Le temps matériel, de Giorgio Vasta

Par Miranda Martino

Le temps metèrie, Giorgio Vasta-La Bibliothèque italienne.jpgLe matin du 16 mars 1978, Aldo Moro, le président de Democrazia Cristiana (Démocratie Chrétienne), le parti politique le plus influent dans ces années-là en Italie, a été séquestré et tué après cinquante-cinq jours de captivité. Les acteurs de cet acte étaient membres des Brigades Rouges, une organisation terroriste d’extrême gauche, dont le but était de faire de la propagande et de mettre en place la lutte armée révolutionnaire en faveur du communisme. Les Brigades Rouges considéraient Moro comme le chef du « régime démo-chrétien » qui opprimait le peuple italien.

Cette introduction est nécessaire pour raconter Le temps matériel (Il tempo materiale), le roman de Giorgio Vasta, publié chez minimum fax en 2008, trente ans après cette séquestration. Aujourd’hui, en 2018, dix ans se sont écoulés depuis sa publication.

Le 16 mars 1978, j’étais en deuxième classe à l’école élémentaire. Aussitôt que la nouvelle de l’enlèvement se répandit, l’école fut évacuée par peur d’autres attentats. Il restait quelques minutes avant l’horaire de sortie habituel, et ma mère n’était pas encore là. Je me souviens avoir pleuré jusqu’à ce qu’elle arrivât. À ce moment-là, je ne savais pas encore que je lirais bien des années plus tard l’histoire de trois petits combattants qui eux ne versèrent aucune larme.

Les protagonistes de Le temps matériel sont trois petits garçons de Palerme, qui de l’enfance n’ont conservé que le corps. Ils ressemblent en effet à des adultes emprisonnés dans des corps d’enfants. Séduits par les Brigades Rouges, ils suivent leurs faits et gestes à la télé; ils reproduisent leurs attitudes à leur échelle. Leurs noms de guerre sont Volo, Raggio et Nimbo; ce dernier est aussi le narrateur de l’histoire.

Il tempo materiale, Giorgio Vasta- La Bibliothèque italienne.jpgLes enfants se servent du langage des terroristes; ils arrivent même à inverser les rôles, affirmant que « les Brigades Rouges […] parlent – ou plutôt, écrivent – comme nous ». La rhétorique des Brigades Rouges devient l’amorce d’une philosophie à la fois tordue et correspondant pleinement à la réalité vécue par les Italiens, si bien que le lecteur est désorienté. Il n’y a aucun signe de folie lucide ni de malaise dans ce petit groupe armé de mots volés aux adultes.

Les gamins inventent aussi un nouveau code pour communiquer, l’alfamuto, qui se base sur les gestes imitant la culture populaire des années soixante-dix : c’est-à-dire ceux des personnages de télévision et de publicité. Le passage de la pensée à l’action est physiologique; les trois combattants passent de la rhétorique à l’émulation : ils enlèvent un compagnon de classe. Pourtant, la séquestration de Morana (tel est le nom de la victime) se termine par le geste le plus extrême.

La narration de Giorgio Vasta est glaciale et détachée, et il est terrible d’observer que les enfants deviennent les porte-parole de ce désenchantement cruel.

Le temps metériel a concouru pour le Premio Strega, en 2009, et la couverture – dessinée par Alessandro Gottardo – a obtenu la médaille d’or dans la catégorie Book Cover, à l’occasion de la 51e édition de la Society of Illustrators, en 2008.

 

Traduction de Marta Somazzi

 

VASTA, Giorgio, Il tempo materiale, minimum fax, 2010, 311 p.

VASTA, Giorgio, Le temps matériel, traduction de Vincent Raynaud, Gallimard, 2010, 368 p.

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