Raffaele Nigro : le réalisme magique en Basilicate

Par Francesca Vinciguerra

Inspiré de la magie des romans sud-américains, de la puissance de Dostoïevski, de l’utopie de Tommaso Campanella et de la philosophie de Giordano Bruno, l’écrivain Raffaele Nigro raconte une histoire de la Basilicate libérée de toute prétention idéologique ou de rédemption. En bâtissant un roman historique qui s’éloigne de la tradition du vérisme italien, il donne vie à une œuvre tout à fait originale. Si vous souhaitez connaître la littérature contemporaine de la Basilicate, voilà un auteur qu’il ne faudra pas laisser de côté.

Raffaele Nigro

Né en 1947 à Melfi, dans le nord de la Basilicate, Raffaele Nigro a été chef de rédaction pour la RAI dans la région des Pouilles, où il vit encore aujourd’hui. Deux de ses romans ont été traduits en français : Les Feux du Basento, en 1987 (lauréat du prix Campiello) et La Baronne de l’Olivento, en 1996.

Raffale Nigro

Les Feux du Basento, un « mélange de chroniques et d’imagination »

Une note de l’auteur ouvre le roman avec cette phrase à la fois énigmatique et révélatrice : « Les faits racontés dans ce livre sont (comme toujours dans l’Histoire) un mélange de chroniques et d’imagination. » En effet, grande Histoire et petite histoire se mêlent dans le roman de Raffaele Nigro, qui laisse de côté la narration des grands évènements pour surtout porter son attention sur la vie des individus en dehors de l’Histoire avec un grand H.

Les évènements racontés sont compris entre 1784, date coïncidant à peu près avec la Révolution française ; et 1861, date de l’Unification de l’Italie. Nous suivons de près l’une des périodes les plus difficiles pour la région de la Basilicate, tourmentée entre la décadence du Royaume de Naples, les incursions françaises, le besoin d’indépendance d’une Italie depuis toujours fragmentée, la pauvreté et l’appel aux armes des paysans, qui poussent les plus jeunes à abandonner leurs familles et à chercher une alternative à l’armée étrangère dans le maquis avec les brigands.

La narration est confiée à la famille Nigro, des journaliers dont les générations se succèdent, dont la vie est rythmée par le travail des champs et les incursions des armées du moment. Entre Pasquale Nigro – le premier personnage de la famille présenté – et Bartolomeo Nigro, sur le futur duquel se termine la narration, se succèdent cinq générations de personnage dont nous allons connaître les rêves et les malheurs.

« En 1784 Angiolello Del Duca prit un bain mémorable. »

Ainsi commence Les Feux du Basento. L’auteur nous place très rapidement dans un contexte historique précis, en décrivant le bain du brigand Angelo Del Duca dans les eaux du fleuve Ofanto, épié en cachette par un Pasquale Nigro émerveillé. Pourtant, malgré la précision historique, nous percevons déjà le ton mythique qui enveloppe la narration, comme s’il s’agissait d’une fable, ou d’un conte épique. C’est en effet la voix de Pasquale qui ouvre le roman, racontant l’anecdote du bain à la tribu d’enfants et petits-enfants rassemblés autour du feu, un soir d’hiver, bien des années plus tard. Parmi son public émerveillé, nous suivrons de près deux personnages : son fils Francesco Nigro et sa belle-fille Concetta Libera Palomba. À travers le premier, nous découvrons le goût commun des hommes de la famille Nigro pour l’utopie. Chacun d’entre eux a une obsession, un rêve, une raison qui le pousse à l’action. Francesco, par exemple, cultive l’idée que la culture a le pouvoir de changer les hommes. Ainsi est-il décrit dès la deuxième page du roman :

Parfois Francesco Nigro assemblait une belle poignée de mots et répétait en vers le récit de son père (…) et, entre temps, il pensait que s’il était né brigand il aurait été généreux comme Angiolello Del Duca, tandis que s’il était né baron, il aurait appris à écrire et à lire. Mais il n’était ni baron ni brigand et il ne lui restait qu’à se repaître de chimères.

Le fils de Francesco, Raffaele Arcangelo, suivra la voie chrétienne en opposition aux règles du pouvoir, alors que son frère Carlantonio vivra dans le besoin constant de la confrontation. Dans la génération suivante, Vitodonato vivra à travers son fils Bartolomeo l’accomplissement de son Rêve Américain. Les personnages féminins, au contraire, ont une idée beaucoup plus pragmatique de l’existence, véritables matriarches dans les murs familiaux, et souvent pivots de la raison de leurs époux.I fuochi del basento

Le réalisme magique

« Chroniques et imagination », nous dit l’auteur dans la note en ouverture du roman. En effet, au-delà des petites et grandes chroniques, nous avons affaire à un roman qu’il est sans doute possible de situer dans le genre du réalisme magique. Un des éléments nous permettant de le cataloguer ainsi est la présence réelle et constante, dans les moments d’égarement des membres de la famille Nigro, de leurs ancêtres. Pietropaolo, un des enfants mort-nés du mariage entre Francesco et Concetta Libera, en est un exemple :

Du profond du maquis quelqu’un l’appela à voix haute. Il s’enfonça, soupçonneux, et fut surpris de rencontrer Pietropaolo. “Je t’ai appelé pour te parler, car il est facile de se perdre et difficile de se retrouver. Arrête-toi, car c’est de ce que tu vas décider aujourd’hui que dépendra ton futur.”

Sûrement inspiré par le réalisme magique sud-américain, Raffaele Nigro reprend beaucoup de techniques d’écriture de Garcìa Marquez et Guimaraes Rosa, mais en les adaptant à nos latitudes. Pour faire cela, il recourt plutôt aux études anthropologiques d’Ernesto De Martino qu’à la littérature méridionale italienne. Il n’est donc pas inusuel de croiser dans les pages de ce roman un groupe de “tarantati” en proie à des convulsions rythmées par la musique, ou d’assister à l’intervention de la Vierge, comme un Deus ex machina du théâtre ancien.

Du fond du puits du temps

Bien qu’assimilable pour certains aspects aux auteurs méridionalistes, Raffaele Nigro prend décidément des distances avec ce courant littéraire : le but de l’auteur n’étant pas de faire un portrait naturaliste et fixe, ou pire de pratiquer la dénonciation historique, mais plutôt d’entreprendre une description dynamique du Sud italien et de son histoire :


« Dans mon roman il n’y a pas de dénonciation, seulement une description passionnée, mais vigilante de la réalité culturelle du Sud, sous un angle anthropologique et archaïque », dit l’auteur dans une interview accordée à la sortie du roman. « J’ai voulu regarder l’herbe de ses racines et raconter l’histoire du fond d’un puits, sans perdre de vue ce qu’il était en train de se passer à l’intérieur du puits ».


Ce n’est pas donc une carte postale du passé que Raffaele Nigro nous envoie avec ce roman, mais une tentative de compréhension d’un présent difficile, à travers un regard sur le passé dénué de jugements, mais riche en stupeur.

Éditions françaises :

Éditions italiennes :

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