Ernesto De Martino : une vie magique de la Basilicate

Par Francesca Vinciguerra

Entre 1950 et 1957, alors que le nord et le centre de l’Italie vivent leur miracle économique, Ernesto De Martino accomplit une série d’« expéditions ethnographiques » en Basilicate. « Expédition » n’est pas un mot choisi au hasard : De Martino, en désignant ainsi ces voyages, voulait souligner le paradoxe qui accompagnait la méconnaissance italienne à l’égard d’une grande partie de son territoire. De ces voyages naissent les œuvres de De Martino aujourd’hui définies comme « méridionalistes » : Le Monde magique, Italie du Sud et magie et La Terre du remord.

À la lecture de ses écrits sur la Basilicate, l’Italie d’antan découvrait un monde mystérieux et arriéré, à la fois opposé et complémentaire à cette Italie lancée dans le progrès et dans l’élan industriel. Aujourd’hui, les lecteurs découvrent non seulement une voix étonnante de précision et de clarté, mais se heurtent aussi à une richesse culturelle archaïque, déjà alors sur le point de tomber dans l’oubli.

DeMartino

Fascination : faire et défaire dans la société rurale

« Io che t’ho fatto ti disfo. Come ti faccio, ti disfo… » (Moi qui t’ai fait, je te défais. Comme je te fais, ainsi je te défais), chantait l’acteur Ascanio Celestini dans son film La Pecora Nera. Le rythme de la vie magique de la Basilicate comme elle est décrite dans Italie du Sud et magie semble suivre ce même refrain, telle une araignée qui enlace les habitants de cette région reculée ou qui les laisse partir, selon les envies. Les premières pages offrent une série de témoignages du phénomène de fascination et de toutes ses variantes d’affascinatura, affascino, malocchio, attaccatura, invidia ou encore de sorcellerie. Comme l’auteur ne manque pas de le souligner, avec ce sujet, nous touchons directement à la base structurelle de la « basse magie » de la région Basilicate :

Ce terme définit une condition psychique d’empêchement et d’interdiction et, en même temps, un sens de domination exercée par une force aussi puissante qu’occulte qui limite l’autonomie de la personne, sa capacité de décision et de choix. Le terme d’affascino désigne également la force hostile qui circule dans l’air et qui ourdit des machinations en dressant des obstacles ou en soumettant à la contrainte. 

La vie obligée dans un régime de vie appauvrie et dans l’incertitude liée à la survie et au futur ont fait surgir dans la population de la Basilicate de cette époque une idée de menace constante. Ainsi, un enfant en parfaite santé peut susciter l’envie d’une voisine malheureuse et tomber malade sans explication médicale cohérente ; le sein riche de lait d’une maman peut causer l’envie d’une autre, et provoquer le « dessèchement » du sein de la première, et ainsi de suite : les exemples sont innombrables.

Page après page, à la lecture des histoires documentées par De Martino, les peurs et les précautions apparaissent, nous apprenons par cœur les refrains apotropaïques et les symptômes de l’affascino, nous guettons le regard envieux de la communauté….

Chi ti ha fascinato?                                                Qui t’a ensorcelé ?

L’occhio, il pensiero e la cattiva volontà.               L’œil, la pensée ou la mauvaise volonté.

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La puissance du négatif et le risque de la perte de soi

Dans ses études, l’ethnologue cherche une explication à la persistance dans l’ère moderne de ce réseau complexe de croyances traditionnelles, qui souvent croisent la foi chrétienne. Selon De Martino, la cause de cette persistance serait non seulement à rechercher dans la vie précaire, mais aussi dans le danger de naufrage psychologique qu’elle peut engendrer : l’individu fait constamment face à la négativité de son existence et à celle de ses proches, et cela peut devenir à tout moment insoutenable. La perte d’un enfant, la honte publique, un mariage arrangé, une détresse quelconque peuvent devenir une situation sans échappatoires dans cette société fermée et immuable depuis des siècles. La magie servirait donc à l’individu « égaré » à retrouver la raison après une crise, comme une sorte d’horizon d’ordre qui au-delà de l’Histoire serait capable de réabsorber la négativité imminente :

En effet, sur le plan métahistorique de la magie, toutes les grossesses sont heureusement menées à terme, tous les nouveau-nés sont viables et pleins de vitalité, le lait afflue toujours abondamment dans les seins des mères, toutes les maladies guérissent, (…) et ainsi de suite, c’est-à-dire exactement à l’opposé de ce qui se passe dans l’histoire. En vertu du plan métahistorique, considéré comme horizon de la crise et comme lieu de résolution de l’historicité du devenir, on instaure un régime d’existence protégé qui d’une part défend contre les irruptions chaotiques de l’inconscient et de l’autre jette un voile sur l’évènement et permet d’« être dans l’histoire comme si on n’y était pas ».

La révolution historique d’Ernesto De Martino

La vraie nouveauté dans les études d’Ernesto De Martino réside dans la démarche d’historisation de la magie. En effet, jusqu’à ce moment, l’ethnographie avait eu tendance à rechercher, dans l’horizon global de ses études, des liens et des similarités qui puissent permettre d’entrevoir un cadre exhaustif et cohérent de la vie « magique ». Ainsi, un rite accompli dans la Grèce ancienne pouvait être assimilé à un rite découvert dans l’Afrique contemporaine ou dans l’Europe de la Renaissance. Ernesto De Martino sort de cette idée de cohérence arbitraire pour étudier au plus près les rapports entre les phénomènes et l’Histoire dans laquelle ils se sont développés : les rituels étudiés en Basilicate dans les années 50 sont tels parce qu’ils sont utiles à cette population déterminée, dans ce contexte historique précis, géographique et culturel.

Ernesto De Martino, avec son « expédition » en Basilicate, voulait contribuer à la rédemption du peuple de la région, en montrant au reste de l’Italie la richesse de sa culture, au-delà de son apparence arriérée. Montrer que derrière le jugement de « honte nationale » donné par Togliatti, se cachait une civilisation qui avait pris une voie différente du reste de la péninsule, mais pas pour autant primitive : s’il est vrai que la civilisation moderne est née de la victoire de la rationalité sur la magie, la Basilicate a longtemps représenté une précieuse alternative à cette voie.

Bibliographie française :

Bibliographie italienne :

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