La smania, de Cinzia Dezi

La smania, Cinzia Dezi, La Bibliothèque italienne.jpg

Quand elle comprend que sa carrière d’actrice de théâtre est finie, Ester Baruffi s’exile à Paris. Quoiqu’elle soit titulaire d’un master, Ester se jette tête baissée dans les emplois les plus variés : après avoir navigué dans les mers agitées des glaciers et des fast-foods parisiens, elle aborde les rives tranquilles de l’accueil d’une bibliothèque. Mais la joie ne dure jamais longtemps. Face à la difficulté de trouver un emploi épanouissant, Ester révèle son côté fragile de fille un peu incongrue et ridicule, tel un Buster Keaton au féminin.

 

Voici un extrait du roman :

Je l’ai déjà dit, mais je le redis, nous aussi, et pas seulement les concurrents, étions surveillés par des caméras. Mais en fait ce n’était pas nécessaire chez le grand glacier : le propriétaire y traînait souvent puisqu’il habitait dans l’appart juste au-dessus. Par contre la caméra aurait dû servir à quelque chose chez le petit glacier qui était à quelques arrêts de métro de là. Mais, apparemment la caméra ne marchait pas, c’est ce que les collègues en charge des cornets disaient. Au début de mon travail chez le petit glacier – je crois que c’était le mois de mars, quand à Paris ça caille un peu et qu’il n’y pas encore d’amateurs de glaces –, je pensais : « Enfin au calme. » Donc, tant qu’il n’y avait pas de clients, je prenais une chaise de l’arrière-boutique, j’étalais devant moi tous mes livres pour apprendre le français, et je me mettais à faire ces exercices qu’on fait au début pour travailler la grammaire. Et j’étais là, toute concentrée sur mes exercices. Tellement concentrée que je ne remarquai pas le patron de la pizzéria qui était juste à côté du petit glacier : il s’était donné la peine de prendre une photo à travers la vitrine et de l’envoyer à mon patron, accompagnée d’un commentaire. « Voilà pourquoi il n’y a pas de clients chez vous. »

C’est-à-dire qu’à son avis (et probablement aussi selon mon chef qui avait immédiatement envoyé sa femme pour me dire de nettoyer la poussière des étagères quand il n’y avait personne) si on avait envie d’une glace et qu’on voyait la fille en charge des cornets en train de faire ses devoirs plutôt que de nettoyer ou de passer la serpillère ou autre chose, alors tout à coup on n’avait plus envie d’une glace. Je veux dire, j’aurais compris s’il avait dit à propos de la photo : « Regarde ce qu’elle fait au lieu de s’occuper des glaces, la fille que tu paies pour s’occuper des glaces. » Oui, ainsi, j’aurais pu dire qu’il avait raison, mais là je ne le comprenais pas du tout. Je veux dire, j’avais parlé avec d’autres collègues en charge des cornets, et aussi avec les gars du snack à pizza, on avait discuté de cette manie du patron de nous faire faire le ménage quand il n’y avait personne. Je veux dire, même si tout était propre, il fallait forcément trouver quelque chose à nettoyer, et c’était une obsession commune à mon patron et au propriétaire du snack à pizza, celui qui avait pris la photo. Ses employés en charge des pizzas (là encore, je ne sais pas comment les appeler, ce ne sont pas des pizzaioli, ils réchauffent juste le petit bout de pizza, un petit triangle ou un petit carré, ils le donnent au client et lui remettent le ticket de caisse), eux aussi, ils nous avaient rapporté la même obsession.

Leur patron (qui d’ailleurs préparait la pizza à l’ananas, dite « hawaïenne », pour s’adapter aux goûts locaux) les obligeait à nettoyer les murs quand il ne restait plus rien à nettoyer. Moi je pensais que quand tout était propre et qu’il n’y avait pas de clients, le chef aurait pu nous foutre la paix, parce que nous on était là après tout, et lui, il nous payait pour rester là, pour le temps qu’on passait chez le glacier, tandis qu’on aurait pu être ailleurs et faire tout autre chose. C’était ça mon idée, mais évidemment ce n’était pas du tout la sienne. Ni celle des propriétaires associés. D’ailleurs, un jour où il n’y avait vraiment rien à nettoyer et pas l’ombre d’un client, puisque c’était une journée d’hiver glaciale, le chef m’avait fait monter chez lui pour faire le ménage. Je ne sais pas comment il s’y était pris, mais il avait renversé une bouteille d’huile par terre, il y avait de l’huile partout et j’avais dû passer la serpillère pour enlever toute la graisse. Et ce fut à ce moment-là que je reçus une chiquenaude sur la joue et un tarallo[1], qu’il m’offrit de sa propre main. Je remarquai alors le titre du livre qu’il lisait : c’était L’argent d’Émile Zola.

Traduit de l’italien par Alexia Caizzi

[1] Anneau de pâte typique de certaines régions du sud de l’Italie. [N.d.t]

 

DEZI, Cinzia, La smania, MUP editore, 2018, 88 pages.

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Cinzia Dezi (Ravenne, Italie, 1978) habite et travaille à Bologne où elle a obtenu une maîtrise en philosophie. Ensuite, elle a poursuivi ses études en France, à l’Université Paris IV-Sorbonne, où elle a obtenu son Master 2 en littérature française. Elle a participé à la rédaction du recueil Repertorio dei matti della città di Bologna, sous la direction de Paolo Nori (Marcos y Marcos, 2015). Au cours de cette même année, elle a fréquenté les cours de Bottega Finzioni, l’école d’écriture fondée par Carlo Lucarelli. La smania est son premier roman (MUP éd., 2018).

 

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