L’âme double du «Gorille» de Sandrone Dazieri

Par Serena Terranova

Le protagoniste s’appelle Sandrone Dazieri, comme son auteur. Il travaille en tant que « Gorille », responsable de la sécurité à l’occasion de fêtes et d’évènements publics ou privés : s’il y a la moindre possibilité que quelque chose ne marche pas, on fait appel à lui. Il apparaît pour la première fois dans Sandrone & Associé (2001) et réapparaît dans les quatre autres romans de la série écrits par l’auteur milanais jusqu’en 2010.

Vigilant dans la foule, guettant les moindres détails sur les lieux où il travaille et dans les mouvements des personnes autour de lui, Sandrone a l’air menu, mais cache une agilité hors pair ; ses yeux sont rapides et ses mains capables d’arrêter le pas d’hommes plus costauds et méchants que lui. Engagé en politique dans son passé, il garde encore un fort sens de la justice. D’ailleurs, il est toujours fidèle à une échelle de principes qui le rendent capable de juger les personnes et les dynamiques de pouvoir qu’il rencontre.

Ainsi décrit, ce personnage nous apparaît comme on ne peut plus intègre. Cependant, dès les premières pages du roman, nous découvrons le secret qui le caractérise : le Gorille ne dort jamais.

Debout 24 heures sur 24, sa personnalité alterne avec celle de son double, l’Associé. Au moment où le premier, mort de fatigue après une journée de travail, se laisse tomber sur son lit, l’autre prend le relais et poursuit les travaux domestiques laissés à moitié finis ou les enquêtes ouvertes. Bien sûr, la nuit appartient à l’Associé, alors que le jour est à Sandrone. Ils ne sont pas nombreux à savoir pour son absence de sommeil et son âme schizoïde : quelques amis et ses copines, les seuls capables de tolérer sa transformation et le changement intermittent de sa personnalité. Grâce à son corps agile et à son métier, le Gorille a pour but de protéger les gens, de résoudre les problèmes et même de faire surgir une toute petite portion de la vérité que le crime et les spéculations cachent dans ce monde. En même temps, il lance un appel à l’aide pour être accepté tel qu’il est : divisé, fendu par ses contradictions, brisé de façon irréversible.

Le seul moyen que les deux personnalités connaissent pour se reposer dans le même corps, s’accordant ainsi une trêve, est le coma profond. C’est ce que raconte Sandrone se soigne (2002), entre le premier et le deuxième roman de la série. Sandrone surgit étourdi de son coma, mais pour une fois guéri des blessures subies au cours de ses aventures.

 

 

 

Le Gorille accomplit beaucoup de missions au cours de ses romans : bagarres, flirts, affrontements, fuites, enquêtes par téléphone et dans la rue, refuges improvisés et face à face avec ceux qui, surpris, sont obligés de révéler leurs subterfuges. Mais il est aussi question de frigos, de tuyaux cassés, de papier peint qui rappellent l’enfance, de couloirs dans lesquels ont lieu des évènements inattendus. Et puis de caractères forts, de visages aux couleurs les plus diverses, d’uniformes variés et de détails qui ramènent le lecteur à un monde plus que concret, avec tous ses défauts et ses couleurs, que nous négligions par excès d’habitude.

Le Gorille vit pleinement son exceptionnalité et entraîne le lecteur dans cet univers hyperactif et hypersensible. Il l’amène à croire que tout a lieu dans cette dimension subjective, alors que tout advient et se transforme autour de lui.

Ceux qui entreprendront de lire le Gorille, devront faire attention au charme que ses livres exercent dès les premières lignes : les lecteurs devront slalomer entre des actions périlleuses et des luttes à grande vitesse et courir d’un bout à l’autre de la ville de Milan ; louvoyer entre des personnages nouveaux à connaître pleinement ou des individus de passage dont il faudra garder en tête les moindres détails pour résoudre les énigmes des scènes suivantes. Et puis aussi des bières fraiches à boire sur le seuil de la nuit et un lit toujours différent à faire chaque matin.

Plonger dans les romans de Sandrone Dazieri consacrés à cet alter ego fou, c’est comme entrer dans la vie de quelqu’un sans demander la permission : c’est un pacte signé à l’origine de l’écriture capable de nous plonger dans les recoins les plus sombres du roman noir italien. Un roman aux dialogues brillants et à la prose douce et fluide. Un voyage stimulant notre curiosité et notre esprit enquêteur à chaque variation de l’intrigue.

Traduit de l’italien par Francesca Vinciguerra

Bibliographie partielle en italien :

Bibliographie partielle en français :

  • DAZIERI, Sandrone, Sandrone & associé, traduit de l’italien par Maria Grazzini, Éditions Métailié, 2001, 252 pages.
  • DAZIERI, Sandrone, Sandrone se soigne, traduit de l’italien par Serge Quadruppani, Éditions Métailié, 2002, 294 pages.
  • DAZIERI, Sandrone, Le Blues de Sandrone, traduction de Serge Quadruppani, Éditions Métailié, 2004, 294 pages.

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