La vie en temps de paix, de Francesco Pecoraro

Par Francesco Lallo

29 mai 2015, 9 h 07. Ivo Brandani, ingénieur romain âgé de presque 70 ans, attend le vol pour sa ville à l’aéroport de Sharm-el-Sheik, alors qu’une amibe envahit lentement son organisme. Il est en Égypte pour superviser les travaux de rénovation de la barrière de corail de la mer Rouge en matériaux synthétiques, qui remplace, pour les touristes, la vraie, détruite par la pollution. De là, la narration s’étend à toute son existence : à des chapitres courts dans l’aéroport, où la voix du narrateur omniscient est envahie par l’amer monologue intérieur du protagoniste, succèdent des chapitres plus longs et narratifs, qui retracent les moments clés de la vie d’Ivo en les mêlant à l’histoire récente de l’Italie : de son enfance dans la Rome de l’après-guerre aux séjours de la maturité sur les rives de la mer Égée, en passant par les révoltes de Mai 68 ou encore sa passion pour l’ingénierie en Écosse devant le Firth of Forth Bridge.

Comme dans Outremonde de Don DeLillo, les chapitres les plus courts avancent lentement dans l’ordre chronologique, tandis que les plus longs voyagent à rebours, remontant le cours du temps jusqu’à un point de non-retour où la catastrophe – de l’individu, de l’Italie, de toute la civilisation occidentale – est devenue irréversible. Si pour DeLillo ce point est l’expérimentation atomique ayant déclenché la Guerre froide, dans La Vie en temps de paix cela ne pouvait être que la Seconde Guerre mondiale : son héritage se trouve en effet dans le Trou d’Obus présent dans le jardin de la famille Brandani, dans lequel, un jour, Ivo finit par tomber. C’est de là que semble naître « ce sentiment final de catastrophe » imprégnant tout le roman et qui, comme un reflet du Prologue, représente une chute archétypale pour le protagoniste : celle de Constantinople, qui eut aussi lieu le 29 mai.

L’univers narratif du premier roman de Francesco Pecoraro, ancien architecte devenu écrivain à soixante ans, est dominé par des rapports de pouvoir, des luttes, des oppressions et des comportements instinctifs qui déchirent le tissu ordonnateur et rationnel de la société. Il n’est pas surprenant que, dans une interview accordée peu après la sortie du roman, l’auteur ait défini Darwin comme le penseur ayant le plus influencé sa vision du monde. Tous les épisodes qui composent le roman peuvent être lus comme des démonstrations d’un même théorème, selon lequel « le Temps de Paix est seulement une guerre silencieuse de tous contre tous […] : peu de violence physique, mais une lutte malveillante et cruelle, afin de se faire une place : se battre pour obtenir une partie, même petite, des ressources disponibles ».

Mais finalement ce ne sont ni l’utile ni le profit qui guident les actions des personnages, mais des pulsions plus basses et irrationnelles. Par exemple, derrière le récit de formation du chapitre « Le moteur immobile », se cache une lutte pour la reconnaissance, liée à la conquête de la gent féminine.

 

 

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Plus explicite est le chapitre « Sofrano », dans lequel Ivo, après avoir consenti par servilité à devenir régatier pour son supérieur, est obligé de subir vexations et humiliations de sa part : il découvrira avoir été invité pour servir de jouet sexuel à la compagne de son chef impuissant. Pecoraro montre ainsi comment, sous le voile de la civilisation, demeurent les mêmes instincts élémentaires qui guident le comportement de tout être vivant. Alors, si – comme l’écrit l’auteur dans le Prologue – même la chute de Constantinople n’est rien d’autre « qu’un épisode commun du mode de vie planétaire, un pic normal d’anéantissement et d’assujettissement », l’histoire humaine n’est que la couche superficielle d’un mouvement plus vaste, celui de l’histoire naturelle.

C’est là que les théories darwiniennes rencontrent celles d’un des plus illustres représentants de L’École des Annales, Fernand Braudel : en effet, selon l’historien, on ne peut parler de l’histoire individuelle qu’en étudiant la société à laquelle appartient l’individu et, à un niveau encore plus profond et déterminant, en interrogeant l’environnement dans lequel cette histoire s’est développée. Cette méthode trouve une application littérale dans le chapitre « La Cité de Dieu » où l’auteur raconte l’enfance d’Ivo après une longue digression retraçant l’origine hydrogéologique du territoire sur lequel surgira Rome et l’histoire des premières colonies humaines qui l’occuperont.

C’est pourquoi La vie en temps de paix est avant tout un roman du monde. Il y a d’abord Rome, ville dont les volutes baroques résistent à la pensée géométrisée du protagoniste : décadence de ses périphéries, ruines condamnées à pourrir sous les yeux des touristes, mais en même temps seul lieu où Ivo peut envisager de vivre, tant il est vrai que « chaque lieu forme à sa manière la pensée de l’autochtone et le marque pour toujours ». Seule la Ville de Mer, lieu de vacances où il passe les étés de son adolescence, représente une possibilité d’existence alternative, toujours imaginée, mais jamais réalisée. Mais ce qu’Ivo expérimente sur les rives de la mer Tyrrhénienne n’est qu’une anticipation de ce Sens de la Mer qui le saisira sur l’Ile Diafani, sur les bords de la mer Égée, où il s’obstine à revenir chaque été de son adolescence.

Mais là encore, s’insinue, année après année, le sens de la fin : dans la disparition progressive des poissons des eaux de la Méditerranée et dans la transformation de l’île en un « parc à thème pour touristes », qui n’a plus rien de naturel, Ivo voit les premiers signes d’une apocalypse lente, mais inexorable, bien différente des récits postapocalyptiques extraordinaires qui dominent l’imaginaire contemporain.

La dernière mission confiée à l’ingénieur Brandani s’enchaîne dans le même esprit : désormais face à la catastrophe, il se consacre sans remords à la falsification de la barrière de corail de la mer Rouge. Dans les derniers instants de sa vie, il ira même jusqu’à imaginer une extension de son projet à la planète tout entière, afin de remplacer intégralement la nature par un postiche, construite par l’homme pour l’homme. Ce sera cette microscopique amibe logée dans son cerveau qui mettra fin au délire anthropocentrique du protagoniste, en replaçant enfin l’homme non plus au sommet, mais au milieu de ce « continuum d’espèces structuré en boîtes chinoises » que nous appelons biosphère.

Traduit de l’italien par Désirée Perini

Bibliographie italienne :
PECORARO, Francesco, La vita in tempo di pace, Ponte alle Grazie, 2013, 512 pages.

Bibliographie française :
PECORARO, Francesco, La vie en temps de paix, traduit de l’italien par Marc Lesage, Éditions JC Lattès, 2017, 592 pages.

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