Ce que je n’ai pas encore dit à mon jardin, de Pia Pera

Par Francesca Vinciguerra


J’avais la sensation que ma jambe droite se desséchait, comme cela arrive parfois à une branche d’arbre.


C’est lors d’un agréable après-midi de juin que les premiers symptômes – inattendus – d’une maladie orpheline dégénérative surviennent dans la vie de Pia Pera. Dans aucun des scénarios de son futur cela n’avait été prévu, et pourtant.

Face à la perte lente, mais progressive de son corps, l’écrivaine et traductrice lit, écrit, cherche d’abord une réponse aux questions qu’il est si difficile de se poser et puis, la maladie avançant, elle ne cherche plus rien d’autre que la quiétude. Le livre qui résulte de ses réflexions est Ce que je n’ai pas encore dit à mon jardin, une perle de délicatesse et de vérité. Le livre témoigne d’une confiance courageuse en ses lecteurs, et de page en page devient journal intime, et puis traité philosophique et aphoristique, réflexion sur son existence ou encore bibliothèque précieuse, dans une élégante prose poétique.

Le jardin dont il est question dans le titre est celui de son habitation, un havre de paix dans la campagne autour de Lucques, qu’elle cultive depuis des années. Amoureuse de l’art du jardinage, Pia Pera a écrit sur le sujet tout au long de son existence, en célébrant la beauté de la nature avec la grâce de sa prose. Mais, si jusqu’au déclenchement de la maladie elle n’en avait parlé qu’à travers les yeux et la voix du jardinier, Ce que je n’ai pas encore dit à mon jardin révèle à l’auteur et au lecteur une nouvelle perspective. Le jardin – ce lieu d’expérience, de collection, de création du jardinier – devient un ultime refuge.

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Personnage du livre et interlocuteur de l’écrivaine, le jardin est aussi pour elle une mesure de l’avancée de sa maladie :

Si, au départ, j’ai pris soin du jardin, accomplissant toutes les tâches en parfaite autonomie, maintenant je dois m’occuper de moi-même. Le temps naguère consacré à tailler, creuser des trous, brûler des branches, piocher, faucher l’herbe m’est dorénavant volé par les soins nécessaires à ma survie. Le jardin, à présent, c’est presque moi.

La symbiose avec son jardin est progressive dans le texte : la passivité de l’espace vert devient la sienne, ouvrant en revanche une nouvelle perspective sur les voies de l’existence. Le chemin de son esprit est dévoué à l’acceptation d’une vie dont les possibilités physiques sont rétrécies, jusqu’à se fondre avec les saisons et la vie du jardin, jusqu’à l’accueil bienveillant de l’être étranger :

Qu’est-ce qui a changé dans mon rapport avec le jardin ?
L’empathie s’est accrue. La conscience de subir en moi aussi, à la façon d’une plante, les dégâts des intempéries : je peux me dessécher, me flétrir, partir en morceaux, et surtout, je ne peux plus bouger à ma guise. (…) Plongée dans l’instant présent, comme cela ne m’était jamais arrivé, je fais enfin partie de mon jardin, de ce monde fluctuant en perpétuelle transformation.

L’auteur, pour le livre qu’elle sait être son dernier, choisit la forme de paragraphes brefs, indépendants les uns des autres, mais chronologiquement cohérents. L’écriture reste la même, telle que le lecteur la connaît : légère et délicate dans les descriptions, malgré les circonstances. Une lecture pleine de grâce, qui trace une voie pour permettre à la lumière d’entrer dans le tunnel de la maladie.

Et nous voici aux derniers lambeaux d’été, épars, comme une mémoire brisée, dans l’inexorable ébranlement de l’automne. Il souffle un petit air frais ; sur certaines plantes il agit comme la chambre froide d’un fleuriste. Dans un singulier contrepoint de couleurs, certaines ayant l’éclat d’une peinture à l’huile, d’autres le velouté d’un pastel sur papier, le potager est parsemé de dahlias fleuris et de zinnias dont la léthargie humide, mais brûlante de l’été avait freiné les élans. Assise sur la banquette, je reprends mes lectures à ciel ouvert (…).

Le titre du jardin fait référence au poème I haven’t told my garden yet d’Emily Dickinson, qui s’interroge sur la défaillance du jardinier auprès de ses plantes le jour où il disparaîtra. Tout comme un artiste, le jardinier crée son œuvre. Au contraire d’un peintre ou d’un écrivain par contre, le jardinier ne peut pas lui promettre l’immortalité, la permanence du jardin dépendant de la sienne :

Je ne l’ai pas encore dit à mon jardin –

Tant je redoute ma défaillance

Pour le moment, je n’ai pas tout à fait la force

De mettre l’abeille dans la confidence.

(…)

Comment le jardinier peut-il abandonner son jardin, lui révéler l’imminence de son départ ? Pia Pera cherche ses réponses, dans un livre qui a ému ses lecteurs italiens et qui ne manquera certainement pas de le faire avec leurs confrères français.

Édition italienne :

PERA, Pia, Al giardino ancora non l’ho detto, Ponte alle Grazie, 2016, 224 pages.

Édition française :

PERA, Pia, Ce que je n’ai pas encore dit à mon jardin, traduit de l’italien par Béatrice Vierne, Editions Arthaud, 2019, 240 pages.

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