Un’educazione Milanese, d’Alberto Rollo

Par Laura Paoletti

Un’educazione milanese de Alberto Rollo, finaliste du Prix Strega 2017, est un roman à mi-chemin entre la biographie et l’essai ; il a aussi gagné le prix littéraire Corrado Alvaro e Libero Bigiaretti, toujours en 2017.

C’est le premier roman d’Alberto Rollo – longtemps éditeur chez Feltrinelli – qui nous délivre son « éducation milanaise », en écrivant l’histoire de Milan des années de l’après-guerre jusqu’aux années 70 ; Rollo nous raconte son enfance, puis sa jeunesse.

Les racines du nord de l’Italie par sa mère et celle du sud par son père, oubliées et effacées par sa famille, puis récupérées par l’auteur, quand il « parle avec les enfants ».

Les nouveaux quartiers de la périphérie de Milan, pendant le boom économique, les usines, une famille communiste, prolétaire, un père petit-entrepreneur qui croit « au travail », avec une exigence morale et marxiste ; l’année 1968, les révoltes des étudiants, la découverte du théâtre, de la littérature, la mort de Giangiacomo Feltrinelli et ses funérailles.

Son changement de « classe sociale », la trahison qu’il opère en entrant dans le milieu intellectuel, en abandonnant l’idéal du père, si attaché au concept de travail, puis encore les luttes ouvrières et les cercles militants.

Les amis, différents de son milieu d’appartenance familiale, les études, les livres, les films et les auteurs de théâtre (Rollo nous fait cadeau d’un véritable catalogue de noms et d’œuvres).

Mais principalement, et au-delà de tout cela, Un’educazione milanese est un livre difficile et complexe.

Et il l’est de façon consciente, voulue, oserais-je dire.

Car difficile est le champ dans lequel ce livre veut se placer, la ligne dans laquelle cette histoire s’inscrit.

Étant une histoire de frontière…

Une frontière spaciale, temporelle – entre le Milan d’ « hier » et le Milan « d’aujourd’hui » –, au niveau architectural, politique et sociale.

Une frontière temporelle entre la jeunesse de l’auteur et son âge adulte.

Et puis une frontière intérieure, celle entre les souvenirs et la pensée de l’auteur.

Et toute frontière se veut nette, mais arbitraire.

Le fil sur lequel l’auteur se déplace, en équilibre constant, est tenu par un événement, très riche en détails, mais complètement suspendu : le quai d’une gare, la nuit, sur lequel l’auteur attend un train qui finira par arriver, en retard.

Assis sur un banc, l’auteur se souvient de sa jeunesse et il nous y ramène.

Mais écrire « il se souvient de sa jeunesse » n’est pas tout à fait exacte non plus.

Puisque même cette frontière-là est floue, au point que parfois on pourrait avoir l’impression que c’est l’auteur qui nous parle depuis sa jeunesse, presque s’imaginant dans le futur, assis sur ce banc à se raconter à lui-même son avenir.

rollo

L’écriture est vraiment belle et extrêmement maîtrisée, mais surtout d’une propreté rare, dénudée de toute facette émotionnelle ; Rollo nous délivre des situations chères à sa vie, de façon presque détachée : « événement-raison-cause-effet ».

Comme s’il culpabilisait de s’abandonner à ses émotions, il se positionne comme un témoin de sa vie et de cette évolution historique de la ville.

Rollo a tellement de choses à dire, car l’enchaînement des pensées et des événements va très vite sur les pages, qu’il ne faut pas se laisser ralentir par les sentiments.

La réflexion est constante et avec celle-ci les questionnements se suivent sans cesse.

En écrivant avec précision, de manière détaillée et avec exactitude tout l’aspect géographique et temporel de la ville, et donc ses changements, Rollo crée aussi une cartographie intérieure.

Chaque repère spatial, chaque lieu, chaque date sont un point de départ, une évolution de sa vie, un nouveau parcours de la pensée.

Une éducation, donc, qui à travers la ville « a touché ma biographie », dira-t-il à la fin, et de façon presque accidentelle, ajouterais-je.

Comme la plupart des choses qui arrivent dans une vie sont accidentelles, on peut s’abstenir de leur attribuer toute valeur positive ou négative.

Car articuler historiquement le passé ne signifie pas le connaitre comme « il a été en vérité ». Cela signifie s’approprier un souvenir à l’instant même où celui-ci se présente tout à coup dans le moment du danger.

(Passage d’Angelus Novus de Walter Benjamin, repris par l’auteur dans le livre, traduction de la rédactrice.)

 

ROLLO, Alberto, Un’educazione milanese, Manni, 2016, 317 p.

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