Dracula ed io, de Gianluca Morozzi

Cover Morozzi

 

Dans la Maison des caves qui rigolent, tout le monde est endormi. Betty dort, Lobo dort. Ma bruyante ex-fiancée est endormie, de même, peut-être, que le Hideux dans sa chambre insonorisée. Moi je suis là, dans le centre-ville de Bologne et j’essaie une fois de plus d’écrire l’incroyable aventure que j’ai vécue. Pourtant, je sais que ce sera un exercice inutile. Je sais que les mots, comme par magie, disparaîtront au moment où je ferai la tentative de les partager. Moi qui me fais appeler Lajos comme un footballer hongrois, qui gère une boutique de BD et qui ai publié un ou deux petits romans au succès risible, moi, j’ai connu le plus célèbre des vampires. Jusqu’au dernier moment, j’ai voulu douter qu’il fût ce qu’il disait être, malgré les discours compliqués sur les secrets de ma ville natale dont il me fourrait la tête, malgré les circuits mystiques et les pierres recouvertes d’inscriptions incompréhensibles. Même quand il m’a amené dans le club secret de ses confrères, j’ai douté. Il faut aussi dire que j’étais tout le temps ivre, circonstance qui amène naturellement à douter de tout ce qui sonne faux à nos oreilles. Et puis, je l’ai vu. Je vous jure sur le nom sacré de Bram Stoker, je l’ai vu. Et j’aimerais le raconter, j’aimerais expliquer qui se cachait derrière les horribles meurtres qui ont bouleversé Bologne en cet été de sang et de placenta. Mais je ne peux pas. Il a pris ses précautions.

Lui.

Dracula.

Patiemment, Dracula attendait la sortie des bagages à l’aéroport Marconi. Il était beau et élégant dans son costume acheté à Savile Row. Il avait quitté Londres par une journée pluvieuse et fraîche, mais à Bologne, un 23 août, la température pouvait atteindre les trente-huit degrés, voire plus. Ainsi, il avait fini par enrouler les manches de sa chemise. Il paraît que c’était à la mode, dans cette période hipster.

EXTRAIT :

Il va le tuer, et pour ça il l’aime.

Il le contemple avec un regard comblé d’amour, maintenant qu’il est en train de se réveiller.

Il révise les phrases à prononcer, la position à prendre, le timbre de sa voix.

Oh, qu’est-ce qu’il l’aime ! Il n’y a qu’eux deux : ils sont seuls dans la grande maison isolée sur les collines.

La maison de Jadel Piva. Sa victime.

La maison dans laquelle Jadel Piva vit depuis qu’il s’est séparé de sa femme. Sur le grand lit avec une tête en acajou, passent aujourd’hui successivement des amantes occasionnelles et des professionnelles du sexe. De la fenêtre, on aperçoit la belle voiture garée à l’extérieur, celle qu’il utilise pour aller à Bologne et ouvrir son cabinet.

Maintenant, ils sont l’un en face de l’autre.

Le bourreau assis à l’envers sur une chaise, dans le couloir qui mène à la chambre, les bras appuyés sur le dossier.

La victime endormie sur le fauteuil, encadré par la porte ouverte.

Entre eux, sur le sol, certains objets.

D’abord une petite clé, à peu près à un mètre de la chambre.

Puis le smartphone de Jadel Piva, à quatre-vingt-dix centimètres de la chaise. Un alignement parfait et pictural.

Maintenant, il faut juste que l’acteur principal se réveille.

Il ne faudra pas attendre longtemps : l’anesthésie perd de son effet.

Oh, qu’est-ce qu’il l’aime, maintenant qu’il s’agite, qu’il revient à la réalité.

Jadel Piva rejoint le monde réel, la tête penchée à droite.

Il voit le tableau familier sur le mur, le faux Morandi qui depuis toujours accompagne ses réveils. Qu’est-ce qu’il lui est arrivé ? Il s’est endormi d’un coup ?

Il tourne sa tête vers la gauche.

Il y a quelque chose, suspendue en l’air, en direction du lit. Quelque chose qui ressemble à des cordes mouillées et dégoulinantes. Comme le cordage d’un bateau.

Il y a aussi une chaine de vélo.

Une chaine de vélo, attachée tout autour de la tête de lit.

Puis, Jadel Piva regarde vers le bas.

Les cordes dégoulinantes partent d’un point de son corps.

D’un trou dans son ventre meurtri.

Jadel Piva écarquille les yeux, en fixant ses propres entrailles exposées à l’air, là, en face de lui.

Puis, il regarde la figure sur la chaise.

Encadrée par la porte.

« Je t’en prie, Jadel. Prends le temps d’admirer cette œuvre d’art. Cela m’a pris la nuit entière pour préparer soigneusement la scène. »

Jadel Piva, trop étourdi pour se laisser envahir par la terreur, mais pas assez pour perdre sa lucidité, trop engourdi par les anesthétiques pour s’évanouir ou pour crier, étudie la situation.

Dans un calme surréel, il admire la chorégraphie de ses entrailles.

Sortant d’une déchirure sur son ventre, elles traversent la chambre sur deux mètres, tournent autour de la chaine à vélo, reviennent en arrière et rentrent dans son corps. Elles ont été retirées, mais pas déchirées, comme un rouleau à saucisse. Si elles n’étaient pas retenues par la chaine à vélo, elles pourraient même être repoussées à l’intérieur, il doit y avoir un moyen.

La chaine qui garde ses entrailles en l’air est attachée à la tête de lit. Pour être plus précis, elle est fermée autour du montant le plus proche de la porte de la chambre et du fauteuil, entre la troisième et la quatrième barre horizontale qui la relie au montant opposé.

Jadel n’est pas attaché au fauteuil. Encore anesthésié autour de la déchirure, il ne ressent aucune douleur. Si ses jambes le soutenaient, il pourrait presque se lever, faire quelques pas jusqu’au lit et…

Et quoi ? La chaine à vélo est attachée au montant de cette massive tête de lit en acajou.

Pour l’ouvrir, il aurait besoin de…

« Tu cherches la clé ? », dit la figure. « Regarde, elle est juste là, en face de toi. Sur le sol, dans le couloir. »

Jadel oriente sa vue sur le point indiqué et trouve par terre le petit morceau en métal, à peine en dehors de sa chambre. Il suffirait de se lever doucement et d’aller la chercher…

« Malheureusement, Jadel, je crains que la distance qui sépare le fauteuil de la clé soit supérieure à celle qui sépare le fauteuil du lit. Il te faudra faire sortir encore quelques centimètres de tes entrailles, mais n’aie pas peur : l’anesthésie locale devrait te protéger encore pour quelque temps de l’agonie que tu pourrais éprouver. »

 

foto_Morozzi

Né à Bologne en 1971, Gianluca Morozzi a débuté sa carrière d’écrivain en 2001 avec le roman Despero (Fernandel). En 2004, il obtient le succès avec Blackout (Guanda), dont un film homonyme a été tiré. À ce jour, il a publié 28 romans et 212 nouvelles. En plus de son métier d’écrivain, il est aussi musicien et animateur de radio. Ses dernières publications sont : Il Vangelo del coyote (Mondadori), Gli annientatori (TEA) et Dracula ed io (TEA).

Traduit de l’italien par Francesca Vinciguerra

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