Appâts vivants, de Fabio Genovesi

Par Cinzia Dezi

Avec un titre pareil, Appâts vivants (Esche vive), nous trouvons-nous devant un essai sur la pêche sportive ? Pas du tout, même si c’est le passe-temps préféré de l’auteur qu’on a lu ici : Fabio Genovesi, né en Toscane, à Forte dei Marmi, une célèbre localité touristique en bord de la mer. Mais cette histoire n’est pas située dans l’une des villes de cette région italienne tant aimée par les touristes américains, elle se déroule à Muglione, un petit village inventé qui – contrairement au reste de la Toscane – n’est absolument pas attractif. 

En effet, aucun personnage important n’est jamais né à Muglione, n’y a vécu ou n’est même passé par inadvertance. Nous ne possédons ni thermes ni oratoires miraculeux, aucun trésor historique ni aucune ressource encore inexploitée. À Muglione il n’y a rien, à part les canaux, la route nationale, les champs plats, fertiles en broussailles. Plus nous, pauvres pommes.

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Que se passe-t-il au milieu de ce rien ? On y trouve un garçon, Fiorenzo Marelli, qui a treize ans quand l’histoire commence et qui va grandir jusqu’à l’épilogue où on le retrouvera trentenaire. Le roman s’écoule sur une vingtaine d’années, pendant lesquelles on ne s’ennuie pas.

Au début, c’est la voix de Fiorenzo qui nous parle à la première personne. Il s’en prend aux mathématiques et à Galilée :

C’est cool de compter, le procédé semble sûr, simple mathématique par définition, on n’a pas d’angoisses, parce que les maths c’est nickel, ça marche à tous les coups, c’est Galilée qui l’a dit.  Sauf que Galilée a tout faux. […]

Galilée à tout faux […] parce qu’il a déclaré que la nature est un livre ouvert devant nous, écrit dans le langage des mathématiques. Bref, à l’en croire, le monde, la vie, les humains, les arbres, les coquillages, les étoiles, les hippocampes, les feux tricolores, les méduses, tout s’explique par les nombres, les figures géométriques. Connerie monumentale. D’ailleurs si je l’avais sortie, on m’aurait envoyé bouler. Ce en quoi on aurait bien fait. Mais comme elle vient de Galilée, on la gobe, parce que c’était un génie, qui vivait à une époque de génies artistes, où personne ne gaspillait son temps au supermarché, au bureau de poste ou au bar. Non, ces gens pondaient des poèmes, des tableaux ou justement de lois scientifiques de première importance.

Enfin tout ça, c’est du flan.

esche vive cop itaOn comprend tout de suite que le ton de la comédie s’installe, mais Fabio Genovesi, en développant le roman, nous fait à la fois rire et pleurer, ce qui est le propre de la grande littérature. L’auteur arrive à parler à tout le monde, même s’il part de ce petit coin du monde qu’est Muglione et de ses habitants qui ont en commun un trait typiquement humain : l’imperfection.

Fiorenzo, c’est un antihéros qui nous emmène avec lui sur les côtes et les descentes de la vie, comme si c’était une course de cyclisme, le sport préféré de son père, Roberto.

On arrive à l’année du bac. Notre protagoniste, qui a perdu une main en jouant avec des pétards quand il avait treize ans, en a maintenant dix-huit, et c’est à ce moment-là qu’il rencontre Tiziana, qui a une dizaine d’années de plus. Avec l’entrée de ce personnage féminin, la narration se dédouble : on entend directement les pensées de Tiziana elle-même, ses doutes, ses incertitudes, ses joies, ses douleurs. Sa vie croise celle de Fiorenzo et il découvrira ainsi l’amour et ses angoisses.

On peut dire que le roman de Fabio Genovesi met en pratique la « polyvocité » dont a parlé Mikhaïl Bakhtine, le grand théoricien russe de la littérature : chaque personnage nous parle avec sa voix spécifique, se fait entendre par le lecteur comme s’il lisait l’histoire à haute voix.

Au niveau des personnages, comme dans les romans suivants (D’où viennent les vagues, éditions JC Lattès, 2016), l’auteur décrit des adolescents qui sont rejetés par leurs parents à cause d’un conflit ou d’autres problèmes. Ici Fiorenzo, après qu’il a perdu sa main, a aussi perdu l’attention de son père qui voulait en faire un champion de cyclisme. Roberto Marelli, ex-cycliste et entraîneur de nouveaux talents, se tourne alors vers Mirko Colonna, un ado moche avec une prédisposition monstrueuse pour la course de vélo. Mirko finit par se substituer à Fiorenzo, non seulement dans le cœur de son père, mais aussi dans sa maison, et notre protagoniste se retrouve à dormir dans le magasin d’articles de pêche sportive dont son père est propriétaire. Là-dedans, Fiorenzo entend le bruit des appâts :

Le bruissement des asticots s’amplifie, il n’a jamais été aussi fort. Ce ne sont plus des asticots, mais des serpents à sonnette.

Avec l’inquiétude suscitée par ce frémissement des vers, on va conclure en espérant vous avoir donné l’envie de découvrir par vous-même comment Fabio Genovesi mènera l’histoire, et où finira son antihéros si doux et malchanceux, mais en même temps plein de joie de vivre.

GENOVESI, Fabio, Esche vive, Mondadori, 2011, 392 p.

GENOVESI, Fabio, Appâts vivants, traduit de l’italien par Dominique Vittoz, Fayard, 2012, 400 p.

 

 

3 Comments on Appâts vivants, de Fabio Genovesi

  1. A reblogué ceci sur LegereImaginarePeregrinare.et a ajouté:
    Venez découvrir l’histoire d’un anti-héros…

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  2. Carlo Maria Vadim // 28 mars 2018 à 11:38 // Réponse

    In una recente intervista di questo autore ho letto che il manoscritto originale del romanzo era di millecinquecento pagine (!) Beh, questo fatto depone a suo favore. Lavorare per sottrazione è un’attività letteraria ben difficile e quando ci si riesce il risultato è sempre positivo. Come credo sia questa sua opera che però non ho ancora letto. Sembrerà strano ma la molla che mi muove a leggere il suo romanzo è l’ammirazione che Genovesi esprime per lo scrittore norvegese Knut Hamsun. Chi ama Hamsun non può che essermi affine!

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