sexuelle qui mènera Libero à l’extase de l’amour, jusqu’à la jalousie et au supplice qui seront si brutaux qu’il quittera Paris pour tout recommencer en Italie à Milan, lieu de sa résilience et de sa renaissance. Je n’en dirai pas plus sur l’intrigue, mais j’ajouterai quelques mots sur l’atmosphère chaleureuse de ces pages qui nous amènent dans des communautés socioculturelles, celles où vit Libero et qu’il crée à Paris et à Milan, et en même temps dans l’intimité d’un jeune homme vivant sans entraves. Tous les personnages, avec leur complexité, rejouent la communication et le combat toujours vifs entre l’instance du masculin et celle du féminin. Le Grand Libero arrivera à son propre compromis, comme tout à chacun.

Contrairement à ce qu’on peut penser en lisant le titre ou en regardant l’image de couverture, Missiroli n’a pas écrit un roman érotique ou sexuel, comme on l’entend habituellement, mais il utilise le corps et l’éros pour manifester l’esprit. À un certain point de l’histoire, il écrit : « et pour la première fois je savais que le corps n’était que le début » et j’aime considérer cette petite phrase comme la révélation la plus importante du livre. Celle qui m’a permis de comprendre que Libero, à travers chaque amour et chaque découverte sexuelle, fait de petits pas vers une possible liberté de cette vie (dont la mort fait partie intégrante), où « l’obscène n’est que le tourment intérieur de chacun » à travers lequel on doit forcément passer pour bien vivre.

Et maintenant entre mes mains, L’Étranger de Camus, pour une relecture plus consciente.

 

MISSIROLI, Marco, Atti osceni in luogo privato. Milano: Giangiacomo Feltrinelli Editore, 2015, 249 p.

MISSIROLI, Marco, Mes impudeurs, Payot Rivages, 2016 (traduction par Sophie Royère), 304 pages.

 

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