Conversation avec Valerio Varesi

Par: Francesca Vinciguerra

Valerio VAeri, prix Violeta Negra-LA Bibliothèque italienne.jpg

 

L’écrivain et journaliste Valerio Varesi a toujours un air pensif. À travers ses livres, il cherche à traduire la solitude qui accable la société actuelle et la mélancolie de sa région, l’Émilie-Romagne, à l’égard d’un futur idéalisé qui n’a jamais trouvé sa place dans le monde réel. Très apprécié par les lecteurs du Festival Toulouse Polars du Sud, il a été invité pour la troisième édition d’affilée.

 

Valerio Varesi, vous avez fait des études de philosophie, et à présent vous êtes journaliste à La Repubblica. Comment êtes-vous devenu écrivain de polars? Et comment est né le commissaire Soneri, votre personnage ?

Je suis devenu journaliste parce que c’est un métier qui me permet d’écrire, mais j’ai commencé à écrire de la fiction bien avant. J’ai mis de côté la fiction pendant les années où j’ai dû faire mes preuves pour entrer dans une rédaction, mais je l’ai reprise dès qu’ils m’ont assigné à la section faits-divers. C’était l’environnement parfait pour chercher de l’inspiration et commencer à écrire. À cette époque, le polar connaissait un certain succès en Italie : il était en train de sortir tout doucement du cliché du genre minoritaire par rapport à d’autres genres littéraires, et il permettait aux écrivains de raconter l’actualité. C’est pourquoi, quand j’ai eu connaissance de l’enquête Carretta en 1998, j’ai voulu la transformer en roman. Je devais alors trouver un personnage pour enquêter et j’ai donné vie au commissaire Soneri. Il est en partie une représentation de moi-même : nous partageons la même vision du monde. Mais il ressemble aussi à un vrai commissaire que j’ai connu dans ma vie de journaliste. Un commissaire non pas « d’action », mais « de réflexion ».

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Dans Le Fleuve des brumes, vous écrivez : « Le silence tomba de nouveau tandis que le brouillard semblait se frotter aux choses. Un brouillard différent du brouillard de la ville : plus rapide, plus lourd, d’une texture plus épaisse. » Le brouillard ne manque jamais dans vos romans. Que pouvez-vous nous en dire ?

En écrivant mes romans, j’essaie de donner une couleur à l’écriture. Dans le cas de la série du commissaire Soneri, je recherche la couleur noire. Mon défi est d’arriver à évoquer le noir dans l’esprit des lecteurs. Le brouillard n’est pas seulement un élément du paysage incontournable dans la plaine padane, c’est aussi un moyen littéraire indispensable pour créer une atmosphère de mystère. Je parle du mystère qui entoure le crime, mais aussi de celui qui recouvre l’esprit du commissaire Soneri. Son personnage n’a pas de certitude : grâce à ses enquêtes, il trouve les informations qui l’amènent à la résolution du mystère, et qui mettent aussi en lumière des détails insoupçonnés de son passé.

Le commissaire Soneri ne fait pas partie des investigateurs de l’école positiviste, à la Sherlock Holmes. Il ressemble plutôt à l’inspecteur Maigret, le personnage de Georges Simenon. Comme Maigret, Soneri essaie de comprendre la raison qui a amené au délit, pas seulement l’identité du coupable ou comment il a agi. Pourtant, cette méthode ne lui apporte pas une grande satisfaction. Pourquoi ce choix ?

Mon commissaire est en effet inductif et pas déductif, tout comme Maigret et les commissaires contemporains. Le manque de gratification dérive du fait que la vérité nous échappe toujours. Un policier peut se persuader de la culpabilité d’un homme, sans comprendre la raison qui a poussé cet homme à agir de telle manière. Cette insatisfaction, très frustrante pour mon personnage, vient de l’incapacité à comprendre le « mal » auquel il fait face tous les jours.

Bien des similarités existent aussi entre vous et l’écrivain George Simenon. En lisant votre Fleuve des brumes, je n’ai pas pu m’empêcher de penser au Port des brumes de l’écrivain belge. Quel est votre rapport avec Simenon et la littérature française, s’il existe ?

Il existe et il est très intense. Je considère George Simenon comme l’un des plus grands écrivains du XXe siècle, grâce à la série de l’inspecteur Maigret bien sûr, mais aussi à tous ses autres romans. Le rapport entre nous se trouve dans ce que nous disions tout à l’heure : nos personnages n’ont pas de certitudes, ils doivent plonger dans une atmosphère et écouter leurs intuitions pour comprendre quel est le bon chemin à prendre. Soneri et Maigret sont deux personnages pour lesquels la sensibilité et la connaissance inductive du monde qui les entoure est fondamentale. Dans Le Port des brumes de Simenon, l’inspecteur Maigret est en difficulté : un groupe de Flamands parle une langue qu’il ne saisit pas et qui l’empêche de syntoniser leur fréquence. Le monde qui l’entoure lui devient incompréhensible, et il perd ses repères. C’est de cette sensation que je veux parler.
En ce qui concerne la deuxième partie de la question, j’ai beaucoup d’intérêts en commun avec le roman noir français, j’aime beaucoup ses auteurs. Surtout Jean-Claude Izzo, que je considère comme un des plus poétiques, celui qui, plus que les autres, a réussi à combiner le noir et la littérature. J’admire aussi beaucoup Léo Malet, un écrivain très engagé socialement même si, par rapport à moi, il est beaucoup plus hard-boiled. Donc oui, l’école du noir français est certainement un de mes points de référence littéraires

Valerio-Varesi-portrait

Parlons encore un peu de Soneri : un homme fort, mais qui a vécu plusieurs épreuves dans sa vie. Souvent, il se retrouve piégé dans la nostalgie d’un passé qui n’existe plus. Quel est son rapport avec le temps qui passe, élément très important dans vos romans ?

Soneri est un homme mûr, ayant grandi dans un monde plein d’idéaux. Mais ce monde, pour une raison ou pour une autre, a pris une direction complètement différente par rapport à celle qu’il avait imaginée et pour laquelle il avait lutté quand il était jeune. Il faut dire que l’Émilie-Romagne entière partage cette nostalgie et ce désarroi, pour deux raisons : la première est qu’elle a vécu, dans son histoire récente, un passage soudain du monde paysan au monde industriel. Beaucoup des citoyens qui gardent le souvenir de cette région avant cette mutation se sentent orphelins d’un monde simple et solidaire à jamais perdu. La deuxième raison réside dans l’idéalisme de cette région. L’Émilie-Romagne a fait des projets pour le monde, en imaginant un futur différent de celui dans lequel nous vivons.

Vos romans ont été définis comme des gialli sociali, des polars sociaux. La question de l’immigration, par exemple, est souvent présente, même si c’est toujours en arrière-plan. Comment avez-vous fait face à cette thématique ?

Le sujet de l’immigration est réellement présent dans la société italienne, mais j’ai délibérément choisi de garder les personnages des migrants en arrière-plan, puisque c’est la position qu’ils occupent dans notre société. La seule exception est peut-être celle du Pakistanais de La Pension de la via Saffi, qui arrive à travers sa boutique à créer un petit monde indépendant, mais bien intégré.
Par contre, dans le roman Il commissario Soneri e la legge del Corano qui n’a pas encore été traduit, je déplace cette thématique au premier plan : dans son enquête, le commissaire Soneri se retrouve piégé entre un imam fondamentaliste et un intellectuel xénophobe d’extrême droite. J’essaie dans ce livre de raconter et de clarifier les problèmes qui surgissent quand deux visions différentes du monde s’affrontent. Face à notre propre vision du monde se trouve une vision éminemment religieuse de l’univers, qui soumet la loi positive de l’État à celle d’un dieu. C’est un monde où la femme a une position subordonnée par rapport à celle de l’homme dans la société. Cet ordre d’idées nous apparaît comme une liberté violée et notre société ne peut pas l’accepter : la liberté violée d’une femme est ma propre liberté violée. Toutes ces différences engendrent une colère qui peut devenir très dangereuse.

Les ombres de Montelupo, votre dernier roman publié en France, est différent des autres. Non seulement le lecteur se retrouve en dehors de l’environnement urbain, mais nous avons l’impression d’entrer dans un microcosme social confiné : au moment où le commissaire arrive dans le petit village de Montelupo pour des vacances, l’équilibre des relations qui soutient la communauté du village se brise et les liens se délitent. J’ai eu l’impression que, dans ce roman, derrière l’intrigue se cachait une autre histoire. Si j’ai vu juste, quelle est cette histoire ?

Oui, c’est vrai. Les ombres de Montelupo est une tentative de reconstruire – dans ce monde artificiel – la chute de la confiance et de la sécurité économique qui a suivi la faillite de l’entreprise italienne Parmalat. À mes yeux, cet évènement a été un traumatisme pas seulement économique, même si ce facteur est très important, mais aussi humain et social pour la population qui avait placé une confiance aveugle dans cette entreprise. La Parmalat avait amené dans la région une richesse stable et inamovible, ou du moins elle était perçue de cette manière. Quand l’entreprise a fait faillite, les habitants de Parme et de ses alentours ont complètement perdu prise sur leur vision de monde. La même chose arrive au commissaire Soneri et aux habitants de Montelupo après la chute de la petite entreprise Rodolfi, qui avait assuré la richesse à ce petit village des Apennins. Le sens de la faillite qui les touche est non seulement économique, mais aussi humain : une sensation de honte collective se répand. Le tissu social entier s’écroule, les rapports sociaux s’interrompent et sont exaspérés par l’environnement confiné de la montagne. La société, auparavant soudée, se divise. Montelupo, comme Parme, devient un lieu avec un passé et un présent, mais privé de futur. Je perçois cette perte de perspective dans la totalité de la société et ça me fait peur : rien n’est plus évident et nous éprouvons une grande solitude.

Les ombres de Montelupo est un roman plein de métaphores et de symboles. Le cercueil que les habitants retrouvent un matin sur la place principale du village en est un. Que représente-t-il ?

Les Latins définissaient l’histoire comme la magistra vitae, mais je crois qu’ils avaient tort. Les hommes sont incapables d’apprendre de leur passé, et répètent toujours les mêmes erreurs. Le cercueil vide qui fait son apparition sur la place du village symbolise cette incapacité humaine. D’ailleurs, les funérailles se font en cachette, pendant la nuit, on enterre à jamais ce qu’il a représenté et on soustrait aux villageois la possibilité de faire le deuil d’une partie importante de leur passé.

Dans tous vos romans, on trouve beaucoup de personnages âgés, porteurs d’une mémoire historique, et très peu de jeunes, pour la plupart incapables de vivre dans le présent, morts ou corrompus. Quelle image avez-vous des jeunes d’aujourd’hui ?

En lisant mes polars, les lecteurs doivent avoir l’impression que j’ai une mauvaise opinion de la jeunesse actuelle, mais ce n’est pas du tout le cas. J’ai une profonde tendresse envers les jeunes d’aujourd’hui, mais je ne peux pas m’empêcher de voir le monde dans lequel ils vivent et comment ils y vivent. Les personnes qui ont aujourd’hui entre vingt et trente ans ont déjà et auront dans le futur une vie extrêmement compliquée par rapport à celle de leurs parents, et je ressens une espèce de pudeur à leur égard qui m’empêche d’en parler dans l’écriture. Par contre, il serait faux de dire que je n’en parle jamais dans mes romans : ils ne sont pas présents dans la série du commissaire Soneri, mais j’en parle beaucoup dans d’autres œuvres.
Quand ceux qui appartiennent à ma génération étaient plus jeunes, la vie était certes plus difficile, mais les choses étaient plus claires. Nous savions faire partie de quelque chose, nous avions l’étoile polaire des idéaux. Au contraire, les jeunes d’aujourd’hui vivent une vie plus facile, mais sont complètement perdus dans un monde qui est devenu plus compliqué et chaotique. Après la crise économique de 2008, c’est comme s’ils avaient été jetés dans l’océan de cette réalité, mais qu’ils devaient apprendre à nager tout seuls. Ils sont plus individualistes par rapport aux générations passées, parce qu’ils grandissent avec ce message : il faut y arriver tout seul, ce que font les autres ne te concerne pas, sauve qui peut et chacun pour soi. Ils sont dispersés dans le monde, mais n’ont pas d’étoile polaire pour se repérer.

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