Le Cartel

Par Laura Paoletti

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Actif depuis plus d’un an, Le Cartel est un groupe de quatre écrivains italiens – Francesco Forlani, Andrea Inglese, Giacomo Sartori et Giuseppe Schillaci – réunis autour d’une « exigence littéraire ».

La Bibliothèque italienne les a rencontrés, pour vous présenter de plus près leur projet.

Ils se sont connus sur Nazione Indiana, un des plus anciens blogs littéraires italiens, fondé en 2003, par Tiziano Scarpa, Antonio Moresco et Carla Benedetti.

Dès le début, explique Andrea Inglese, Nazione Indiana a eu des « prétentions particulières » dans le panorama italien : à un moment où les blogs de ce type-là n’existaient pas, et que la vie littéraire était concentrée dans l’univers « papier », avec une circulation restreinte, l’envie était de dire : des auteurs, avec un statut déjà reconnu, se posent en dehors du monde littéraire « officiel » – magazines littéraires et journaux académiques – pour créer un « vaisseau » qui se risque dans un espace nouveau, un lieu et un outil de militance culturelle.

Les principes chers à Nazione Indiana sont les suivants : une organisation horizontale et libertaire, une absence de rédaction qui centralise les décisions, et un rapport au public. S’ouvrir aux commentaires des lecteurs était, en effet, un élément assez innovant à l’époque, qui a permis de créer une communauté autour du blog.

Puis, une attention particulière pour l’étranger, non pas seulement par curiosité, mais aussi pour ramener à l’intérieur de la rédaction ce « strabisme » culturel, ce double regard qui est une clé fondamentale pour faire un véritable travail littéraire.

C’est pour cela, continue Inglese, que Nazione Indiana, au-delà d’une présence active sur internet, est une réalité qui a toujours voulu renforcer les liens avec le territoire, un territoire d’exploration et de dialogue, auquel se confronter : « pour nous, c’est fondamental de savoir connaître et toucher à tout cela », précise Francesco Forlani.

De là l’évidence pour les quatre auteurs, une fois à Paris, de reprendre cet héritage au-delà des Alpes, et de créer un réseau actif d’écrivains italiens en France également.

Francesco Forlani nous explique leur exigence par ces mots : « Le Cartel est une formation, nous avons en commun l’écriture et la migration, la participation au même projet littéraire collectif, nous provenons de lieux très différents en Italie, on pratique des territoires de savoir différents et des formes d’interventions littéraires diverses. Nous sommes, comme beaucoup d’autres auteurs italiens, confrontés à des conditions de vie toujours plus difficiles et nous sommes ici, à Paris. »

Le Cartel est né comme ça.

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Inglese, Sartori, Schillaci et Forlani à La Libreria à Paris

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Forlani et Schillaci lors de la soirée Carte Blanche à La Libreria

Le Cartel est né comme ça.

Mais qu’est-ce que ce contenant appelé « Le Cartel », exactement ?

Le Cartel se caractérise tout d’abord par une radicalité, m’explique Forlani : un positionnement net et une pensée politisée par rapport aux questions culturelles italiennes, « on est des écrivains, mais on veut intervenir sur les questions politiques, créer du débat ».

Être perçus comme radicaux à la lecture, c’est cela leur cartel introductif : il n’y a pas la recherche d’une poétique commune, mais la même idée de littérature radicale, en tissant leurs personnalités différentes pour donner une complémentarité de textes et de performances.

Performances organisées régulièrement par le groupe – à La Maison de la Poésie, à La Libreria de Paris… – où se diffuse leur parole, qui permet la rencontre, et dans lesquelles l’aspect ironique et ludique est porté au premier plan.

Car Le Cartel est une amitié littéraire avant tout, ils me le soulignent, ils ne se voient pas comme un groupe d’avant-garde, mais ils veulent plutôt donner corps à cette proximité de visions et d’expériences.

Leur concept de communauté littéraire est plus proche de ce qu’on entend par là en France qu’en Italie, précise Sartori : une sensibilité de langage et une capacité d’accueil pour l’expérimentation.

En plus, être hors de l’Italie, rajoute Inglese, est très enrichissant car, pour cet écrivain, le plus gros problème de la culture italienne, et de son système littéraire, est d’être repliés sur eux-mêmes, de tendre à parler seulement de ce qui se passe à l’intérieur, de ne pas être assez curieux.

Se retrouver à Paris, avec toutes les limites que cela peut comporter, permet donc tout d’abord l’accès à un territoire qui accueille des littératures de diverses provenances (africaine, québécoise, américaine…) : c’est un élément nutritif.

Dans leur première intervention, parue dans La Revue Littéraire no 65, éditions Leo Scheer, (disponible en italien, dans le no 68 de la revue Nuova Prosa, intitulée Esercizi di sopravvivenza dello scrittore italiano), Le Cartel se focalise donc sur le statut de l’écrivain italien, aujourd’hui : les conditions de travail et les contraintes qu’on peut y trouver.

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Forlani a écrit à propos des « volontaires de la culture », texte ironique qui décrit la férocité du « bénévolat » culturel : « ils continuent à lire, à traduire, à recenser des livres, à les présenter, à participer à des colloques, des festivals, à collaborer à des revues, gratuitement. On dira qu’ils le font sur leurs loisirs, comme bénévoles. »

Inglese se concentre sur les changements sociaux, à « l’époque de l’autopromotion permanente » ; il décrit, de façon détaillée, cet hybride qu’est l’artiste contemporain, pris entre la technologie, l’exigence de « paraître » et la loi du marché : « la loi de l’autopromotion permanente est simple, mais peu pratique […], il faut le faire une douzaine de fois par jour sur Facebook, mais aussi avec des mails personnalisés ou groupés, et bien entendu sur son site personnel, lequel doit inclure chaque occurrence (même parfaitement incidente) du nom de l’auteur ou de ses œuvres. »

« Les écrivains préposthumes » est l’article de Sartori, dont l’existentialisme (déjà instable par définition) de l’écrivain est encore plus profondément miné par les difficultés de publication et de reconnaissance actuelles, qui mettent en danger la perception que l’auteur peut avoir de lui-même : « ne pas réussir à publier peut constituer un excellent critère pour faire partie des grands solitaires, ou des écrivains préposthumes, au choix. »  

Enfin, Schillaci avec « Onan, les Alpes et Pirandello », nous confie, entre nostalgie et réflexion, l’émoi de faire face à une langue étrangère : « je me pose la question depuis quelque temps. En réalité, si je dois être sincère, il me semble avoir perdu ce plaisir (d’écrire, n.d.r.), et de l’avoir perdu pour une raison précise : mon déménagement de l’autre côté des Alpes, et le passage de la langue italienne à la langue française. »

Quatre articles dessinant donc un chemin de la pensée qui se libère du principe narratif, pour se déployer et s’articuler sur des nuances, aussi concrètes qu’intimes.

Les voix de ces quatre auteurs, certes, mais peut-être aussi les voix dont chaque écrivain se charge : celle de qui franchit la frontière, étrangère face à la double extranéité d’une langue maternelle abandonnée, et à la méconnaissance d’une langue autre ; celle de qui se pose devant le miroir de la gloire, attendant la réponse d’un éditeur, comme jugement ultime de son œuvre, celle de qui doit faire face à la promotion violente dans l’ère du digital où chacun est obligé (et s’oblige) à devenir son propre éditeur, manager, secrétaire, en portant sa propre image.

Et celle de qui se confronte au récurrent manque d’argent et, cela va de soi, à la requête du travail gratuit ; en nous montrant comme la dynamique du bénévolat culturel peut créer, en réalité, un marché à part entière.

Une voix chorale, qui ne cherche pas à se confondre avec l’arrière-plan, mais donne justement matière à chaque intonation pour se lever plus fort.

Tout est dans le contretemps, pour ne pas unifier, pour créer de la pensée et de l’analyse.

C’est un combat politique, mené avec ironie aussi, où les mots atteignent, tout de même, leur but : « on se bat tous avec les langages », comme me le dit Forlani à la fin de notre rencontre.

Où trouver Le Cartel ?

La Maison de la Poésie à Paris, La Libreria à Paris, La Revue Littéraire no 65 et 69, Nuova Prosa Greco& Greco Editore

http://www.grecoegrecoeditori.it/categoria-prodotto/rivista-nuova-prosa/

http://leoscheer.com/index.php

Les auteurs:

Giuseppe Schillaci est principalement réalisateur de films documentaires (Apolitics Now! Tragicommedia d’una campagna elettorale, Cosmic Energy Inc.The Cambodian Room). Il a participé à divers festivals internationaux (Torino Film Festival, Docs Barcelona, Thessaloniki, IDS, IDFA Amsterdam, Hot Docs Toronto).

En 2010 paraît son premier roman, L’anno delle ceneri, chez Nutrimenti Edizioni, retenu pour le Prix Strega 2010 et finaliste du Prix John Fante 2011. Puis en 2015, Schillaci publie son second roman, L’età definitiva. En France, il est publié par L’atelier du roman.

Giacomo Sartori est un agronome, écrivain et dramaturge, il a à son actif six romans publiés, des recueils de nouvelles de textes narratifs et de pièces de théâtre. En France, trois de ses romans ont été traduits par la traductrice Natalie Bauer (Insupportable, 10/18 ; Anatomie de la bataille, Philippe Rey, et Sacrificio, Philippe Rey).

Est sorti aussi à la rentrée un livre de poésie pour la Pequod : Mater.

Andrea Inglese est poète, traducteur et essayiste, il a écrit et publié plusieurs livres de poésie. Des traductions en français de ses poèmes et texte de prose ont paru dans Action poétiqueIfAtelier du romanNioques et Remue.net. (Colonne d’aveugles, Le Clou Dans Le FerLettres à la Réinsertion Culturelle du Chômeur, Nous, etc.). Il est rédacteur de la revue d’intervention culturelle Alfabeta2 et collabore aux pages culturelles du quotidien Il Manifesto.

Il a traduit en italien de nombreux auteurs tels que Jean-Jacques Viton, Jérôme Mauche, Stéphane Bouquet, Virginie Poitrasson. Il a signé son premier roman en 2016, Parigi è un desiderio, Edition Ponte delle Grazie.

Francesco Forlani est enseignant, écrivain, traducteur, journaliste, il s’occupe aussi d’écritures collectives, de théâtre et de performance. Il a fondé Sud et il est directeur artistique de la revue Focus-In.  Ses reportages sont sortis dans, entre autre, Focus In, Reportage, les quotidiens Il Manifesto, Corriere Nazionale, La Repubblica.

Il a publié plusieurs romans et essais, dont : Manifesto del comunista dandy, éditions Miraggi, Parigi, senza passare dal via (éditions Laterza), Peli (éditions Féfé).

Et avec les éditions Philippe Nicolas, Métromorphoses.

2 Comments on Le Cartel

  1. Antonello Farris // 23 janvier 2018 à 13:05 // Réponse

    Beh, grazie Paola. Non li conoscevo riuniti ne « Le Cartel ». Il loro impegno letterario-sociale-politico. Sono iniziative encomiabili.

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  2. Merci beaucoup pour cette présentation très complète et très intéressante; du coup, je me suis inscrite à la newsletter 🙂

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