La Contagion, de Walter Siti

Par Roberto Moliterni

Lorsque, au printemps 2008, Il Contagio (La Contagion) sort en librairie chez Mondadori, le quatrième – et dernier – gouvernement Berlusconi est en train de se former en Italie. C’est aussi l’année de la faillite de Lehman Brothers et de la crise financière globale. L’imaginaire des Italiens a faim d’argent et de sexe. En quatorze ans de politique, Berlusconi est parvenu à faire d’un rêve interdit un rêve explicite, dit à haute voix. Tout le monde – et quand je dis « tout le monde » je veux dire « l’inconscient collectif d’une nation » – tout le monde veut sniffer de la cocaïne sur les seins d’une femme de vingt ans avec un billet de 100 euros : c’est l’image-clé de ces années-là. Des femmes qui, grâce à leur corps, veulent accéder à l’argent, des hommes qui, grâce à leur argent, veulent accéder aux femmes : des corps et de l’argent. Et voici Walter Siti, voici La Contagion, voici le cœur du récit d’un des plus importants romans de l’Italie contemporaine.

Mais commençons par Walter Siti. Qui est-il ? Jusqu’en 1994, il est un respectable professeur d’université, sorti de la prestigieuse École normale supérieure de Pise. Il est considéré comme l’un de plus importants spécialistes de Pier Paolo Pasolini, et en effet il dirige l’édition de ses œuvres complètes dans la collection des Meridiani Mondadori. En 1994, l’année du mandat électoral de Berlusconi, il publie, à 47 ans, son premier roman : Scuola di nudo chez Einaudi (Leçons de nu). Il s’agit d’un « scandaleux » – comme le définit la quatrième de couverture – roman d’autofiction dans lequel le professeur Siti révèle son obsession pour les corps masculins et grâce auquel il explore une société entière. Et il en est de même dans ses romans suivants, tous des autofictions : Un dolore normale (Einaudi, 1999 ; Une douleur normale, Verdier, 2013), La magnifica merce (Einaudi, 2004), Troppi paradisi (Einaudi, 2006) ; ce dernier est peut-être son livre le plus important, une analyse impitoyable de la télévision et le dernier publié par Einaudi (au moins jusqu’en 2018 quand il revient temporairement dans la maison d’édition turinoise). Roman après roman, l’obsession se fait plus précise, se fait plus « scandaleuse », elle implique des personnes connues, elle ne les nomme pas mais les fait deviner. Dès son premier roman, tout le monde a prévenu Siti qu’il allait définitivement se ruiner à sa sortie : il ne publierait plus rien. Dans Troppi paradisi, il avouera avoir fait entrer par piston son amant dans l’univers de la télévision, avoir utilisé de l’argent de l’université pour acheter de la cocaïne destinée à un autre amant, Marcello, un culturiste de la banlieue romaine.

Dans La Contagion, on retrouve Marcello, personnage déjà présent dans Troppi paradisi. Marcello est, avec sa femme Chiara, l’un des habitants de l’immeuble de la rue Vermeer, une rue imaginaire de la banlieue sud-est de Rome, où les vies de plusieurs personnages s’entremêlent : Francesca dit Cicci, Bruno, Mauro, Eugenio dit la Toupie, Gianfranco et d’autres qui vont et viennent, qui se succèdent dans les appartements disposés sur les trois étages du palais ou parmi les rues du quartier où l’on vend de la drogue et où l’on se prostitue. Parmi eux, certains viennent de ce quartier, d’autres débarquent du centre. D’autres, y font seulement des incursions, comme le personnage du professeur, l’amant secret de Marcello.

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Le récit, divisé en trois parties, qui correspondent à trois groupes humains différents de l’immeuble de la rue Vermeer, procède grâce à l’accumulation de faits, de petits glissements, d’enchevêtrements de relations. Tous les personnages, ou presque, aspirent à jouir sexuellement, à s’enrichir, à devenir puissants. La façon dont ces personnages agissent pour obtenir du pouvoir et le regard avec lequel Siti les observe sont la véritable nouveauté de ce roman : on les regarde de l’intérieur de la banlieue, en se mêlant à eux, pour une raison précise… car ce n’est plus la périphérie qui envie le centre — mais c’est la banlieue qui engloutit – infeste – le centre. Même la politique, qui par définition centralise le pouvoir, est attirée et engloutie par ce trou noir : elle suit et imite ouvertement le peuple, tendant à lui ressembler et à se confondre avec lui. Des hommes politiques qui racontent des blagues, qui s’habillent avec des sweat-shirts moches, qui font les DJ sur la plage, torses nus…

La langue de Siti est contaminée par le monde qu’elle raconte : elle se plie et se mélange au  dialecte romain des borgate. Pour la première fois chez lui, la voix du narrateur est à la troisième personne du singulier. Il extrait des phrases des conversations et les fond dans sa prose, il les enchâsse dans le récit entre des parenthèses foudroyantes qui, seules, sont suffisantes pour ouvrir une fenêtre sur le monde des personnages dont il parle. C’est un mélange savant, où l’auteur se soumet au charme de la langue de la borgata, comme dans la relation entre le professeur et le personnage de Marcello (le professeur ira même jusqu’à perdre sa dignité de personne socialement respectable). Cette soumission du professeur deviendra totale quand, dans la troisième partie (« La vérité »), Siti avoue, à la première personne, dans un coup de théâtre littéraire, être le professeur en question et avoir manipulé le récit, car il voulait que les choses se terminent différemment par rapport à ce qui s’était passé dans la réalité. Le roman revient ainsi à l’autofiction. Dans le sens le plus précis du terme : un récit dans lequel l’auteur est le protagoniste, mais dont on ne sait pas si ce qu’il raconte est vrai ou faux, mais qui, en tout cas, se fait passer pour vrai.

Siti, qui a aussi écrit un très bel essai sur l’autofiction (Il realismo è impossibile, Nottetempo, 2013), est un prestidigitateur qui joue avec habilité avec la frontière entre vérité et fiction. Il dissémine des indices pour nous faire croire que ce qu’on lit est vrai, même les faits les plus crus, et en même temps d’autres minuscules indices les démentent : dans La Contagion, on parle d’un supermarché de la chaîne Esselunga, qui à Rome, à l’époque à laquelle le roman est sorti, n’existait pas encore. Vu la parfaite connaissance de Rome qu’a Siti, car il y a longtemps vécu, on peut penser qu’il s’agit d’une erreur consciente, un défi lancé au lecteur.

Cette nécessité de mélanger le vrai et le faux est fondamentale dans l’autofiction, chez d’autres auteurs italiens aussi (Francesco Piccolo, Teresa Ciabatti, par exemple, qui, comme Siti, dans ces années-là ont été nominés pour le prix Strega) : car elle permet à l’auteur de se situer non pas au-dessus de ce qu’il raconte, mais au même niveau. Grâce au filtre du mensonge, l’auteur peut se permettre de confier mesquineries et scélératesses (qui sont le vrai sujet, le centre du récit), sans être accusé d’en être à l’origine. Cela place le lecteur dans un état d’absence de jugement.

Le voyage dans la littérature de Siti, et dans La contagion en particulier, est une boucle qui part d’une communauté (rue Veermer), et qui en passant par un individu (Siti lui-même), finit par se dissoudre dans l’inconscient collectif (l’Italie berlusconienne et maintenant salvinienne) : personne ne peut se sentir en sécurité, personne n’est exempt d’une fascination pour la décadence. Troppi paradisi commençait par une phrase foudroyante, une déclaration d’intentions paradoxale et ambitieuse qui, en se réalisant, devient le miracle de la littérature de Siti : « Je m’appelle Walter Siti, comme tout le monde ».

Traduit de l’italien par Cinzia Dezi et Désirée Perini

Bibliographie en italien :

SITI, Walter, Il contagio, Mondadori, 2008, puis Rizzoli, 2017, 370 pages.

Bibliographie en français :

SITI, Walter, La contagion, traduit de l’italien par Françoise Antoine, Éditions Verdier, 2015, 336 pages.

1 Comment on La Contagion, de Walter Siti

  1. Luisa Di Genni // 28 décembre 2019 à 8:43 // Réponse

    Cette article donne un très intéressant nouvelle point de vue.

    J'aime

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