Piranhas, de Roberto Saviano

Par Alexia Caizzi

« Vaut pour mon roman ce qui apparaît en ouverture du film de Francesco Rosi Main basse sur la ville : les personnages et les faits sont imaginaires, mais le milieu et la réalité sociale qui les ont produits sont authentiques », c’est ce que Saviano note en exergue à son nouveau livre, Piranhas, (La paranza dei bambini) paru chez Gallimard le 4 octobre, dans la collection « Du Monde Entier » et traduit par Vincent Raynaud. Un roman donc, qui en revanche part de faits réels, ou du moins d’une réalité authentique. Et comme on peut l’imaginer, il s’agit de la réalité napolitaine, celle que l’écrivain italien a toujours décrite dans ses œuvres, en dénonçant le contrôle du territoire par la criminalité locale, la camorra, l’organisation mafieuse implantée dans la région de Naples. À cause de son engagement, depuis plusieurs années Saviano vit hors d’Italie et sous protection policière permanente.

Dans Piranhas, Saviano se lance sur les traces des ambitions de Nicolas, un garçon de 15 ans dont le rêve le plus grand serait d’avoir son propre clan, sa paranza, d’en être le chef redoutable, admiré et respecté, de conquérir sa place dans le monde. Et Nicolas – dit Maharaja d’après le nom d’une boîte de nuit louche et luxueuse qui donne sur le magnifique golfe de Naples – est bien déterminé à atteindre ses objectifs. Mais la famille du garçon n’a aucun rapport avec ce monde criminel que leur fils fréquente, Nicolas sait que c’est à lui de construire son propre empire dans la ville. Peu importe s’il doit partir de zéro avec un petit groupe d’amis plus ou moins fidèles : Briato, Tucano, Dentino, Drago, Lollipop, Oiseau Mou, Jveuxdire, Drone, Biscottino, Cerino. Des noms enfantins et affectueux pour une véritable et cruelle paranza. Ce mot désigne en italien un type de bateau utilisé pour la pêche, un bateau qui va « prendre des poissons qu’on trompera à l’aide de la lumière ». Comme un chalut, la paranza pêche les gens et les tue. Tous ensemble, au début seulement armés de leurs noms de bataille et de leurs scooters, ils vont s’emparer des rues de la ville à coups de crimes, d’alliances, de trahisons, en un crescendo d’excès, de fureur et de violence qui conduit inévitablement à un chemin constellé de morts, sans possibilité de retour.

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Dans ce roman, premier volet d’une série, dont le deuxième volume, Bacio Feroce est à paraître en France, l’écrivain italien a voulu se confronter avec une histoire dure et brutale, loin d’être destinée aux adolescents, malgré l’âge des protagonistes. Dans Piranhas, tout est impitoyable : depuis la violence du premier chapitre, où Nicolas recouvre avec ses selles le visage d’un autre garçon, coupable d’avoir liké la photo de sa copine, en passant par l’aveugle vénération du pouvoir et de l’argent, en allant jusqu’aux meurtres les plus atroces, sous les prétextes les plus ridicules. Parce que pour ces adolescents aux baskets de marque et aux tatouages voyants, pour ces paranzini qui apprennent à tirer en visant les antennes sur les toits des bâtiments, eux-mêmes déjà abîmés par la pauvreté et la désolation d’un paysage urbain étouffant, pour ces enfants le futur n’a jamais existé. Pour décrire cette réalité, Saviano se sert d’une langue stridente et perçante, celle du dialecte des dialogues, faite de jurons et de serments, de références à une religion vidée de toute spiritualité, d’un amour familial sacré et obstiné, qui ne va malheureusement peut-être pas garder toutes ses nuances dans la traduction française.

Que l’on aime ou pas l’écriture de Saviano, ce roman a fait parler de lui à sa parution en Italie, il y a deux ans – comme chaque livre de Saviano, d’ailleurs – et à sa publication en France il n’est pas passé inaperçu. Maintenant, à vous de rentrer dans le monde – pas tout à fait magique – de Nicolas et de ses compagnons de paranza.

Bibliographie sélective

SAVIANO Roberto, Piranhas, Gallimard, traduction de Vincent Raynaud, 2018, 368 pages.
SAVIANO Roberto, La Paranza dei bambini, Feltrinelli, 2016, 347 pages.
SAVIANO Roberto, Bacio feroce, Feltrinelli, 2017, 387 pages.

2 Comments on Piranhas, de Roberto Saviano

  1. Carlo Maria Vadim // 19 octobre 2018 à 22:14 // Réponse

    Je suis honnête, j’aime Saviano mais je n’aime pas son roman. Je trouve peu probable qu’un groupe d’enfants issus de familles décentes puisse se comporter de manière répétée de la sorte. Non, la famille affecte bien. J’admets une chute, mais il est impossible qu’un fils d’une bonne famille se glisse dans une bande criminelle de ce genre.

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