Le Christ s’est arrêté à Eboli. Carlo Levi et la question méridionale

Par Francesca Vinciguerra

En 1945, la première édition de Cristo si è fermato a Eboli (Le Christ s’est arrêté à Eboli), chef-d’œuvre de l’écrivain Carlo Levi, est publiée par Einaudi. Dans ce livre autobiographique, l’auteur retrace la période de confinement qu’il a passée à Aliano, un petit village dans la province de Matera, pendant le régime fasciste. Nous avons déjà parlé dans l’introduction de l’importance historique de Le Christ s’est arrêté à Eboli : grâce à son témoignage, Carlo Levi permit une véritable découverte de la région Basilicate par les institutions italiennes, en ouvrant la route – bien que longue et caillouteuse – du Christ bien au-delà d’Eboli.

Par contre, en ce qui concerne la valeur littéraire de cette œuvre, le lecteur doit faire preuve de prudence : la rédaction du livre, datant de 1943-1944, retrace des souvenirs et des impressions de presque dix ans auparavant. À quel type d’écriture avons-nous donc affaire ? S’agit-il de la reconstruction d’une Arcadie intime et nostalgique ou l’auteur fait-il preuve de réalisme historique ? Ce jugement reste, comme établi par un pacte subtil entre l’écrivain et le lecteur, suspendu.

Carlo Levi, médecin et intellectuel

Malgré son diplôme en médecine, Carlo Levi n’exerça jamais vraiment cette profession. Préférant depuis toujours le journalisme et l’art à la science, son cercle de connaissances compta des intellectuels tels que Piero Gobetti, Cesare Pavese ou encore Antonio Gramsci, dans la Turin effervescente des premières décennies du XXe siècle. En 1923, pendant un voyage à Paris et grâce à la rencontre du fougueux Modigliani, il développa sa capacité de rébellion contre le parti fasciste italien, alors grimpant vers son apogée. Il n’en fallut pas plus pour transformer ses intérêts intellectuels en une échappatoire du régime, d’année en année plus présent et lourd dans la société italienne. Désigné comme « intellectuel suspect » par le fascisme, il sera exilé d’abord dans la petite ville de Grassano, puis dans le bien plus petit village d’Aliano, en province de Matera. Malgré la durée relativement brève de l’éloignement (1935-1936), ce voyage représenta une étape essentielle dans son existence : les couleurs et les ombres du paysage de la Basilicate, l’existence hors du temps de ses paysans, la rage aveugle et amère de ses seigneurs, le charme ancien de sa sagesse paysanne, mais aussi la cruauté des destins de ses habitants le fascinèrent. Après la fin de la guerre, il utilisa son expérience pour rendre public l’état de misère du meridione italien, son extranéité par rapport à la vie des institutions et à l’histoire d’Italie. L’intégralité de son œuvre littéraire – à partir de Le Christ s’est arrêté à Eboli, suivi de La Montre (1952) ou encore de Les mots sont des pierres : Voyages en Sicile (2015) – eut comme but principal de soutenir la cause du progrès de l’extrême Sud italien.

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Eboli, une limite géographique et humaine

« Nous ne sommes pas des chrétiens, disent-ils ; le Christ s’est arrêté à Eboli. » « Chrétien » veut dire « homme » dans leur langage – et ce proverbe que j’ai entendu répéter si souvent n’est peut-être dans leur bouche que l’expression désolée d’un complexe d’infériorité : nous ne sommes pas des chrétiens, nous ne sommes pas des hommes, nous ne sommes pas considérés comme des hommes, mais comme des bêtes. (…) Mais il en est de cette phrase comme de toute expression symbolique : le sens littéral est beaucoup plus profond : le Christ s’est vraiment arrêté à Eboli, où la route et le train abandonnent la côte de Salerne et la mer, pour s’enfoncer dans les terres désolées de Lucanie. Le Christ n’est jamais arrivé ici, ni le temps, ni l’âme individuelle, ni l’espoir, ni la liaison entre causes et effets, ni la raison, ni l’Histoire. »

Dans les premières lignes, après une réflexion qui nous éclaire sur la signification du titre, l’auteur raconte son voyage de Grassano à Aliano. À travers ses yeux, nous apercevons les lieux de la région, racontée comme un décor de théâtre ancien. Nous nous représentons la scène fixe du village d’Aliano, dont les deux sorties correspondent aux véritables sorties de l’habitat. Les personnages des seigneurs portent des masques définis et prévisibles. Le décor est d’abord pâle et confus, mais prendra de plus en plus de place et de précision avec l’avancée de la lecture, laissant à l’arrière-plan ceux qui avaient usurpé notre espace visuel au départ : les seigneurs arrogants disparaissent, pour laisser la voix et la place aux paysans et aux femmes. L’auteur, et le lecteur avec lui, découvre le monde réglé par les liens magiques qu’Ernesto De Martino étudiera en détail quelques années plus tard.

Roosevelt et la Vierge

« J’ai l’impression d’être tombé du ciel, comme une pierre dans un étang », dit Carlo Levi pour décrire cette impression d’extranéité : il est en effet le seul témoin du monde historique dans cet univers du temps cyclique, toujours semblable, depuis des siècles sinon des millénaires. Rome, pour ces hommes, n’est qu’une entité lointaine, un mauvais destin inatteignable et méchant dont ils n’attendent rien, mais dont ils reçoivent bien les restrictions et les avis d’impôts.

Dans ce sens, l’anecdote de la présence de deux icônes votives sur les lits des habitants d’Aliano est significative : la Vierge noire de Viggiano et le président américain Théodore Roosevelt. Pas de rois, pas de Duces. Seulement ces deux images, lues la première comme une divinité archaïque de la terre et l’autre comme une espèce de Zeus bénévole, le seul symbole des institutions qui ait jamais donné de la richesse et des rêves aux gens émigrés de cette terre ingrate.

La présence de Carlo Levi à Aliano, comme elle est présentée dans sa narration autobiographique, est ouverte et empathique, dépourvue de jugements et en syntonie avec le monde paysan plutôt qu’avec les magouilles des petits seigneurs locaux. Ses connaissances médicales lui permettent d’ouvrir une brèche dans la méfiance des habitants les plus pauvres, des enfants et des femmes du village. Il s’imprègne de la vie magique et des habitudes locales, il en comprend les profondeurs et l’importance, au point que son retour à Turin le dépaysera plus que son arrivée en Basilicate. Comme si, là-bas, il avait découvert une vérité inaccessible aux lumières de son cercle d’intellectuels.

Carlo Levi

La philosophie du crai

Pour souligner les idées de temps indéfini et de résignation face au destin cruel, les paysans utilisent le mot « crai » : en dialecte, cela veut dire demain, mais un demain générique, sans volonté ni détermination, comme une brume à laquelle il est facile de se laisser aller si l’on n’a pas d’espoir. Aujourd’hui nous sommes peut-être dans ce crai philosophique : la Basilicate a réussi à briser le cercle immuable du temps et à entrevoir son futur dans l’histoire, grâce à l’œuvre de Carlo Levi et malgré les préjugés dont elle fut l’objet dans les institutions italiennes d’antan.

Bibliographie française :

Bibliographie italienne :

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