Petite promenade dans le polar italien

Par Alexia Caizzi

Les Milanais tuent le samedi (I Milanesi ammazzano al sabato) fut sûrement l’un des titres les plus bizarres des années soixante. En tout cas, c’est un titre qui éveille la curiosité. Ce livre, publié en 1969, est en réalité le dernier volume de la série de polars racontant les enquêtes de Duca Lamberti. Ce personnage hors du commun, tourmenté, inquiet, est un enquêteur très particulier. Ancien médecin, il s’acharne à résoudre les mystères les plus glauques qui hantent la ville de Milan. Dans ces romans, la ville italienne n’aurait rien à envier aux métropoles américaines avec leur action, leurs mystères et surtout leurs dangers…

Giorgio Scerbanenco-La Bibliothèque italienneLes aventures de Duca sont une création de Giorgio Scerbanenco. Même s’il n’a pas la même notoriété que Georges Simenon, cet écrivain russe naturalisé italien a marqué les débuts du véritable giallo all’italiana (polar à l’italienne). Duca Lamberti n’a pas été son seul personnage, mais c’est sûrement le plus célèbre. Les titres de la série sont, dans l’ordre : Vénus privée (Venere privata), Ils nous trahiront tous (Traditori di tutti), Les Enfants du massacre (I Ragazzi del massacro) et justement Les Milanais tuent le samedi, tous récemment republiés en France par Payot & Rivages.

Tout au long de la série, Lamberti mène des enquêtes dans lesquelles, à chaque fois, la compassion, la violence, l’amour ou la culpabilité, toutes ces notions très humaines, arrivent à bouleverser la situation. Les scènes et les situations sont toujours très directes, même les plus truculentes. On retrouve également plusieurs préjugés et clichés pas du tout politiquement corrects : cela contribue à rendre le récit encore plus réaliste et à dresser un portrait du cadre social assez fidèle aux tendances de l’époque.

Dans Vénus privée, Lamberti, qui vient de sortir de prison après une condamnation pour avoir pratiqué l’euthanasie, doit trouver la vérité sur le suicide d’une jeune mannequin. Duca comprend assez vite que cette mort est en réalité liée aux secrets de la haute société milanaise. Le roman a été adapté au cinéma par Yves Boisset sous le titre Cran d’arrêt (Il caso ʺVenere privataʺ) en 1970.

En 1968, Giorgio Scerbanenco gagne le prestigieux « Grand Prix de littérature policière » pour Ils nous trahiront tous. Dans ce roman, le personnage de l’ancien médecin reçoit la visite d’un ami de son ancien compagnon de cellule, Turiddu Sompani, apparemment noyé peu de temps avant dans les canaux de Milan. L’homme lui demande d’opérer la jeune Giovanna : il doit lui reconstruire l’hymen avant qu’elle se marie. Mais pourquoi Sompani est-il impliqué dans cette histoire ? Qu’est-ce que cache cette étrange requête ?

Les Enfants du massacre, adapté au cinéma par le réalisateur Fernando Di Leo, est un roman aux nuances très sombres. La professeure Matilde Crescenzaghi a été massacrée et tuée dans sa salle de classe. Tous les élèves ont assisté à cet épisode de violence extrême, mais qui est le coupable ? Pourquoi personne n’a empêché la tuerie de se produire ? Duca Lamberti doit se confronter aux jeunes élèves, des témoins assez réticents…

Et pour revenir à Les Milanais tuent le samedi, Duca Lamberti y enquête sur l’enlèvement et la disparition de Donatella, une jeune fille fragile psychologiquement qui vivait avec son père. L’homme est seul avec ses inquiétudes et il est ravagé par le remords de ne pas avoir protégé sa fille. Quand Duca découvre la vérité sur le cas de Donatella et qu’il s’apprête à retrouver et attraper les coupables, c’est samedi et il est peut-être trop tard puisque les Milanais… on laissera aux lecteurs le « plaisir » de découvrir ce que cache le titre du roman.

À côté de la série de Duca Lamberti, Scerbanenco a publié d’autres romans et plusieurs recueils, dont par exemple les enquêtes d’un autre personnage, l’enquêteur Jelling. Payot & Rivages, dans la collection Rivages/Noir, a en outre publié trois romans qui forment la « Trilogie de la mer ».

L’œuvre de Scerbanenco a marqué le polar italien : à partir de 1993 un prix à son nom a été institué. Il s’agit du « Prix Scerbanenco », l’un des prix les plus convoités par les giallisti, les écrivains de polar italiens.

Fruttero e Lucentini-La Bibliothèque italienneEt pour poursuivre cette promenade, laissons-nous conduire, non loin de là, à Turin, par Fruttero & Lucentini. Avec La Femme du dimanche (La Donna della domenica), à qui ils donneront une suite en 1979 avec La Nuit du grand boss (A che punto è la notte), ce couple d’écrivains italiens a laissé une marque très particulière dans l’histoire du polar italien.

Dans La Femme du dimanche, le charmant commissaire Santamaria lutte contre la canicule estivale tout en menant une enquête très délicate : il doit découvrir la vérité sur la mort de l’architecte Garrone, qui appartenait à la bourgeoisie turinoise. C’est justement dans ce milieu que Santamaria s’aventure, en explorant une ville très snob, attachée aux apparences. L’ambiance favorise le ton ironique des auteurs. D’ailleurs, presque tous les polars de Fruttero & Lucentini gardent cette nuance comique et de sarcastique qui les rend inoubliables. Ici, la ville de Turin, du marché du Balon jusqu’aux villas sur les collines, devient l’arrière plan d’un roman qui est aussi une peinture sociale. Or la structure du polar est impeccable : l’action est précise, bien articulée et tout au long du livre l’auteur laisse des indices nonchalamment déguisés en informations superflues, mais qui en fait aideront à trouver le coupable – insoupçonnable, cela va sans dire.

La Nuit du grand boss est considéré comme la suite de La Femme du dimanche et du retour du commissaire Santamaria. Cette fois le policier se rend en banlieue pour comprendre ce qui se passe à l’église de Santa Liberata : la paroisse semble être impliquée dans une affaire très louche…

À côté des deux romans de la série de Santamaria, Fruttero & Lucentini ont aussi publié Place de Sienne, côté ombre (Il palio delle contrade morte) et Ce qu’a vu le vent de l’Ouest (Enigma in luogo di mare) : la Toscane est le cadre de ces deux romans. Dans le premier, Sienne et son palio sont au centre de l’intrigue à cause de la mort mystérieuse de plusieurs jockeys. Dans le deuxième, la Gualdana, un complexe résidentiel prestigieux à côté de la mer devient le théâtre de meurtres, mystères, étranges disparitions et j’en passe… Avec le style soigné et le ton léger qui leur sont propres, les deux écrivains font preuve d’une connaissance profonde des passions et des sentiments humains qui sont à la base de toute affaire criminelle…

Encore deux mots à propos de L’Amant sans domicile fixe (L’Amante senza fissa dimora), roman qui se déroule à Venise. Ici il n’y a ni meurtre ni mystère, et pourtant c’est le suspense qui dicte le rythme de ce livre. C’est l’histoire d’un amour qui a l’air d’être parfait, pourtant une menace semble guetter… Qui est le coupable ? Quelqu’un que tout le monde connaît, c’est… à vous de le découvrir !

 

Bibliographie italienne (Œuvres mentionnées, année de première publication, éditions disponibles actuellement)

Giorgio Scerbanenco

Tre casi per l’investigatore Jelling (1940-1941), Sellerio, 2011, pp. 572.

Venere privata (1966), Garzanti, 2014, pp. 246.

Traditori di tutti (1966), Garzanti, 2014, pp. 229.

I ragazzi del massacro, (1968), Garzanti, 2014, pp. 237.

I milanesi ammazzano al sabato (1969), Garzanti, 2014, pp. 184.

Fruttero & Lucentini

La donna della domenica (1972), Mondadori, 2017, pp. 510.

A che punto è la notte (1979), Mondadori, 2013, pp. 600.

Il palio delle contrade morte (1983), Mondadori, 2012, pp. 165.

L’amante senza fissa dimora (1986), Mondadori, 2013, pp. 248.

Enigma in luogo di mare (1991), Mondadori, 2014, pp. 402.

 

Bibliographie française des œuvres mentionnées (éditions disponibles actuellement)

Giorgio Scerbanenco

Vénus privée, trad. Laurent Lombard, Rivages 2010, pp. 260.

Les Enfants du massacre, trad. Gérard Lecas, Rivages, 2011, pp. 254.

Ils nous trahiront tous, trad. Gérard Lecas, Rivages, 2010, pp. 266.

Les Milanais tuent le samedi, trad. Laurent Lombard, Rivages, 2011, pp. 205.

Trilogie de la mer :

— Le Sable ne se souvient pas, Rivages, 2003, pp. 352.  

— Les Amants de bord de mer, Rivages, 2005, pp. 170.

Mort sur la lagune, Rivages, 2007, pp. 225.

Fruttero & Lucentini

L’Amant sans domicile fixe, trad. François Rosso, Robert Laffont, 2007, pp. 448.

Place de Sienne, côté ombre, trad. Jean-Claude Zancarini, Points, 2010, pp. 224.

Les autres titres semblent être non disponibles. Ils le restent dans différentes éditions d’occasion.

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.

%d blogueurs aiment cette page :