Les hommes et les autres, de Elio Vittorini

Par Cinzia Dezi

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C’est le moment ou jamais de redécouvrir un classique moderne écrit par Elio Vittorini, auteur sicilien, militant antifasciste. Durant le mois de février 1944, en plein Seconde Guerre mondiale, Vittorini écrit Les Hommes et les Autres, qui sera publié l’année suivante. Cet écrivain autodidacte s’impose comme l’un des meilleurs auteurs italiens de la deuxième moitié du XXe siècle. Il faut se souvenir aussi de son premier roman L’Œillet rouge et de son œuvre majeure Conversation en Sicile.

J’ai eu envie de relire ce roman suite aux polémiques récentes qui ont suivi la publication d’une couverture sarcastique de l’hebdomadaire italien L’Espresso dans laquelle on voyait à gauche le visage d’Aboubakar Soumahoro, un syndicaliste italo-ivoirien, et à droite celui de Matteo Salvini, ministre de l’Intérieur italien. En dessous de leurs têtes, le titre du célèbre roman de Vittorini : Uomini e no (qui en France a été traduit par Les Hommes et les Autres, mais dont le titre italien marque plus efficacement la différence entre qui est un homme et qui ne l’est pas).

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J’avais un souvenir scolaire de ce roman ; c’est pourquoi j’ai eu envie de le relire et de partager cette relecture avec vous.

L’action se déroule à Milan, durant l’hiver 1944. « Le soleil brillait sur les ruines de 43 » [1], écrit Vittorini au tout début du roman. L’Histoire avec un grand H s’entrecroise avec l’histoire d’amour du partisan Enne 2 et de Berta, une femme déjà mariée qui à cause de cela n’arrive jamais à laisser s’épanouir complètement son sentiment pour le résistant.

Le livre est raconté à la troisième personne, mais on y trouve six interventions en italique dans lesquelles s’exprime le point de vue d’un autre personnage, un masque de l’auteur qu’Enne 2 perçoit comme un fantôme, celui de l’absence de Berta. Il est « comme la robe d’une femme pendue à un cintre derrière une porte ». Les partisans sont décrits comme des hommes simples, bons, chacun avec sa raison d’entrer dans la lutte, bien que la vraie raison qui les tient ensemble, qui leurs donne la force de lutter, soit d’« être heureux » : « Nous luttons pour cela, pour que les hommes soient heureux. »

La guerre entre partisans et fascistes, dans laquelle s’entretuent les frères, dans laquelle on peut trouver ses proches de l’autre côté de la barricade, est définie comme « incivile » par Vittorini. « Pourquoi appeler “civile” une guerre dans laquelle deux frères peuvent se retrouver l’un contre l’autre ? Ne serait-il pas mieux de l’appeler plutôt incivile ? »

uomini_e_no_copertina_itaLe style de Vittorini se base sur une musicalité qui naît des répétitions. L’auteur interrompt souvent la cohésion de la phrase pour y insérer des détails qui nous font « voir » la situation en images.

Vers la fin du roman, parmi les ouvriers qui soutiennent la lutte partisane, il y en a un qui refuse de tuer un nazi qu’il voit seul dans une brasserie, avec un visage triste. Le résistant imagine son ennemi habillé lui aussi comme un ouvrier, faisant le même travail que lui ; c’est pourquoi il ne peut pas le tuer.

J’espère vous avoir donné l’envie de lire ce beau roman, à ne pas réduire à de la « littérature antifasciste », et qui occupe une place de choix dans l’histoire de la littérature italienne tout court, à la fois pour ses innovations stylistiques et pour sa capacité à créer une littérature engagée, un genre aujourd’hui encore nécessaire, vu les temps difficiles que nous vivons.

 

VITTORINI, ELIO, Uomini e no, collection Oscar Moderni, Mondadori, 2016, 224 pages. (Première édition Bompiani, 1945)

VITTORINI, ELIO, Les Hommes et les Autres, traduit de l’italien par Michel Arnaud, Gallimard, 2007, 248 pages. (Première édition, Gallimard, 1948)

 

[1] La traduction de toutes les citations est la mienne.

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2 Comments on Les hommes et les autres, de Elio Vittorini

  1. Carlo Maria Vadim // 11 juillet 2018 à 8:41 // Réponse

    Molto bella la copertina dell’edizione francese: ago e filo per ricucire chi si ritiene uomo e chi,dallo stesso, è ritenuto non uomo. Ugualmente condivisibile anche la copertina de L’Espresso dove “l’uomo” in primo piano è un nero e il “non uomo” in secondo piano è un bianco.

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