Conversation avec Gioacchino Criaco : écrire une histoire vraie de Calabre

Par Francesca Vinciguerra

Avant le début du festival Toulouse Polars du Sud, l’écrivain calabrais Gioacchino Criaco accepte de rencontrer les étudiants d’italien de l’Université Jean Jaurès. Nous nous retrouvons alors dans le chapiteau éphémère : un écrivain séraphique, une enseignante inquiète et des étudiants gênés. Le bruit est ahurissant : lecteurs, auteurs et éditeurs fêtent déjà leurs retrouvailles. Les étudiants prennent place et Gioacchino Criaco brise le silence avec une phrase mystérieuse : « Egò canonàu tà logìa » : je protège les mots d’un peuple qui les a perdus et qui, depuis, navigue dans les antres des nuages…

M. Criaco, votre roman La Soie et le fusil (ici, la critique de Maria Zappia pour La Bibliothèque italienne) n’est pas un policier et, par rapport à votre premier roman Les âmes noires, nous ne pouvons pas non plus le définir comme un noir. Comment le définissez-vous ?

On demande souvent aux écrivains de définir le genre de leurs œuvres, sans penser que peut-être nous ne nous sommes pas posé la question de les inscrire dans des critères définis. Je vais vous dévoiler quelque chose que pas grand monde ne connaît en dehors de la Calabre : il existe, dans ma région, une école littéraire très ancienne qui descend de la première Chanson des gestes au monde : La Chanson d’Aspromonte, qui raconte l’histoire de la troisième croisade, partie des côtes calabraises. Elle fût rédigée en normand, mais depuis quelques années, nous avons réussi à en obtenir une copie en italien. Tous les écrivains de ma région en ont subi l’influence. Moi aussi d’ailleurs, et dans La Soie et le fusil c’est évident. En ce qui concerne les écrivains que je considère comme des références, il faut bien sûr nommer Corrado Alvaro, l’un des écrivains le plus importants du XXe siècle. Ces deux éléments, l’épique Calabraise et Corrado Alvaro, sont indispensables pour tout écrivain de la région.

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Et la grande Grèce ?

Elle est présente non seulement dans la littérature, mais aussi dans notre vie de tous les jours : la vraie langue calabraise est le grec homérique, parlé aujourd’hui par 3.000 personnes sur la côte Est de l’Aspromonte. Quand j’ai commencé à écrire mes romans, je l’ai fait en italien, mais déjà dans Les âmes noires ce n’était pas un italien parfait, c’était plutôt la transcription des pensées d’un calabrais. Par la suite, j’ai utilisé un peu plus de patois et à partir des prochains romans je vais en faire un usage beaucoup plus important. Depuis quelque temps, les jeunes ont commencé à vouloir l’apprendre et l’enseigner à l’école. Je soutiens profondément ce genre d’initiatives. Redécouvrir sa propre langue n’a rien à voir avec la nostalgie, au contraire ! C’est ce qui nous permet de rester ancrés à la réalité : la parole définit le rapport de l’homme avec tout ce qui l’entoure. Elle est histoire, stratifiée dans le temps.

Je vous donne un exemple pratique : tous les nouveau-nés après 1920 ont un rapport d’hostilité avec l’Aspromonte, puisque, d’une génération à l’autre, avec le fascisme, ils ont dû utiliser un mot latin pour le définir : asper, dur, aride, hostile, âpre. Mais quand j’ai commencé écrire, j’ai découvert que « aspru-oscia­ », comme on appelait l’Aspromonte en grec, voulait dire ombre lumineuse, blanche. Ce qui pour le grec était blanc et lumineux, avec le latin était devenu âpre et hostile. Cela change tout ! Seulement à travers la connaissance de la vraie signification des mots, nous pouvons avoir un rapport plus réel et complet avec le monde qui nous entoure.

Les femmes ont une grande responsabilité dans votre roman : ce sont elles qui apportent la lueur d’espoir qui change l’atmosphère de La Soie et le fusil de celle de Les âmes noires. Pourquoi ?

L’élément féminin a toujours été prépondérant en Italie du Sud. Chez nous, la montagne est femme, la mer est femme, celle qui protège la montagne est encore Perséphone, la déesse des Enfers. Dans La Soie et le fusil, celles qui se battent pendant six siècles pour terminer une guerre ce sont les femmes. Ce sont elles qui, dans les parfums des salles des métiers à filer, ne composent pas seulement trames et tissus, mais trament pour la paix.

Il faut par contre que je dévoile une ruse de mon écriture. Quand j’ai commencé à écrire, en 2008, on ne pouvait pas se limiter à raconter la beauté de ma région : personne ne m’aurait lu. Les lecteurs, de la Calabre, veulent connaître seulement une chose : la mafia. Si l’on parlait de mafia, les maisons d’édition allaient vous publier, sinon, pas un seul journal n’aurait montré de l’intérêt. Je me suis donc trouvé face à un dilemme : je voulais dire des choses. Je voulais bâtir une contre-histoire de la Calabre et du sud de l’Italie. Comment je pouvais attirer l’attention des lecteurs ? Il fallait que j’utilise ce que les médias considéraient comme intéressant. Les médias voulaient de la mafia ? Je leur ai donné la mafia. Je leur ai donné des histoires noires et terribles. Mais parmi ces histoires, il y avait aussi la montagne, splendide. Et encore la mer, et les graines de la présence d’une culture ancienne. La mafia et les femmes ont été mon cheval de Troie. Quand j’ai enfin obtenu la reconnaissance des lecteurs, j’ai commencé à écrire ce que j’aurais voulu dire depuis le début : la vraie culture et la vraie histoire de Calabre. Malheureusement, nous ne pouvons pas nous passer des mécanismes de la communication.

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Question d’étudiant. Victor Jeannot, L1 : Vous dites que pour vendre son œuvre, il faut utiliser les thématiques de l’actualité comme la mafia ou les femmes. Mais cela n’implique pas une offense à la liberté d’expression et d’écriture ?

Oui, mais j’ai aussi dit qu’il faut le faire au début, pour commencer. Maintenant, je peux dire ce que je veux quand je veux. Ce n’était pas le cas en 2008 : je n’étais qu’un petit calabrais fils de calabrais, renfermé dans mon coin de monde, peint par l’opinion publique comme un criminel. Il fallait que je trouve un moyen pour sortir de cet angle mort. Je n’ai pas eu d’autres choix que d’écrire ainsi. C’était mon compromis pour arriver à raconter ma vérité. Aujourd’hui, après avoir conquis les éditeurs et les lecteurs, je peux le faire. Aujourd’hui je peux choisir. La pire partie de cette histoire est la ‘ndrangheta. La meilleure partie, la révolte des cueilleuses de jasmins (La Maligredi). Mais il fallait les raconter dans cet ordre. La liberté de dire ce que l’on pense est une conquête, pas un cadeau.

Dans vos livres, nous ne lisons quasiment jamais le mot ‘ndrangheta et, quand elle fait son apparition, elle est toujours traitée de façon peu amicale. D’ailleurs, aucun de vos personnages n’en fait jamais vraiment partie. Quelle réalité voulez-vous raconter ?

En général, je refuse – comme tout calabrais – d’utiliser le mot “’ndrangheta”. C’est un terme que nous considérons comme raciste et qui historiquement n’a jamais existé. Les noms des organisations criminelles calabraises sont plutôt « Onorata società », « Fibbia » ou « Cerchia ». Le terme le plus utilisé est espagnol : « Entraños », qui signifie « encerclé ». ‘Ndrangheta est un terme raciste parce qu’il vient du grec andros agathos : les meilleurs hommes de la société. En utilisant ce terme, nous donnons à cette entité une histoire millénaire, mais avant le XVIIIe siècle, il n’y avait pas de mafia en Calabre. D’ailleurs, elle existe aussi ailleurs. En faisant des recherches pour La Soie et le fusil, j’ai découvert l’histoire de la Triade chinoise : elle partage avec la mafia les rites d’affiliation, les logiques, les justifications historiques après l’occupation du Sud par le Nord. Quand les forces septentrionales arrivèrent dans le sud du pays, ils institutionnalisèrent cette partie de la société qui existe dans toutes les sociétés du monde : celle des hommes qui veulent jouer au-dessus des règles et de la légalité. Ces hommes sont devenus la mafia, une police clandestine pour un État qui avait besoin d’imposer son pouvoir. Mais nous avons toujours été contraires à la mafia ! Pour nous, la ‘ndrangheta ce sont les personnes qui auraient dû prendre le parti du peuple, mais qui l’ont vendu à l’envahisseur. C’est l’État qui a permis à la mafia de rester forte et imbattable, presque jusqu’à la fin du XXe siècle, quand enfin les institutions ont décidé de changer et de la combattre. Avant ce moment-là, c’était le peuple qui se battait contre elle. Et, bien sûr, il ne pouvait pas le faire en employant que des fleurs et des belles paroles ! Il y a eu une vraie guerre, durée des décennies et qui dure encore. Mais, puisque ceux qui ont raconté cette histoire n’étaient pas calabrais, ils l’ont raconté comme s’il s’agissait de guerres de ‘ndrangheta.

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Pour revenir à mes personnages, les « âmes noires » de mes romans sont certes des criminels terribles : ils ont kidnappé des gens, géré des trafics des drogues. Mais ils n’étaient pas mafieux. Ils étaient nés avec l’idée de se battre contre la mafia. Après, quand on commence un parcours criminel, on devient un criminel. Le seul moment où ils regrettent leurs actions, c’est quand ils s’aperçoivent qu’ils sont devenus l’ennemi qu’ils avaient essayé de combattre.

Question d’étudiant. Giulio Orlandini, L3 : Nous pouvons donc dire que votre objectif est de rétablir la vérité ?

Oui, un de mes objectifs est de créer une contre-histoire de la Calabre et du Sud, pour rendre justice à ce qui s’est passé. Si le côté négatif de l’histoire existe, il faut aussi laisser l’espace aux histoires d’incroyable héroïsme qui existent dans la région. Dans La Maligredi, je raconte le ’68 Calabrais : une guerre civile qui a duré sept ans, faite par les cueilleuses de jasmins. Cueillir les fleurs de jasmin pour en tirer des huiles essentielles et des parfums, pendant longtemps, a été le seul travail existant en Calabre. Mais les jasmins n’ouvrent leur parfum que pendant la nuit, et c’est à ce moment qu’il faut les cueillir. Une fois le soleil couché alors, les femmes partaient vers les terres des aristocrates pour cueillir les fleurs et gagner le peu d’argent utile à donner à manger à leurs enfants. Les jasmins étaient payés au kilo, et pour atteindre ce poids il fallait 8.000 fleurs. Les championnes arrivaient à cueillir jusqu’à 5 kilos de fleurs par nuit.

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Nous trouvons des correspondances historiques avec ce genre de travail, presque de l’esclavagisme, avec les Afro-Américains qui cueillaient le coton dans les champs ou avec le « caporalato » des migrants d’aujourd’hui. Jusqu’en 1977, les esclaves c’était nous. L’histoire de la guerre civile des cueilleuses de jasmins n’a jamais été racontée auparavant : elles commencèrent à protester pour obtenir des meilleures conditions de travail, un contrat, des gants et des bottes. Comment l’État a-t-il répondu, selon vous ? Ils ont envoyé les soldats. Et qui intervenait directement auprès des grévistes ? La mafia. L’État, jusqu’aux années ’80, ne soutenait pas les Indiens d’Amérique, mais les cow-boys… Le peuple calabrais doit accepter ses fautes, mais la société a aussi ses responsabilités. Il faut mettre en place une œuvre de vérité. Mon rôle est de le faire en tant que fils de la Calabre et de son peuple.

C’est pour ça que vous avez commencé à écrire ?

Oui. Quand j’étais jeune, après avoir assisté à toute une série de révolutions ratées, j’ai décidé de faire ma propre révolution : je me suis enfui. J’ai été avocat à Milan, j’avais une belle maison, une belle vie, j’ai voyagé… Et à 44 ans je me suis demandé quel était le sens d’une vie pareille. Quelle signification ma vie pouvait-elle bien avoir, si je n’étais pas en train de payer ma dette envers ma terre et mon peuple ? J’appartiens à la Calabre et à ce peuple qui encore aujourd’hui est considéré comme le pire d’Italie, un peuple criminel. Mais je ne peux pas l’accepter. Il faut que j’écrive ma vérité.

 

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