La Massaia. Naissance et mort de la fée du foyer, de Paola Masino

Par Angelica Lembo

Un roman, une fable, un conte fantastique et une pièce théâtre : il est impossible de circonscrire La Massaia de Paola Masino à un seul genre. C’est l’histoire d’une jeune héroïne sans nom, la « Massaia », un mot italien désignant la ménagère, ou femme du foyer. À travers la voix impersonnelle d’une narratrice extérieure, est racontée son évolution, à partir de sa révolte face aux contraintes sociales et familiales, jusqu’à l’acceptation – inévitable – du rôle auquel chaque femme devait se soumettre.

Dans le récit, les éléments symboliques se fondent avec le contexte quotidien : ce mélange représente la condition de la Massaia, divisée entre la pulsion de découvrir la raison d’être de toute chose et les obligations ménagères.

Paola Masino écrit La Massaia dans l’Italie fasciste des années 1930, afin de dénoncer la condition de la femme promue par la propagande du régime, qui veut réduire les Italiennes aux rôles d’épouses, ménagères et mères. Le contenu subversif en menace la publication, qui tombe sous la censure du régime ; le roman sera publié en feuilletons dans la revue Il Tempo entre 1941 et 1942, mais seulement après de nombreuses modifications, suppressions, ajustements.

Le livre s’ouvre avec l’image de la fillette recroquevillée dans une malle : c’est son armoire, son lit, sa table et sa chambre. Elle n’a besoin de rien d’autre, sa sagesse d’enfant lui suffit. Complètement repliée sur elle-même, elle est élevée à l’écart de toute forme de vie sociale et familiale, pas encore consciente du destin auquel son corps de femme la condamne.

Elle n’était pas avisée que son corps était fait d’une chair semblable à la viande exposée sur les étals des marchés ou suspendue à un croc de boucher ; elle, cependant, y dissimulait des pensées et un sexe qui était sa raison d’être.

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La mère, pour qui seules comptent les apparences, est très embarrassée par l’étrangeté de la fille et la menace continuellement, répétant qu’elle finira par la faire mourir de chagrin. Touchée par cette confession et fatiguée des moqueries de ses deux sœurs, la fillette émerge finalement de ses livres, de ses quignons de pain rassis, et quitte son refuge. Enfin, elle décide de se plier à la volonté maternelle et se soumet au rôle qui lui est assigné. Le changement commence avec une transformation physique : si elle veut être acceptée dans la société, elle doit devenir belle. Comme dans un conte de fées, elle se transforme en une jeune femme à la « beauté délicate et peu commune ».

La mère organise un bal pour célébrer cette métamorphose ; c’est l’occasion parfaite pour lui trouver un mari. Au cours de la soirée, la fille tombe amoureuse d’un garçon mystérieux, mais il refuse de l’épouser pour lui laisser sa liberté. Cependant, elle a promis à sa mère de changer, de renoncer à sa nature : enfin, elle accepte de se marier avec un oncle âgé et riche. Sa nouvelle condition la pousse à réfléchir sur la condition de la femme en général :

Elle était sensible aux tortures que l’on inflige à la matière pour lui donner forme : découpage, rabotage, plissage […]. Elle savait désormais ce que signifiait être déchiré, souillé, révélé à soi-même : la douleur au fondement de la création.

Quand elle se retrouve à incarner le rôle d’épouse et de maîtresse de maison, elle comprend que chaque femme est obligée d’accomplir le destin tracé par son mari, et qu’elle n’aura aucun pouvoir au-delà des limites de sa propre maison.

Une fois qu’ils nous ont collé ce genre d’étiquette, nos maris consentent à passer tout au plus une heure avec nous, le reste du temps nous restons cantonnées dans la cuisine ou dans le salon, ce qui revient au même, consacrant tous nos soins à la maison et à notre progéniture.

Elle se consacre entièrement à ses devoirs, mais l’absence de stimulations intellectuelles la frustre. Bientôt, elle finit par oublier ses idéaux, et la transformation est alors complète : elle est finalement devenue la Massaia, une femme tout entière dévouée à ses obsessions ménagères.

Avec ce roman grotesque et surréaliste, Paola Masino accuse la société patriarcale de tuer les inclinations des femmes et de plier leur volonté à travers l’exercice d’un pouvoir oppressif incarné par la nation aussi bien que par la famille. C’est un appel à se rebeller, à s’opposer aux contraintes qui limitent l’expression individuelle : en effet, c’est seulement grâce à l’âme rebelle et à la détermination de son auteure qu’aujourd’hui on peut lire cette œuvre, définie par elle-même comme un « livre maudit ».

Bibliographie en italien :
MASINO, Paola, Nascita e morte della massaia, (première éd. Bompiani, 1945 puis Isbn edizioni, 2009) Feltrinelli, 2019, 240 pages.

Bibliographie en français :
MASINO, Paola, La Massaia : Naissance et mort de la fée du foyer, traduit de l’italien par Marilène Raiola, Éditions de la Martinière, 2018, 352 pages.

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