Sospensione, de Michele Neri

En se servant d’un langage cinglant et charnel, à l’instar de Bret Easton Ellis dans Moins que zéro, Michele Neri se livre dans Sospensione à une réflexion sur le temps qui passe, mais qui ne change pas, sur les générations qui s’égarent au milieu de la vie, et sur le besoin, constant et humain, de désir.

Gabriele Santucci, la cinquantaine, dirige une multinationale basée à Roubaix : un empire fondé sur la vente de revêtements toxiques en fibre d’amiante. Pendant vingt-cinq ans, Gabriele a louvoyé au milieu des cris d’alarme des scientifiques, des indemnisations aux familles des victimes – pour qu’elles ne portent pas plainte –, des acrobaties financières ayant permis de protéger les revenus de l’entreprise : il s’est plongé dans ce bouillon louche, et il a fini par se noyer dans un travail qu’il déteste, une famille qu’il déteste, un pays qu’il déteste.

C’est comme s’il n’arrivait pas à reconnaître la gravité de ses propres actions, la désolation de ses choix, et l’absurdité de son exil qui dure depuis la fin de ses études, quand il a décidé d’abandonner l’Italie et de ne plus y retourner.

Mais un terrible effondrement psychique et une faille dans le système qui avait hébergé ses activités illégales vont décider Gabriele à s’enfuir et à rentrer en Italie.

C’est un voyage au cœur de son passé au cours duquel les raisons de la fugue et des doutes existentiels de Gabriele remonteront à la surface. Il sera ainsi confronté à la violence libératrice de la vérité.

Pour Gabriele, la fin du lycée et le passage déstabilisant à l’âge adulte coïncida avec les années 70, et la fin de l’illusion que l’amour pouvait tout, même triompher de n’importe quelle forme de distance.

Deux amis accompagnent Gabriele au cours de sa plongée dans les profondeurs secrètes de cette période. Les trois hommes ne savent pas encore qu’ils devront faire face aux mystères de leur jeunesse et qu’ils seront appelés à résoudre, désormais sans compromis, leurs illusions viriles à propos des corps et de l’amour.

La Bibliothèque italienne - Sospensione_Michele_Neri_Centauria

EXTRAIT :

Le serveur était debout devant lui. Et Gabriele crut qu’il cherchait quelqu’un ; ensuite, il sembla s’étirer pour chercher quelque chose à l’intérieur de lui-même. Il fouillait. Il hésitait. Il avait rencontré une silhouette indéfinie et il n’avait rien trouvé à en penser.

– Une autre noisette, s’il vous plaît.

Les tables se vidaient et c’était le moment qu’il préférait. La journée avait abandonné toute obstination, et les nuages venus de la mer étaient moins graves. Un mélange de couleurs sans noms les éclairait par le bas, ce qui les rendait plus réels.

Il était tard, mais il n’était pas tard comme autrefois. Personne ne pouvait protester. Ou montrer dans quel sens les aiguilles de l’horloge tournaient. Ce n’était pas important.

La richesse, il l’avait obtenue tout seul, comme le reste, d’ailleurs. Et alors, se disait-il, personne ne demanderait ce à quoi tu n’as pas d’abord pensé.

Il s’était éloigné des autres au même rythme que la croissance de sa fortune. Avec le temps, cette distance était devenue indispensable pour tout le monde.

Il regarda ses mails. Vendredi soir. Des invitations, des déplacements, des délais : tout cela pouvait attendre jusqu’à ce qu’il passe son doigt sur eux, en les marquant comme lus, un petit point bleu après l’autre.

Qu’est-ce qu’il allait faire ? Il devait dîner avec le directeur de la filiale canadienne. Et chacun serait accompagné de sa femme.

Du mélo testé.

Ses deux filles adolescentes resteraient à la maison ; elles mangeraient allongées sur leurs lits, aux draps aux couleurs identiques à celles des murs, ces couleurs qui reflétaient les sentiments éteints de l’appartement, l’image d’une féminité pâle, faible – couleur de lavande pour la petite et couleur citron menthe pour sa fille qui était presque majeure.

Elles extrairaient de petits morceaux de leurs assiettes comme si elles étaient en train de jouer au Shanghai. Les filles ne s’y connaissaient pas en vulgarité.

Il leur en voulait parce qu’elles étaient identiques à toutes leurs copines de l’école St James : leurs cheveux lisses avaient été éclaircis par le même coiffeur coloriste chez Tony&Guy ; elles étaient rayonnantes et heureuses, mais il fallait que leur bonheur soit en permanence attesté par lesdites copines.

Il ne comprenait pas comment elles pouvaient supporter le poids de cette homologation, ainsi que la peur de ne pas pouvoir exprimer la moindre ambiguïté. Il n’avait jamais été vexé, même après tout ce qu’il avait fait pour sa famille – l’argent, ou la maison Avenue André Diligent où ils avaient déménagé (« 400 mètres carrés, ça ira ? Et le gravier, vous pensez que c’est bien du gravier blanc pour l’allée ? »).

Il préférait penser aux jeux, à toutes ces heures où il les avait rassurées, motivées, en faisant preuve d’une confiance en lui qu’il n’avait jamais connue quand il avait leur âge. Car personne ne lui avait offert un abri bienveillant pendant les jours malheureux de sa jeunesse. Et pourtant, ses filles se moquaient souvent de lui.

Le rital !

Qu’est-ce qui les perturbait ? Sa « grossière » peau brune, disaient-elles, presque du bois, son visage, « si gauche », qui était resté inaltéré même après dix années passées en Flandre.

Elles ne parlaient que français : quand elles étaient petites, Gabriele avait honte de sa propre langue.

Il était immédiatement tombé amoureux des deux filles. Il était fasciné par leurs changements ; leurs doigts, de gros saucissons devenus de petits bâtons tremblants ; ces doigts transparents, qu’il embrassait, à la lumière de l’abat-jour, juste avant qu’elles ne s’endorment. Il ne savait pas si son amour leur faisait du bien. Et s’il était capable de recevoir leur amour, il ne le savait non plus. Mauvais. Lourd ou insuffisant ; un cadeau que personne n’avait demandé. Le cadeau était quand même accepté – on entendait les remerciements. C’était le mode d’emploi qui manquait.

Cet amour était né d’un « je » délibéré, obtenu malgré certaines difficultés, et il relevait de son sens de la culpabilité et de sa déception : il avait beau se secouer, la tête à l’envers, il n’arriverait pas à s’en débarrasser.

Il trouvait qu’elles ne lui ressemblaient pas. Et c’était bien.

Un vent frais se leva, ce vent qui n’arrive à soulever que des tickets de caisse. Gabriele se serra dans ses propres bras. Vieux, et petit encore une fois. Il n’avait pas de force. Il ne fumait pas, il ne buvait pas. Il avait réfléchi à tout. Il n’avait pas l’habitude de se confesser. Quand son psy avait osé dire qu’il fallait qu’il s’amuse – tout en louant le sacrement de l’adultère –, Gabriele avait décidé de ne plus aller le voir. Il avait laissé une marque de transpiration sur le bras du fauteuil.

Il s’agit de tension sexuelle.

Il savait qu’il lui fallait de la paix, cette paix qui neutralise les pensées et stimule le corps – allez, montre-toi ! – : c’était la seule chose qui pouvait l’aider. Mais maintenant même le compagnon de cellule le plus joyeux, ce compagnon qui devenait épais contre le bord froid du lavabo pendant ses rasages matinaux, ce compagnon qui évitait toute confrontation, même ce compagnon l’avait abandonné.

À son retour à Roubaix, quelqu’un aurait ouvert le portail avant qu’il puisse sonner à la porte. Il mit l’argent sous le cendrier blanc en forme de sabot. Avant de se lever, il déposa sur la petite table son stylo, ses cartes de visite, ses notes, son petit agenda ; il retira sa médaille de l’ordre du mérite de sa veste. Il appela sa secrétaire pour lui dire de payer les honoraires du docteur B et l’informer qu’il ne serait plus son patient. Il lui demanda également de prévenir sa femme : il partirait le soir même.

Il y a eu des soucis à l’établissement. Trois ou quatre jours. Beaucoup de boulot, encore.  

Les étoiles, elles sont passées où ? Pourquoi vous ne voulez pas me voir ?

Il partit et il se dirigea vers la station de taxi la plus proche – il perçut le pion qui bougeait dans sa main, il perçut le bois, ce bois dont il était fait – à ce moment précis où les rues étaient déjà brillantes à cause de l’obscurité et qu’il commençait à pleuvoir. Mais la pluie n’avait pas de vigueur, c’était une pluie inutile en ce soir de fin juin et, tout comme Gabriele, c’était une pluie hors-saison. 

NERI, Michele, SospensioneCentauria, 2018, 327 pages.

Michele Neri est né à Milan. Journaliste, il s’occupe d’actualités culturelles pour plusieurs journaux. Il a également été le directeur de l’Agence Grazia Neri ainsi que le fondateur de Makadam, la première communauté digitale au monde dédiée aux photos prises avec des portables. Il a publié chez Mondadori Scazzi, un mémoire sur sa famille écrit à quatre mains avec son fils. Il a ensuite publié Photo Generation chez Gallucci, un reportage sur la photographie à l’époque des réseaux sociaux.

Traduit de l’italien par Alexia Caizzi

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