Une affaire personnelle, de Beppe Fenoglio

par Ilaria Gaspari

Les amours des écrivains.

Un voyage à travers les faits-divers de l’amour, racontés par des écrivains de langue italienne.

Que reste-t-il de nos amours ? Quand un amour touche à sa fin, rien de concret n’y survit.

Les amours des écrivains - Mari Accardi - La Bibliotheque italienne

Illustration de Mari Accardi

Il y aura, bien sûr, plein d’objets, de mots, de chansons, de photos qui viendront nous rappeler ce quelqu’un qu’on aura désormais perdu : un amour, tout comme un voyage, dès qu’il finit, laisse des souvenirs. Des traces, des restes minéralisés, des fossiles des amours finis, collections permanentes dans toute vie quand on a vraiment vécu et aimé, et donc construit ses propres âges géologiques, ses déluges et ses tremblements de terre. Il y en a même qui en ont fait des musées, comme l’écrivain Orhan Pamuk, qui dans son roman paru en 2006, Le Musée de l’innocence, a créé à Istanbul un véritable musée – une collection d’objets qui racontent une histoire d’amour se déroulant dans la Turquie des années 70. L’idée d’utiliser les objets en tant que symboles parlants pour reconstruire, tels des archéologues recueillant des vestiges, le récit d’un amour à la fois intime et ouvert à tout le monde, a été exploitée par un site intitulé Love storage qui héberge des centaines de photos de boîtes particulières. Car chaque boîte contient l’histoire d’un amour. Dedans il y a plein de cadeaux, de livres empruntés jamais rendus, de petits mots écrits sur le dos d’un ticket de métro, de billets de train ou d’avion. Des t-shirts dont on peut lire, dans la légende qui accompagne l’image, qu’ils n’ont plus été portés depuis longtemps pour conserver le parfum d’une personne. Il y a des CD ou des iPod qui contiennent les chansons auxquelles, un jour, un couple, qui maintenant n’est plus, a fait référence en disant « notre chanson ». Et c’est assez bizarre d’explorer le contenu de ces boîtes qui recueillent des histoires d’inconnus qui ont pour un moment (parfois assez long, parfois très vite passé) croisé leurs vies avant de s’éloigner. Car une chose est sure : quand une histoire finit, comme un âge géologique, seuls restent les détritus déposés sur les sables mouvants du temps ; pourtant ce qui n’a pas de matière ne peut guère laisser de traces, sauf en un lieu immatériel, variable, arbitraire et secret – la mémoire. C’est là-bas que trouve sa place tout ce qu’on ne peut plus voir, toucher, renifler ni même écouter et que l’on a pourtant, un jour, écouté, touché, reniflé et vu. Les sobriquets tendres des amoureux, les mots et les phrases qui pouvaient les faire éclater de rire devant tout le monde, sans que personne ne s’aperçoive de rien, car les amants ont leurs codes secrets, qui n’intéressent personne – sauf lesdits amants. Les rendez-vous ratés, les matins partagés, les caresses et les promesses, les promenades et les dîners, les coups de fil, les voyages, les disputes et les déjeuners, les lessives et les chaussettes perdues, les dimanches et les séances au cinéma, l’ennui et le plaisir, et les mots, ces centaines de mots qui composent la conversation d’un couple, et les larmes et les rêves qu’on se raconte au petit matin – tout cela n’habite plus que dans la mémoire, petit musée truffé qu’on ne peut dévoiler qu’en racontant les histoires qui y sont hébergées. C’est pour ça, je crois, que la matière des amours perdus est, tout simplement, une matière littéraire. De plus, le souvenir d’un amour est déjà un récit, car au sein de la mémoire, les fragments de tout ce qui reste sans que l’on puisse en avoir une perception physique composent la physionomie de celui ou de celle qu’on a perdu.e, la carte de l’histoire qui avait transformé deux inconnus en amants.

Une affaire personnelle - Beppe Fenoglio - La Bibliotheque italienne

Il n’y a donc pas de quoi s’étonner que plusieurs écrivains nous aient offert – quoi qu’il en soit de l’origine de ces récits, autobiographique ou pas – des histoires d’amours perdues, parfois universelles, toujours profondément personnelles. Parmi les nouvelles consacrées aux amours éteintes, ma préférée demeure Une affaire personnelle (Una questione privata), écrite par Beppe Fenoglio au début des années 60 et publiée après sa mort, en 1963. J’ai trouvé sur internet des nouvelles de la dame – à l’époque une jeune femme – qui inspira à l’écrivain le personnage de l’éclatante Fulvia, qui dans le roman n’est jamais présente, sauf dans les pensées et les souvenirs de Milton, le protagoniste, et qui est pourtant le centre de l’action, le déclencheur d’une petite tragédie secrète que la guerre va rendre cruellement réelle. Cette dame a maintenant quatre-vingt-dix ans environ, un joli sourire, l’air malin. J’ai lu dans un entretien qu’elle gardait de jolis souvenirs de Fenoglio, de leur amitié. Elle a raconté à un journaliste qu’elle l’aimait bien, ce jeune homme, mais qu’elle n’était pas amoureuse de lui. Personne ne saura jamais comment les choses se sont passées, il y a 70 ans, vingt ans avant que Fenoglio ne mélange la matière de sa mémoire à ses pensées, à sa fantaisie et à sa sobre, âpre, tendre compréhension de la vie et qu’il réussisse à en tirer une nouvelle si personnelle qu’elle parle une langue universelle. Personne ne saura comment les choses se sont passées, et au final, ce n’est pas important. Même dans la nouvelle, la vérité n’est pas dévoilée, et c’est peut-être pour cela que je trouve ce petit roman tellement représentatif de ce que signifie la fin d’une histoire, car il y a peut-être là, au-delà de notre représentation des faits-divers de notre vie, quelque vérité qui ne peut être dévoilée.

Beppe Fenoglio - la Bibliotheque italienne

Una questione privata - Beppe Fenoglio - la Bibliotheque italienne.jpg

L’aventure commence là, et c’est une aventure passionnante et pénible. Surtout, il n’y aura pas de vérité, au final ; mais le soupçon d’une vérité possible – d’une vérité existant en dehors du jardin protégé des souvenirs – suffit déjà à changer la mémoire. C’est, au final, la vérité la plus véritable de l’amour : on ne pourra jamais posséder personne. Et ça fait mal, en vrai ; ça fait mal, et ça a pourtant une beauté simple et crue, comme celle d’une fille qui, désormais vieille dame, peut dire d’un écrivain qui en a fait sa muse pour une histoire inoubliable, je l’aimais bien, mais n’étais pas amoureuse de lui.

Dans le récit, Milton, un jeune partisan, se retrouve par hasard (un de ces hasards n’ayant rien à voir avec le hasard) près de la villa où, l’été précédent, alors qu’il n’était qu’un étudiant de vingt ans et pas encore un homme armé d’un fusil, Fulvia séjournait, car ses riches parents voulaient la protéger des bombardements sur la ville de Turin. En effet elle vient d’une famille aisée, elle vient de la grande ville ; elle est, surtout, rayonnante de beauté, de jeunesse, de vie. Milton est désormais dans la résistance, il est respecté par ses compagnons de lutte, il risque sa vie à chaque instant ; il risque sa vie en face de la villa déserte, où il ne croise qu’une concierge. Et quand il lui demande de pouvoir retourner voir les pièces de la maison maintenant silencieuse dans la brume, qu’il n’avait vue que dans le soleil et l’air limpide d’un été désormais lointain, la femme se fait bavarde, et avec l’innocence cruelle et maladroite de ceux qui nous révèlent les détails qui avaient échappé à la mémoire d’un amour rendu vénérable par le souvenir, lui raconte l’amitié affectueuse de Fulvia et de Giorgio, dont Milton était l’exact contraire. Et voilà, sa quête dans les brumes des collines blessées par la guerre commence là, par le besoin, par l’urgence de savoir, de compléter le tableau que quelques minutes avant il croyait complet, parfait, le tableau de l’histoire que ses souvenirs racontaient.

L’aventure commence là, et c’est une aventure passionnante et pénible. Surtout, il n’y aura pas de vérité, au final. Mais le soupçon d’une vérité possible – existant en dehors du jardin protégé des souvenirs – suffit déjà à changer la mémoire. C’est, au final, la plus grande vérité sur l’amour : on ne pourra jamais posséder personne. Et ça fait mal. Ça fait mal, et ça a pourtant une beauté simple et crue, comme celle d’une fille qui, désormais vieille dame, peut dire d’un écrivain qui a fait d’elle sa muse : je l’aimais bien, mais n’étais pas amoureuse de lui.

FENOGLIO, Beppe, Una questione privata, Einaudi, 2014, 192 p.

FENOGLIO, Beppe, Une affaire personnelle, traduction de Nino Frank et Jean-Claude Zancarini, Gallimard, 1978, 336 p.

labibliothequeitalienne - redaction - Ilaria Gaspari

Ilaria Gaspari – Je suis née à Milan en 1986 ; à dix-huit ans, j’ai quitté ma ville : ce fut le premier d’une longue série de déménagements. J’ai d’abord étudié la philosophie à l’École Normale de Pise. Mon Master était consacré à Spinoza et m’a amenée à Paris pour un doctorat, sous la direction de Mme Chantal Jaquet à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. J’ai habité à Paris de 2012 à 2016. Pendant mes années parisiennes, alors que j’étais censée travailler sur ma thèse sur l’étude des passions au XVIe siècle, j’ai écrit mon premier roman, Etica dell’acquario, paru en septembre 2015 en italien (Voland), et en octobre 2017 dans sa traduction française L’éthique de l’aquarium, éditions de Grenelle, trad. par M.O. Volpoet. J’ai ensuite achevé et défendu ma thèse, et je suis rentrée en Italie, où j’ai déménagé de nouveau – cette fois-ci, à Rome. Depuis, j’ai publié des articles et des nouvelles dans plusieurs journaux, en papier et en ligne ; et j’ai écrit une sorte de roman philosophique sur l’amour, qui va paraître au printemps (Marsilio).

Retrouvez la chronique de L’éthique de l’aquarium

3 Comments on Une affaire personnelle, de Beppe Fenoglio

  1. Carlo Maria Vadim // 20 mars 2018 à 12:18 // Réponse

    C’è stato un lungo dibattito su questo romanzo pubblicato postumo perché alcuni sostenevano che si fosse in presenza di un’opera ancora incompiuta. Che dalle carte dell’autore emergesse questa cosa. L’ipotesi è stata ridimensionata allorché la moglie di Fenoglio ha riferito che: “Quando Beppe è morto, il romanzo non era ancora stato da lui ripassato per l’ultima volta. » Così le aveva detto il marito. « Doveva riguardarlo nelle parole e nell’effetto generale. Ma il romanzo terminava lì ‘… e a un metro da quel muro crollò.’ “

    Aimé par 1 personne

    • Caro lettore, grazie mille per questo contributo, che aggiunge un’informazione intima e interessante al romanzo. Chissà, forse una questione privata come questa, resta sempre un po’ incompiuta… 🙂

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      • Ilaria // 20 mars 2018 à 19:41 //

        Grazie davvero per il commento! ho letto anch’io di quest’ipotesi a suo modo affascinante, dell’incompiutezza – la discute molto bene Pedullà nella sua bella introduzione all’edizione Einaudi. Ma anche io ho pensato che non ci sarebbe potuto essere un finale più perfetto, più compiuto – anche se in una certa maniera brusco -di quello che c’è

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