Requiem per un’ombra, de Mario Pistacchio et Laura Toffanello

Ironie, marc de café et disques de jazz. Que vive Sal Pugliese !

Requiem per un'ombra, Pistacchio, Toffanello, La Bibliothèque italienne

Requiem per un’ombra

Sal Puglise a soixante-trois ans. Derrière lui, beaucoup d’échecs et un avenir qui ne s’annonce certes pas meilleur : une maigre retraite, deux ou trois amis fidèles, un perroquet obnubilé par les feuilletons télévisés et la solitude qui s’étend devant ses yeux. Sur son bureau, quelques enquêtes en cours, pâles photocopies l’une de l’autre. D’ailleurs, le métier de détective privé n’est plus ce qu’il était… Infidélités conjugales, salariés absentéistes, quelques personnes disparues. Tout comme les gens, de moins en moins disposés à accepter la vérité et encore moins à la payer. Il lui faudrait une enquête de taille pour terminer en beauté, une occasion de gagner un peu d’argent et de disparaître ensuite. La voici l’occasion. Un hold-up qui a mal tourné, une sombre histoire qui a monopolisé les unes des journaux. Puglise plonge immédiatement dans l’enquête, les affaires reprennent, il trouve même le temps de partir à la recherche du frère de Dalia, une cliente belle à couper le souffle et qui dégage juste ce qu’il faut de mystère. Mais sa ville, Turin, n’est plus l’utopique Shangri-La du jazz, où l’on pouvait croiser Chet Baker au comptoir du Swing Club et se faire payer à boire. Non, Turin est désormais une ville différente, aux arêtes vives, assouplie de temps à autre par quelques notes mélancoliques de blues. Dans un autre monde peut-être, dans le meilleur des mondes possibles, peut-être, tout irait comme sur du velours, mais ce n’est surement pas le monde dans lequel vit Sal.

Voici un extrait du roman :

Depuis quelques jours l’air était mauvais, un suaire de particules fines enveloppait la ville. Ça faisait un bail qu’il ne pleuvait plus, les seules flaques étaient des pisses de chien et les pêchés du monde, attendant d’être lavés. La fille qui sortait du 9/B de la rue Negarville était la cible typique, facile, avec laquelle il était impossible de se brûler ou de perdre le contact. Vingt-cinq ans, cheveux roux, un mètre soixante-quinze à vue d’œil et à peine soixante kilos. Même la lumière blafarde de cet infect mois de février lui allait bien. Elle était belle, une beauté sur la pointe des pieds – impossible à définir autrement. Il relâcha ses épaules et ajusta la mise au point. Dans l’objectif de son Canon T90, la rouquine s’arrêta sur le trottoir et donna un coup d’œil à sa montre. Le trentenaire qu’elle fréquentait était en retard, un classique. Évidemment, ils étaient collègues ; elle institutrice, lui – seule touche d’originalité au tableau – professeur de collège. Avant même de le voir négocier un virage trop large à cause de son retard, elle entendit le moteur de la Golf s’emballer. Le professeur klaxonna, se rangea, la cible lui sourit avant de monter. Puglise la prit en photo ainsi, heureuse, l’amour au fond des yeux.

On apprend beaucoup de choses en regardant les vies des autres : tempérament, goûts, habitudes, détails. À force, on finit par croire qu’on les connaît pour de vrai, parfois on s’attache. Que des conneries, se dit-il, dignes du courrier du cœur. Dans le rétro de sa Fiat Multipla, un modèle bas de gamme, il regarda la Golf rétrécir, jusqu’à disparaître au-delà de l’usine au coin de la rue. La fumée de la fabrique s’élevait, indifférente au néant des immeubles de dix étages, aux marronniers malades, à l’ex-campagne désormais presque ex-zone industrielle s’étendant tout autour.

Il mit de côté le Canon et se laissa aller contre le siège. La traque nocturne de ce tigre platine qu’il poursuivait depuis deux semaines l’avait raboté, pire que le couvercle d’un cercueil. Il était crevé à force de demeurer immobile, cloué dans sa voiture pendant des heures, à s’en geler les couilles, alors que dans le chalet la température s’envolait. Sans compter le fait de devoir ensuite ramper sur la pelouse, l’objectif 50 mm autour du cou, puis de repartir ni vu ni connu avant que le tigre ne passe au deuxième round.

Il zieuta dans le thermos. Il y restait un fond de café au pétrole, il se le jeta dans le gosier, histoire de s’en griller une après. Il monta le volume de l’autoradio. Bix Beiderbecke jouait, timide comme un ado lors de son premier vrai baiser. Il savoura le solo en fumant une clope, tandis que le cuivre absorbait la rue, le quartier Mirafiori, la ville de Turin, la fatigue, et tout le reste. Deux minutes encore et tout serait revenu à sa place, prêt pour la fois d’après, il le savait, et pourtant il resta là, jusqu’à ce que le silence ensevelisse le dernier accord de Sorry.

Puis, il enroula la pellicule, alluma le moteur et démarra dans un crissement de pneus. Ce n’était pas encore le moment de mourir.

Il laissa le Canon au bureau et quitta son pardessus molletonné. La vendeuse l’avait défini comme un vêtement convenant à toutes les occasions, pratique et professionnel à la fois, résistant et chaud, indestructible.

En effet, on ne remarquait presque pas les résidus de feuilles sur la gabardine verte, mais se planquer à l’arrière d’un abattoir avec ce truc sur le dos dépassait la limite du ridicule. Il devrait prendre quelque chose de plus sportif dès que possible, se dit-il en l’accrochant.

« Hé, jeune homme, dit-il en allant à la cuisine, des messages pour moi ?

– Consuelo est enceinte, chef », répondit Rico depuis le séjour.

Puglise ouvrit un paquet de chips au fromage avant de le rejoindre dans la pièce d’à côté. La télévision était branchée sur la chaîne qui diffusait des séries en boucle, une façon comme une autre de retrouver le contact avec la réalité.

« C’est la faute au curé », poursuivit le perroquet en attrapant les chips au vol.

« Cinquième mois. Ennuis en vue.

– Ah, ça, ça ne manque jamais », répondit Puglise en se servant trois doigts de rouge.

« Je vais au bureau. Je ne suis là pour personne. »

Il avala une première gorgée avec sa dose journalière de Tamsulosine. Ces pilules ne servaient à rien, ça faisait un mois qu’il en prenait tous les jours et sa prostate en était toujours au même stade.

Il vérifia le répondeur, quatre messages.

Le premier était de la DRH d’une multinationale demandant un devis. Le deuxième, même chose. Il passa le troisième, une invitation de la fédération pour une formation sur la confidentialité. Il écouta ensuite son expert comptable lui ressasser le plan de sa future retraite, indiquant la première porte de sortie possible pour larguer les amarres, comme il le lui avait demandé.

Juin 2016, il pensait au pire.

Traduction de Daniela Faraill.

Mario PIstacchio, Laura Toffanello, La Bibliothèque italienne

Les auteurs

Mario Pistacchio est né à Cerignola en 1979, Laura Toffanello à Turin en 1970. Après L’Estate del cane bambino, (éditions 66thand2nd, 2014), ces deux auteurs italiens publient leur deuxième roman à quatre mains Requiem per un’ombra (éditions 66thand2nd, 2016).

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