Les livres-miroirs d’Andrea Bajani

Chiara Licata

Dans le célèbre récit d’Antonio Tabucchi, Le Jeu de l’envers (Il gioco del rovescio e altri racconti, Il Saggiatore, 1981, puis Feltrinelli, 1988), le protagoniste, en contemplant le tableau Las meniñas de Velasquez, se rappelle de ce que son amie Maria Do Carmo lui disait à propos de l’œuvre : la clé du tableau se trouve dans la figure du fond, c’est un jeu sur l’envers. L’énigme de la peinture se trouve dans la ligne de fuite tracée par le regard du peintre-observateur, dans la trajectoire qui le conduit hors du tableau, vers le spectateur. Comme l’écrivait si justement Foucault, « le spectateur et le regardé se substituent sans cesse l’un à l’autre » (Les Mots et les Choses).

En 2010 et en 2013, Andrea Bajani écrit deux romans intimement liés à l’œuvre de Tabucchi en ce sens : deux livres-miroirs qui se nourrissent de l’imaginaire poétique de l’écrivain disparu, et font de lui un personnage.

Toutes les familles (Ogni promessa) – qui a gagné le Prix Bagutta en 2011 – est le voyage à rebours de Pietro dans l’histoire et la géographie de sa famille : deux événements apparemment sans aucun rapport, une rupture amoureuse et la mort de son grand-père, le père de sa mère, déclenchant une chaîne de douleur qui s’étend et se multiplie.

Pietro est né dans une famille qui a vécu la tragédie de la guerre : son grand-père est revenu de Russie avec un traumatisme psychologique qui le conduit à être interné dans un établissement psychiatrique. Dès lors, les parents du jeune Pietro tairont son nom jusqu’à sa mort. Le désir de parcourir les étapes de la vie du défunt et de mieux comprendre la douleur silencieuse de sa mère conduit Pietro à se lier d’amitié avec Olmo, un autre vétéran de la guerre, avec lequel il commence à passer ses journées. C’est ainsi, en regardant des vieilles cartes, des photos fanées et des diapositives granuleuses, que Pietro commence à reconstruire le parcours qui, depuis l’Italie, a conduit Olmo, son grand-père et des milliers d’autres soldats jusque dans les steppes glacées de la Russie, pour tuer ou être tués.

Pietro parle à Olmo et voit son grand-père interné après la guerre. Il écoute les récits de son ami et entend son grand-père hurler, victime d’hallucinations post-traumatiques, fiévreux et hagard, ne reconnaissant même plus les siens. Après de nombreux doutes et hésitations, Pietro fait le grand saut : il décide d’aller visiter les lieux gravés dans les photographies qu’Olmo lui montre et part en Russie parmi les fantômes des soldats.

Quitté par sa compagne, dans l’impossibilité de lui donner un enfant, Pietro part expier non seulement ses fautes, mais aussi celles des autres : dans son voyage en Russie, il prend sur lui la douleur familiale, celle de sa compagne, la douleur de ceux qui ont survécu à la guerre, celle de ceux qui ne sont jamais revenus.

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Lié en filigrane à ce roman, Me reconnais-tu ? (Mi riconosci) est l’hommage que Bajani dédie à son ami, le grand écrivain Antonio Tabucchi. Le livre fut publié un an après sa mort en 2012. Le livre commence et se termine par l’enterrement de Tabucchi à Lisbonne et remonte en arrière tout en condensant les années, les saisons, les lieux de leur amitié profonde : de la campagne de Vecchiano, en Toscane (lieu de naissance de Tabucchi), à Paris, puis Lisbonne, ville d’élection du traducteur de Pessoa ; puis les appels tard dans la nuit, les appels manqués, les appels interrompus ; les promenades, les longues lettres, les débats littéraires au téléphone d’un côté à l’autre de l’Europe.

Le titre du roman est tiré des Sonnets à Orphée de Rilke, précisément d’un vers transcrit par Tabucchi pour l’ami tant estimé (« Me reconnais-tu, air, encore plein de lieux miens tantôt ? ») qui met en scène la reconnaissance mutuelle d’un écrivain dans les paroles de l’autre, et qui évoque un dédoublement, une complicité, la constance de se retrouver de ville en ville, de se suivre mutuellement de roman en roman, d’habitation en habitation.

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Dans Me reconnais-tu ? comme d’ailleurs dans Toutes les familles, les lieux ont une importance cruciale et obsessionnelle : les maisons, les meubles, les rues, les espaces autrefois habités et maintenant vides. Et si tous ces espaces, feuilles, versets, croquis, photos, diapositives, forment une forêt inextricable de symboles, prédictions et présages, le style porte néanmoins la marque de ce réseau d’images à travers une construction principalement nominale, une prédilection pour les subordonnées relatives, qui ont pour effet de retarder l’action, en créant une structure narrative qui procède à travers une chaîne de multiplications et de substitutions (stylistiques et thématiques) dans laquelle l’image s’égrène et se décompose et donne vie à un kaléidoscope de reflets et de fragments. C’est paradoxalement la force et la faiblesse de la prose de Bajani : une écriture qui capture le lecteur dans une spirale symbolique exaspérée et qui, en étant répétitive, ne laisse pas la place aux surprises, ne reprend jamais son souffle.

Et les deux romans reproduisent eux-mêmes cette chaîne de dédoublements et de multiplications : en 2010, dans les pages du quotidien italien La Repubblica, Tabucchi écrit un article enthousiaste sur Toutes les familles de Bajani, un livre qui, dit-il, « en se gonflant et en se dilatant, produit une comédie humaine, un univers narratif en expansion » ; un livre dont la gestation, comme nous le raconte Bajani dans le roman consacré à Tabucchi, a eu lieu au cours des années d’amitié avec l’écrivain.

Dans l’espace de ces deux œuvres, Bajani s’interroge sur l’expérience de la perte, sur la capacité de l’écriture à combler un vide, à tracer des chemins oubliés, à passer entre les plis de l’Histoire : Bajani nous montre que la mort est ainsi « ce qui nous colle contre la frontière des choses » et, si « le deuil est une tentative d’habiter le vide laissé par quelqu’un qu’on a perdu », les deux romans sont écrits pour « meubler » un espace, celui de la disparition de la personne aimée, celui de la distance.

Bibliographie en italien :
BAJANI, Andrea, Ogni promessa, Einaudi, 2010, 252 pages.
BAJANI, Andrea, Mi riconosci, Feltrinelli, 2013, 143 pages.

Bibliographie en français :
BAJANI, Andrea, Toutes les familles, traduit de l’italien par Vincent Raynaud, Gallimard, 2013, 320 pages.
BAJANI, Andrea, Me reconnais-tu ?, traduit de l’italien par Vincent Raynaud, Gallimard, 2014, 144 pages.

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