Conversation avec Mimmo Gangemi

Par Francesca Vinciguerra

Mimmo Gangemi-La Bibliothèque italienne.jpeg

 

Sourcils froissés et accent calabrais marqué, Mimmo Gangemi est invité au Festival Toulouse Polars du Sud pour la première fois. La série du « petit juge » avec son protagoniste le magistrat Alberto Lenzi, représente seulement une partie de la production littéraire de l’auteur.

 

Mimmo Gangemi, vous n’avez découvert votre identité d’écrivain que dans la deuxième partie de votre vie. Quel a été l’élément déclencheur de ce changement radical ?

Avant de me consacrer à l’écriture, j’ai été ingénieur pendant très longtemps. Maintenant, quand j’en parle, j’ai l’impression que cette expérience appartient à une autre vie. J’ai commencé à écrire parce que j’avais besoin de prendre de la distance avec mon métier, et je me suis rendu compte très vite que j’avais en moi beaucoup d’histoires qui demandaient à être racontées. Maintenant que j’écris, il m’arrive de réaliser des projets de temps en temps, pour prendre de la distance avec l’écriture.

Toute votre vie, vous avez toujours vécu de ce sud de l’Italie que pourtant vous jugez très durement dans vos romans. Comment décririez-vous votre rapport avec cette terre ?

Il faut savoir que le genre littéraire auquel je me consacre le plus volontiers, c’est le roman historique, pas le polar. Dans ce dernier, la Calabre n’apparaît pas sous son meilleur jour et la ‘ndrangheta, la mafia locale, devient un des personnages principaux. Alors que quand j’écris mes romans historiques, comme La Signora di Ellis Island publié chez Einaudi, c’est une tout autre facette de cette terre qui est dévoilée. Je raconte l’histoire d’un peuple pauvre mais courageux qui, dans les premières années du vingtième siècle, trouva la force et l’intelligence de changer le cours d’un destin intemporel qui se répétait de génération en génération. Avoir eu l’idée d’affronter l’océan, d’arriver aux États-Unis et de refaire le voyage en sens inverse pour pouvoir – enfin – acheter la terre que nos ancêtres ont cultivée pendant des siècles. Changer de vie pour devenir agriculteur, et non plus un journalier, a été une révolution courageuse pour beaucoup de familles. Nous avons survécu grâce à ces sacrifices.
Aujourd’hui, je fais partie de ceux qui ont décidé de ne pas abandonner leur propre terre, malgré les difficultés. Il est vrai que j’ai eu les moyens de faire ce choix, et j’ai tout fait pour offrir à mes enfants la même possibilité. J’espère avoir fait le bon choix, pour moi et pour eux. Certes, au niveau littéraire, rester en Calabre ne m’a pas aidé. J’étais et je reste éloigné des contacts utiles, les déplacements sont longs et fatigants, les maisons d’édition lointaines et la société calabraise prompte à juger. Ce n’est pas par hasard que j’ai persévéré dans l’écriture pendant 15 ans avant d’arriver chez Einaudi. Cela dit, je ne changerais ma vie en Calabre pour aucune autre.

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Vous avez parlé de la ‘ndrangheta comme de l’un des personnages principaux de vos romans. Que voulez-vous dire par là ?

Qu’en bien ou en mal, sûrement en mal, la ‘ndrangheta est l’un des éléments qui conditionnent la vie des habitants de l’Aspromonte et de la Calabre, voire d’ailleurs dans le sud de l’Italie. Mais il faut vraiment dire à voix haute qu’en Calabre on vit beaucoup mieux que les gens ne le pensent. On a l’impression que cette région est une espèce d’Ouest sauvage où l’on tire sur tout ce qui bouge, alors que ce n’est pas du tout le cas. La vie est paisible et c’est juste quand on se retrouve à avoir affaire, même de très loin, avec la mafia qu’on se demande si notre liberté est réelle ou pas. La ‘ndrangheta est un noyau de valeurs négatives qui malheureusement appartiennent à la Calabre, mais qui survivent à côté de valeurs également rares et sincères : la solidarité, l’accueil, le sens de la famille.

Justement, sur le sujet de l’accueil de votre terre : il y a quelques jours, le maire du petit village de Riace, Mimmo Lucano, a été arrêté à cause de l’application du principe de solidarité envers un nombre très élevé de migrants. Que pensez-vous de cette affaire ?

Que Mimmo Lucano a donné un très bel exemple d’accueil et de solidarité, mais que cela a dérangé le gouvernement actuel. Cela faisait des années qu’il déclarait ouvertement enfreindre les lois de l’État au nom de la charité chrétienne et des droits de l’homme, mais personne n’a rien fait jusqu’à aujourd’hui. Il s’agit de la répression d’un beau geste qui dérange la politique actuelle.
Jusqu’à quel point pouvons-nous faire correspondre légalité et égalité ? Ce qui est juste vis-à-vis des droits de l’homme n’est pas toujours ce qui est juste aux yeux de la loi. Mais dans le cas où les lois ne respectent pas les droits humains, et là nous en avons un exemple, il me semble légitime de recourir à la désobéissance civile comme Mimmo Lucano l’a fait. Il a tout mon soutien.

À travers les événements qui concernent Mimmo Lucano, revenons sur un terrain plus littéraire. Beaucoup de journalistes et d’écrivains ont évoqué la figure littéraire d’Antigone pour commenter cette affaire, y compris vous. Et la tragédie grecque, spécialement celle d’Eschyle, n’est pas étrangère à vos romans…

Oui, d’abord par la présence du chœur grec. Dans le roman La vérité du petit juge, des personnages se retrouvent dans le cercle culturel de la place du village et commentent les événements comme un chœur de la tragédie ancienne. Nous avons cette place grecque, l’agora, dans le sang, elle est dans nos origines. La société dans notre monde vit ainsi : nous ne nous donnons pas un rendez-vous précis, nous savons qu’à partir d’un certain horaire nous pouvons nous retrouver sur la place. C’est là-bas que vit la société et que se crée l’atmosphère de mon roman. À travers les dialogues des personnages du cercle culturel, le lecteur apprend beaucoup plus sur les autres personnages et l’intrigue du polar qu’à travers l’action. Là-bas naissent les paroles et les pensées qui vont se retrouver sur les lèvres de tout le village. Le chœur représente le peuple et sa pensée. C’est d’ailleurs un élément de mon écriture qui a beaucoup été apprécié par le public français, alors que les Italiens ont trouvé ça un peu redondant.
Pour ce qui concerne Eschyle, malgré mes études classiques au lycée, il est très loin dans ma mémoire. Je crois par contre que les histoires qui nous ont marqués ne disparaissent jamais de notre esprit et qu’elles continuent à vivre dans un coin de notre conscience. À présent je ne saurais plus citer un seul titre des tragédies d’Eschyle, mais en en discutant avec vous je suis persuadé qu’effectivement quelques éléments doivent avoir trouvé une place dans mes romans.

Parlons un peu de votre prose. Vous utilisez un langage riche, des structures baroques et mouvementées. Le dialecte calabrais prend grâce à votre plume des tons littéraires et caustiques. Quelles sont vos influences littéraires ? J’ai cru entrevoir Carlo Emilio Gadda entre les lignes…

Le seul point commun entre moi et Gadda, c’est notre passé d’ingénieur. Quand j’ai commencé à écrire, j’émergeais de nombreuses années passées au milieu des chiffres. J’avais honte de mon écriture, parce que je croyais que les mots et les chiffres n’avaient rien en commun. Par pudeur, j’ai écrit mon premier livre en cachette de ma famille et de mes amis. Au point que quand j’ai enfin acquis une technique d’écriture plus précise et un langage personnel, j’ai ressenti le besoin de réécrire ces premiers essais. Maintenant, ma prose n’est peut-être pas la plus belle du monde, mais je la chéris tendrement. Elle m’identifie et c’est aussi un moyen de donner une dignité à mon dialecte et à ma terre. Mais ce n’est pas seulement pour ça que j’utilise autant de mots régionaux. Tout simplement, parfois, l’italien ne suffit pas pour exprimer ce que mes personnages veulent dire.

Parlons du protagoniste de vos polars, le magistrat Alberto Lenzi. D’abord, pourquoi un magistrat ? Ce n’est pas une figure que l’on rencontre souvent à la tête d’une enquête dans les polars classiques…

C’est vrai, mais je n’ai pas hésité à choisir un magistrat par rapport à un commissaire ou à un inspecteur. Il n’est pas rare qu’en Calabre, surtout pour les enquêtes qui concernent la ‘ndrangheta, les magistrats soient impliqués directement dans les investigations.

Le magistrat Alberto Lenzi, en plus de sa position hiérarchique, diffère des investigateurs classiques pour d’autres raisons. Même vous, son propre créateur, vous le décrivez comme « con » et « teigneux ». Et je peux vous dire qu’en tant que lectrice, j’ai trouvé ces deux adjectifs plutôt bien choisis. Pourtant, malgré tous ses défauts, de temps en temps quelque chose le motive et le pousse à bien faire son travail. De quoi s’agit-il ?

Alberto Lenzi m’a été inspiré par des rencontres. Dans ma vie d’ingénieur, j’ai eu beaucoup de contacts avec des magistrats, et ces personnages réels m’ont aidé à lui donner vie. En ce qui concerne son caractère, moi le premier je n’ai pas une grande estime pour lui, peut-être parce que je n’ai pas une grande estime de moi-même. Mais on ne se ressemble pas du tout. L’adjectif que l’on retrouve dans le titre français, « le petit juge », ne traduit pas vraiment le choix que j’avais fait en italien. « Petit » traduit l’italien meschino, mesquin. Et Alberto Lenzi est vraiment mesquin, surtout avec les femmes. Ce caractère s’accompagne des plus grands défauts attribués d’habitude aux hommes du sud de l’Italie et de la Méditerranée : l’oisiveté, l’attitude de supériorité injustifiée envers ses employés. Mais d’un autre côté, il est tout simplement un homme qui doit retrouver son chemin. Il a perdu la motivation pour faire son métier et il a besoin d’être secoué par les événements pour redevenir un vrai magistrat. Dans le premier livre de la série, La revanche du petit juge, un de ses collègues et ami meurt ; dans le deuxième, Le pacte du petit juge, le racisme envers les travailleurs noirs de Rosarno le pousse à s’impliquer dans l’enquête ; enfin dans le troisième, La vérité du petit juge, la complexité de l’intrigue et le caractère spécial des délits qui s’enchaînent réveillent la curiosité d’Alberto Lenzi.

J’aimerais parler avec vous d’une citation de votre roman La vérité du petit juge, qui me semble explicative de la pensée d’Alberto Lenzi et de la magistrature par rapport à la présence de la ‘ndrangheta en Calabre. À page 24, vous écrivez : « Quand tu auras mon expérience du métier sur ce territoire et que tu en auras vu autant que moi, tu penseras pareil. Nous ne pouvons jamais les vaincre, on arrête les titulaires, et hop ! les remplaçants débarquent aussi sec. C’est comme une grande équipe de foot, ceux qui sont sur le banc de touche sont au niveau de ceux qui sont sur le terrain. Et donc, plus ils se zigouillent entre eux, mieux on respire. » On dirait que parfois il est plus facile pour la loi en Calabre de laisser les affaires se régler toutes seules. N’est-ce pas une attitude un peu laxiste ?

Ça peut paraître étrange, mais cette citation révèle une mentalité réelle et répandue en Calabre, dans la justice comme ailleurs. Le problème, c’est que la ‘ndrangheta, malgré les arrestations et la saisie des biens, continue de paraître invincible, et cela pour deux raisons : la première, c’est l’absence de gestes spectaculaires tels que ceux qui ont créé du dédain autour d’autres associations criminelles comme la Camorra ou Cosa Nostra ; la deuxième raison réside dans la hiérarchie familiale des groupes mafieux, très réticents à la trahison. La loi a donc l’impression d’avoir affaire à un ennemi qui agit dans l’ombre et qui demeure très compliqué à battre. La ‘ndrangheta jouit encore d’un certain consensus dans le tissu social, bien que réduit et caché. Il y a encore des gens qui feraient n’importe quoi pour rejoindre les rangs de ces associations. L’homme qui consacre sa vie à la lutte de la ‘ndrangheta finit par ne plus avoir de cas de conscience quand ils commencent à s’entretuer entre eux. Tout citoyen honnête pense qu’il s’agit d’une attitude laxiste, mais quand la guerre interne explose, n’importe qui pense que cela assainit l’air.

Que pensez-vous de votre succès à l’étranger ? Vous écrivez sur une réalité régionale italienne très précise, et pourtant vous en êtes à votre troisième roman traduit en français.

Je crois d’abord qu’il existe une morbidité envers ce genre littéraire et les histoires de mafia en Italie. Tout à l’heure, un lecteur m’a demandé des informations sur mes romans et je lui ai parlé de la Calabre. Il n’était pas capable de situer cette région en Italie. Quand par contre je lui ai parlé de ‘ndrangheta, il a tout de suite compris et localisé le phénomène. Nous avons ce mot, ‘ndrangheta, qui nous catégorise et nous opprime. Il déclenche un intérêt morbide chez le lecteur, c’est un phénomène que nous connaissons désormais, c’est le même qui a contribué au succès mondial de l’œuvre de Roberto Saviano.
Cela dit, je ne crois pas que ce soit la seule raison. Rien n’empêche un lecteur français de trouver intéressantes mon écriture et mon œuvre, tout comme je pourrais lire avec plaisir une histoire qui se passe en Normandie.

Que pensez-vous de la manière dont Roberto Saviano parle de la Camorra ? Il en parle justement pour la sortir de l’ombre dans laquelle elle prospère.

C’est vrai qu’en parler affaiblit le pouvoir mafieux, mais il faut ajouter que nous devons en parler sans modifier la vérité. Et je crois que Roberto Saviano a dénaturé certains évènements. Il a exagéré un phénomène terrible et délictueux, et je ne crois pas que cela ait eu des conséquences positives pour Naples et la région de la Campanie.

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