Sciascia, l’inventeur de la vérité

Par Salvatore Silvano Nigro

Beaucoup de portraits ont été rédigés pour essayer de saisir l’écrivain Leonardo Sciascia. Mais tout essai s’est avéré une ébauche plus ou moins convaincante. Personne n’a pu achever un portrait réussi, parfait du point de vue artistique. Giuseppe Montesano constitue une exception : en 2009, il a dessiné un portrait digne d’un véritable auteur, une épreuve de narration touchante et intelligente. Sciascia surpris à la bibliothèque, moine enfermé dans ses pensées, enquêteur au nom de la raison et de la justice, à mi-chemin entre philologie interprétative et invention de la vérité : « Un moine bibliophile et mélancolique absorbé par sa tâche, mais un moine dont le froc laisse entrevoir la queue d’un diable à l’esprit éclairé ; un Sicilien chez qui l’île aux merveilles et aux secrets sombres est devenue chair et haleine ; un Sicilien qui est sur le même pied d’égalité que Stendhal et Voltaire et toute la culture européenne ; un écrivain raffiné et amoureux du mot juste ; un homme courageux qui n’hésite pas à se remettre en question : toutes ces suggestions composent l’image de Leonardo Sciascia qui s’offre aujourd’hui à nos yeux. En Italie, et sans doute en Europe, Sciascia est considéré comme un cas unique, un écrivain décliné à la fois au singulier et au pluriel, qui ne ressemble à personne. » La voix de Sciascia, tout comme celle de Pasolini, a retenti grâce à un « écho public » si puissant qu’il faisait trembler les palais du pouvoir politique « à partir de sa curieuse expérience sicilienne », et, comme Gore Vidal l’a écrit, « il a atteint des résultats littéraires qui ne ressemblent à rien d’autre en Europe ».

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Cette introduction critique ouvre les célébrations du trentième anniversaire de la mort de l’écrivain, le 20 novembre 1989. Tout a commencé avec la récupération des témoignages de Vincenzo Consolo qui, pendant ses conversations avec Salvatore Picone, déclarait que Sciascia avait été pour lui « une sorte de Virgile » qui lui avait fait découvrir « la réalité la plus noble de Sicile » ; et il ajoutait que les polars de Sciascia sont des « romans inversé », car l’auteur commence par « la victime tuée sur la place du village et il ne finit jamais par dévoiler la vérité, parce qu’il s’agit de meurtres politiques et mafieux ». (Salvatore Picone, Di zolfo e di spada. Conversazioni con Vincenzo Consolo intorno a Leonardo Sciascia, — Préface et introduction par Gaetano Savatteri et Salvatore Ferlita, Salvatore Sciascia Editore, pp. 84-88). Sciascia en personne avait déclaré à Peter Kammerer que l’Italie est un polar, « mais sans résolution ». Le jeune Consolo comprit alors « ce que le sourire de Sciascia cachait, il comprit alors ce que les polars représentaient pour l’écrivain : un outil – le plus approprié et le plus valable peut-être, le plus robuste et le plus aigu, le plus lucide sans aucun doute – pour faire face à la réalité, cette sombre, terrible, réalité sicilienne ». (Ces derniers témoignages ont été recueillis dans le numéro le plus récent de la revue Il Giannone, « Leonardo Sciascia trent’anni dopo », sous la direction de Antonio Motta, Centro Documentazione Leonardo Sciascia 2019, 468 pages).

La correspondance de Sciascia et Consolo (Essere o no scrittore, lettere 1963-1988, Archinto 2019, sous la direction de Rosalba Galvagno, 86 pages) est l’histoire d’une amitié entre un disciple et un Virgile : tout d’abord Consolo s’adresse à Sciascia par un « Cher Monsieur Sciascia », assez gêné, puis il continue en utilisant « Mon cher Monsieur Sciascia », puis la formule « Cher Sciascia », et il finit par oser l’intimité et la confidence avec un « Cher Leonardo ».

Les interventions les plus importantes ont été publiées par la revue Todomodo sous la direction de l’Association des amis de Leonardo Sciascia. Cette association, d’ailleurs, a organisé deux grandes conférences parallèles, à Casarsa della Delizia et à Paris, en collaboration avec le Centre d’études Pier Paolo Pasolini, l’Institut culturel italien de Paris, le Centre d’études Pasolini à nouveau, l’éditeur Leo S. Olschki et l’Université Paris IV — Sorbonne. Le titre de la conférénce était Gli eretici : Pasolini et Sciascia. Affinità e differenze tra due intellettuali soli, « fraterni e lontani » [Les hérétiques : Pasolini et Sciascia. Affinités et différences de deux intellectuels solitaires] [8-9 novembre] et Esercizi di ammirazione. Di sbieco: Sciascia et gli «irregolari» del Novecento [Exercices d’admiration. En coupe : Sciascia et les « irréguliers » du XXe siècle] [21 et 22 novembre].

Chaque numéro de Todomodo est un séminaire qui porte sur les inédits de Sciascia et sur les études critiques les plus à jour au niveau international. Tous les numéros sont publiés par Olschki et ils sont riches et soignés : le focus sur le sujet choisi est accompagné d’approfondissements qui constituent un point de départ pour les livres d’une collection monographique, publiée également par Olschki. Cela a été précisément le cas pour le numéro de Todomodo de l’année dernière, consacré au succès que Sciascia avait obtenu en France, ainsi qu’à sa connaissance de la littérature allemande. Ces sujets ont inspiré deux recueils : le premier a été écrit par Giovanna Lombardo, auteure de Grazie per la traduzione. Leonardo Sciascia e Mario Fusco, lettere 1956-1989, 112 pages, consacré aux échanges entre l’écrivain de Racalmuto et son principal traducteur français. Le deuxième, Nel paese di Cunegonda, 232 pages, sous la direction d’Albertina Fontana et Ivan Pupo, se concentre sur la relation que Sciascia entretenait avec la culture de langue allemande, en particulier avec la littérature habsbourgique, d’Europe centrale, cette littérature qui se dirigeait vers le crépuscule mélancolique du « Finis Austriae » et de l’« homme de la fin ».

Sciascia était un « homme de lettres cosmopolite, parmi les plus importants de la deuxième partie du XXe siècle » : c’est ce que l’on peut lire dans la préface de Nel paese di Cunegonda, rédigée par Bruno Pischedda. Sciascia donne l’impression d’avoir parcouru une énorme bibliothèque idéale, qui n’avait pas de limites géographiques, bien qu’il ne soit pas polyglotte. En effet, afin d’interroger Ida Noddack, physicienne en chimie moléculaire, ainsi que le père de la physique quantique Werner Heisenberg – ils devaient l’aider dans ses recherches pour l’ouvrage La Disparition de Majorana – il se servit de la médiation de Lea Ritter Santini, spécialiste en littérature comparée allemande et italienne. Ritter Santini, auteure d’un recueil qui porte sur l’étrange disparition du physicien sicilien, est également réviseuse de la traduction française de La Disparition de Majorana. Sciascia a voulu interroger les deux physiciens pour qu’ils puissent fournir leur expertise à propos de la disparition de Majorana, soupçonné d’avoir pris la fuite à cause d’une recherche dangereuse qui aurait mené à l’utilisation de la fission nucléaire pendant la guerre.

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Todomodo élargit l’horizon de Sciascia. Et le prochain numéro, en cours de publication, porte sur l’accueil de l’œuvre de Sciascia en Iran et en Turquie, dans les mondes arabes et en Australie. Un autre article est dédié à Sciascia en tant que connaisseur et traducteur de la poésie espagnole du XXe siècle. Olschki continue également avec la publication des recueils de la collection monographique, comme « E Sciascia che ne dice ? ». Il catalogo è questo!, sous la direction de Francesco Izzo, 98 pages : il s’agit d’un recueil très varié, qui se présente comme un hommage à Sciascia, une narration à travers les images de Mino Maccari, que le poète Elio Filippo Accrocca a défini comme le grand « épigrammiste du pinceau ». Maccari était un ami de Sciascia : ils avaient travaillé ensemble pour des couvertures de livres publiés par la maison d’édition sicilienne Sellerio. Tous les deux sont morts en 1989. L’ouvrage leur rend hommage trente ans après leur mort. Sciascia a écrit à propos de Maccari : « Son air amusé et son imagination qui semble joyeuse cachent quelque chose qui ressemble à la “douleur de vivre” de Pirandello, au sens du “piège”, à l’égarement d’une créature en face d’un miroir, de la nature, du destin ».

Article paru dans Il Sole 24 Ore, dimanche 15 septembre 2019. Illustration de Guido Scarabottolo.

Traduit de l’italien par Alexia Caizzi

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