Une vie de chargé d’édition

Par Arianna Cavallo

Angela Rastelli a travaillé sur le roman de Paolo Cognetti Les Huit Montagnes, qui a gagné le prix Strega, et elle nous explique comment c’est arrivé.

« Avec Cognetti, le travail de révision a commencé le jour où il m’a demandé de venir chez lui, à la montagne. Il m’a emmenée marcher, nous avons seulement marché, mais c’était la première fois que je faisais un “travail de révision” avec lui : nous nous sommes humés, nous avons compris comment on pouvait travailler ensemble si j’arrivais à calquer mon pas sur le sien, si j’accordais ma respiration à la sienne, si je lui posais les bonnes questions. Car faire un travail de révision, c’est surtout cela : poser les bonnes questions ». Poser les bonnes questions et gagner la confiance de celui qui est devant toi : c’est ce que je dois faire moi aussi, pensai-je en écoutant Angela Rastelli, assise devant moi dans un café de Milan.

Rastelli est chargée d’édition pour le genre narratif italien dans la maison d’édition Einaudi. Pour ceux qui ont suivi à la télévision italienne la cérémonie du prix Strega (le plus important prix littéraire italien) où Paolo Cognetti a été recompensé, c’est elle que Cognetti a remerciée en premier et qu’il a prise dans ses bras en la faisant tourner pendant un petit moment : la conclusion libératoire et heureuse d’une marche épuisante.

 

cognetti stock

Le Prix Strega est le plus prestigieux prix littéraire italien et, au-delà des critiques et polémiques, le fait de le gagner est beau et gratifiant : c’est une consécration pour l’auteur et une garantie de nombreuses ventes pour la maison d’édition. Pour le chargé d’édition, il n’y a aucune reconnaissance, pas même son nom imprimé sur quelque page du livre, mais dans le milieu des maisons d’édition tout le monde se précipite pour te congratuler et ton nom se charge d’une pointe d’envie et de considération. Des choses qui même avant ne manquaient pas à Rastelli, vu qu’elle travaille dans une maison d’édition prestigieuse et pour des auteurs comme Domenico Starnone, Melania Mazzucco, Mario Desiati, Chiara Valerio, Paolo Giordano et Donatella Di Pietrantonio (finaliste au prochain Prix Campiello avec son roman L’Arminuta) [Donatella Di Pietrantonio a ensuite effectivement gagné le Prix Campiello 2017, ndt]. Mais, en dehors de ce milieu, personne ne sait qui tu es. Et c’est bien que ce soit comme ça, Rastelli me le répète plusieurs fois, résolue à ne pas vouloir « entrer dans le cône de lumière d’une autre personne », parce que « le travail d’un chargé d’édition est bon quand on ne le voit pas. On ne reconnaît pas la main d’un bon chargé d’édition, car chaque livre te demande un travail différent. Le chargé d’édition doit être neutre et transparent, c’est l’auteur qui doit parler, c’est le livre qui doit avoir de la visibilité ».

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L’anonymat et l’expertise du chargé d’édition font de lui un acteur discret sur le marché du livre : c’est une figure floue, vue comme un intello coincé et poussiéreux, alors qu’au contraire il lui est demandé une confrontation incessante avec le monde, une curiosité envahissante, de la subtilité psychologique quand il s’adresse aux auteurs et de la ruse pour évoluer dans le monde. Pour être un chargé d’édition adroit, il faut tout cela, mais la raison pour laquelle on commence est autre et c’est la même pour tout le monde : l’obsession pour le texte, tout simplement. Entre la première version et l’impression d’un livre, il y a – entre autres – les multiples relectures faites par le chargé d’édition, qui risque de tomber petit à petit malade, en panne au milieu de ces paroles alignées et rythmées. Le chargé d’édition relit, relit et relit, tout en essayant de faire craquer les piliers du texte, en examinant les vis qui ne sont pas bien serrées et en caressant la surface pour protéger les lecteurs de chaque écharde : la trame doit tenir, la crédibilité du dialogue aussi, le nom d’un carrefour entre deux rues doit être vérifié, sans oublier l’évolution des sentiments entre les personnages. Les heures passent en ruminant des idées qui aboutissent au raccourcissement d’un paragraphe, à l’éclaircissement d’une couleur, au remplacement d’une virgule en un point-virgule.

« Le chargé d’édition est peut-être un complice, un miroir, une figure maïeutique, mais il n’est jamais un co-auteur », me dit Rastelli, de façon courtoise, mais péremptoire. « Je n’ai pas ma musique à jouer, je suis un accordeur des instruments d’autrui. Mon oreille remarque les fausses notes, et les chutes d’un texte. Mon travail est de montrer où cela arrive, mais le texte reste celui d’autrui. »

Angela Rastelli a 41 ans et a commencé à travailler pour la maison d’édition Einaudi en 2004, après une maîtrise en Lettres à l’université de Bologne et un master en Métiers de l’édition dirigé par Umberto Eco : « Je suis entrée dans la maison d’édition pour un stage, et puis je suis restée et j’ai gravi les échelons : j’ai commencé en faisant la rédactrice pour le genre narratif et pour les essais, puis petit à petit je me suis spécialisée en littérature italienne en étant l’adjointe de Dalia Oggero qui était déjà chargée d’édition. » Einaudi est la seule maison d’édition dans laquelle elle ait travaillé et Rastelli en parle avec un certain orgueil : elle est l’un des quatre chargés d’édition qui composent la rédaction qui s’occupe du genre narratif italien, avec Oggero, Marco Peano et Paola Gallo, qui la dirige. « Nous travaillons ensemble depuis presque dix ans, nous sommes très unis, nous nous consultons très souvent aussi bien sur les textes qu’il faudrait publier que sur la révision des textes eux-mêmes. C’est un travail d’équipe continu : je pense que c’est l’un des points forts d’Einaudi. »

Le travail du chargé d’édition est hybride et inclue des fonctions qui ne se limitent pas au travail sur le texte, mais qui comprennent aussi le travail de découvreur de talents, c’est-à-dire de recherche et de sélection de textes et d’auteurs à publier. « Chaque année, chez Einaudi, on reçoit des milliers de propositions par différentes voies : par les agents littéraires, le site de la maison d’édition, les intermédiaires, les amis, par Facebook », m’explique Rastelli. Les chargés d’édition sont aidés, dans le premier écrémage, par le travail de ceux qu’on appelle les lecteurs : ils sont moins de dix, toutes les semaines ils se présentent physiquement à la maison d’édition et reçoivent les livres qu’ils doivent lire, en général plus d’un chacun, et de ces livres ils devront tirer une fiche de lecture avec le résumé de la trame et leur opinion. « Il est fondamental de parler avec eux face à face : quand ils nous racontent le livre, tu comprends toujours quelque chose en plus par rapport à la fiche », raconte Angela, en me faisant comprendre le poids que le rapport personnel et le travail presque artisanal ont chez Einaudi. À ce moment-là commence le travail du chargé d’édition, après s’être fait une première idée du texte, il doit décider s’il faut le publier ou pas, une décision prise en rédaction grâce à un échange serré d’opinions et de points de vue : « On se consulte continuellement : parfois un chargé d’édition n’est pas sûr qu’il faille investir sur un texte qu’il a lu et il demande l’avis d’un collègue, d’autres fois il est possible qu’il tombe amoureux d’un livre et qu’il insiste pour le faire publier en recevant la confiance de Paola qui est la responsable. » Cette confrontation dense et incessante se poursuit dans le travail de révision : « Il arrive que je demande à un collègue de relire un texte en phase de révision ou bien pour une lecture finale. »

Il arrive aussi que ce soient les mêmes chargés d’édition qui trouvent un auteur, ou qui proposent à quelqu’un – qui n’avait jamais imaginé le faire – d’écrire un livre. À propos de Cognetti, par exemple, Rastelli raconte : « Je le lisais et je voulais lui faire intégrer la maison d’édition depuis longtemps. Puis j’ai eu la possibilité de le faire et c’est moi qui ai travaillé avec lui sur son texte. » À l’époque, Cognetti avait seulement publié quelques livres minimalistes et urbains, et puis Le Garçon sauvage, le carnet de montagne qui raconte la crise à cause de laquelle il a quitté la vie urbaine et s’est installé en Vallée d’Aoste au refuge dans lequel il vit : il était un auteur qui grandissait, attendu par beaucoup d’éditeurs. Au final, c’est Einaudi qui lui a fait signer un contrat pour New York Stories, un recueil de nouvelles sur la ville choisies par Cognetti, et pour un roman qui à l’époque était seulement une proposition et un petit paquet de pages.

Cognetti a passé l’année suivante à augmenter ce petit paquet et à envoyer les nouveaux chapitres à Rastelli dès qu’il en finissait un : il voulait vérifier la tenue globale de la trame et de l’écriture, recueillir des opinions, des paroles rassurantes. C’est seulement à la fin de cette année, une fois la première rédaction terminée, que Rastelli s’est emparée d’un crayon et avec le regard du premier lecteur a commencé à prendre des notes dans les marges, à transmettre des réflexions, des doutes, des suggestions ponctuelles ; à vérifier le texte, à le démonter pour s’assurer que tout fonctionne. Puis le texte a été envoyé aux correcteurs d’épreuves pour en contrôler tous les aspects orthographiques – les coquilles, les accents, les espaces et la ponctuation – et il est revenu entre les mains de Rastelli pour une toute dernière relecture. Le chargé d’édition, souvent comparé à une rassurante baby-sitter de l’auteur, semble plutôt être une sage-femme du texte : c’est la personne qui fait naître le livre, la première qui le garde entre ses mains avant de le remettre au monde, celle qui s’assure qu’il est vraiment prêt.

Certains auteurs s’interrompent à la moitié de l’œuvre et ils ont besoin de consulter le chargé d’édition pour s’y retrouver, d’autres lui remettent le premier jet seulement après avoir mis le point final. Le chargé d’édition doit garder cette capacité de gérer le temps et les distances même quand il ne travaille pas directement avec l’auteur, il doit être capable d’entretenir ce rapport en demandant des nouvelles sans être pressant, en se renseignant sur ses projets, en lui conseillant des lectures qui pourraient l’intéresser. C’est aussi en cela un travail de frontière : un déjeuner ou un coup de téléphone peuvent se muer en rencontre de travail, de même que feuilleter un magazine au petit déjeuner, regarder un programme à la télé ou se divertir sur les réseaux sociaux : des activités relaxantes qui peuvent faire jaillir l’idée d’un nouveau livre. Un jour, Ester Viola qui était avocate et également très suivie sur Twitter pour ses boutades à propos de liaisons amoureuses, a reçu un message privé sur Twitter de Rastelli qui lui écrivait : « Et si tu écrivais un livre sur ça ? » La réponse fut L’amore è eterno finché non risponde. Tandis que Le mie amiche streghe, le premier roman de la journaliste Silvia Bencivelli, est le fruit d’une conversation dans un diner avec un ami écrivain : « Un soir Antonio Pascale m’a dit : “Tu dois rencontrer cette journaliste ؘ– on parlait de ceux qui sont rationnels et scientifiques, mais finissent par se laisser aller à des choses irrationnelles –, le titre du livre est déjà pratiquement prêt.” » Rastelli l’a appellée pour lui proposer de développer des personnages, de transformer ses idées et ses articles en œuvre narrative. « C’est un livre qui est sorti au bon moment, quand en Italie (c’était le mois d’avril dernier), le sujet d’actualité était les vaccins et l’homéopathie. Pourtant, c’était un livre conçu il y a deux ans. »

C’est pourquoi il faut un sixième sens pour être chargé d’édition, il ne suffit pas de savoir peser la valeur littéraire d’un texte et ses potentialités commerciales : il faut avoir l’intuition, épidermique, de la direction que prend notre monde et de ce dont les gens vont parler. « Je suis une lectrice moyenne, un tournesol : je suis omnivore, je ne suis pas snob, je me laisse émouvoir. Il y a des livres qui ne sont peut-être pas grand-chose en eux-mêmes, mais qui te capturent ; ils fonctionnent, ils fonctionnent carrément ! Et en tant que chargée d’édition c’est cela qui m’intéresse. Puis, certes, on se trompe, ça arrive… », Angela sourit, et je n’essaie même pas de lui demander à qui elle se réfère.

Ce travail concerne l’âme du livre, mais aussi son apparence : si vous avez acheté un livre à cause de la couverture et que vous n’avez pas été trahi, c’est en partie grâce au chargé d’édition, évidemment aussi grâce au directeur artistique, graphiste et iconographe, la personne qui est chargée de trouver l’image de couverture. En général l’iconographe ne lit pas le livre, mais il se le fait raconter par le chargé d’édition, qui dirige sa recherche. L’atmosphère est traduite en images, et c’est de ces images qu’émergera la couverture. Pour Le Otto Montagne de Cognetti, il y a eu une longue confrontation avec l’iconographe Monica Aldi, qui après une recherche approfondie a proposé de collaborer avec Nicola Magrin, un illustrateur qui avait déjà réalisé des aquarelles ayant pour cadre la montagne ; Cognetti le connaissait aussi, car il avait illustré des livres d’écrivains comme Tiziano Terzani et Primo Levi. Magrin – qui pour boucler la boucle est passionné de montagne – a lu quelques pages et a réalisé la couverture, l’une des plus belles de l’année.

Je demande à Rastelli ce qui se passe quand tout est terminé, s’il lui arrive de penser à nouveau aux personnages d’un livre dont elle s’est occupée, de revenir dans leurs maisons et dans leurs lieux. Me revient à l’esprit la phrase très usée tirée de L’Attrape-cœurs, celle à propos du fait que, quand on lit un livre qui nous plaît, on voudrait être l’ami de l’auteur pour pouvoir l’appeler quand on en a envie. Je pense que Rastelli se trouve dans cette position : peut-être, si elle le pouvait, appellerait-elle les personnages, pour se glisser dans leurs vies pour les retrouver, pour diriger leur futur, pour bavarder avec eux. Dans les romans, disait Hemingway, « les sept huitièmes de chaque partie visible sont toujours immergés. (…), de cette façon mon iceberg sera toujours solide. Les choses importantes sont celles que l’on ne voit pas ». Le chargé d’édition est la seule personne, en plus de l’écrivain, à connaître ces sept huitièmes et à pouvoir en accroître l’extension : « Des fois je demande à un auteur quelle taille fait la chambre dans laquelle se déroule une scène, si les personnages sont debout ou assis : cela m’est utile pour comprendre si les déplacements, si le temps des échanges de répliques sont corrects. » J’imagine la maison et le bureau d’Angela plein de feuillets avec des gribouillis qui sont les arbres généalogiques des personnages, la ligne temporelle de leurs voyages, le plan de leurs maisons. Je comprends cet impalpable éclair de soulagement dans ses yeux quand elle me répond que clôturer le rapport entre soi-même et un texte est une expérience qui est toujours un peu traumatique : quand tu n’es plus habitée par le livre, quand quelqu’un t’arrache ton obsession de manière forcée, quand déjà un autre texte te tombe dans les bras.

L’interview est presque terminée, dans les verres il ne reste que de la glace fondue, c’est presque le soir, dehors il y a encore de la lumière, aux tables d’à côté le bruit de l’apéritif a commencé.

« Y a-t-il un auteur dont tu voudrais te rappeler ? », lui ai-je demandé avant d’éteindre le magnétophone. « Nico Orengo », m’a-t-elle répondu. « J’ai travaillé à ses deux derniers livres avant sa mort, en 2009. C’était un écrivain très expérimenté, tandis que moi j’étais une jeune chargée d’édition. Il m’a vraiment transmis beaucoup de confiance, il m’a enseigné que la clé de mon travail, c’est la confiance. » Elle sourit.

On sort ensemble, elle entre dans la gare pour se rendre à Turin, moi je fais quatre pas, je m’assieds dans mon bar habituel, je bois quelque chose et je commence à transcrire. À la table derrière moi il y a deux garçons en train de prendre l’apéritif : « Et puis à la mer j’ai lu un livre sur la montagne. » « Ah, celui qui a gagné le prix Strega, je voulais l’emmené en vacances, moi aussi. Comment il est ? » Probablement que si Rastelli lisait ce final, elle m’écrirait une note dans la marge du type « es-tu sûre que ce soit plausible ? ». Je finis par sourire moi aussi.

Traduction de l’italien par Cinzia Dezi

Cet entretien est paru le 28 août 2017 dans la revue on line « Il Post » où il est disponible en version originale.

2 Comments on Une vie de chargé d’édition

  1. Carlo Maria Vadim // 7 mars 2018 à 12:43 // Réponse

    Beh, grazie. Intervistare l’editor è interessante quanto intervistare l’autore del romanzo che l’editor ha seguito.

    Aimé par 1 personne

    • Verissimo, editor e traduttori, nel caso di romanzo pubblicati in altre lingue, sono sempre figure fondamentali e importanti nel lungo cammino di un’opera, spesso un po’ troppo lasciati nell’ombra…

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