Cherchez Leonardo Sciascia

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Leonardo Sciascia, illustration de Mari Accardi

Par Letizia Lipari

Pour arriver à Racalmuto, en partant de Palerme, il faut prendre la route nationale qui mène à Agrigente, et puis conduire pendant plus de deux heures dans les virages continus et les paysages solitaires. Si l’on n’a pas une voiture à sa disposition, il faut prendre le seul bus quotidien allant de la capitale à la ville, qui fait également le tour des villes voisines, Grotte, Favara, Castrofilippo. C’est la Sicile intérieure, celle jamais atteinte par les grands flux touristiques, l’une des régions avec le plus fort taux d’émigration de jeunes en Italie. C’est la Sicile liée à la mémoire des mines de soufre, celle où dans les processions de la semaine de Pâques résonnent encore les échos espagnols et peut être quelque chose d’encore plus lointain et primitif. Il faut peut-être quitter la Sicile – et cette Sicile en particulier – pour mieux parler de l’écrivain Leonardo Sciascia, né à Racalmuto en province d’Agrigente le 8 janvier 1921, fils d’un employé de l’une des mines de soufre locales. Parce que cette terre revient toujours dans ses écrits – même quand il semble parler d’autres choses – même lorsqu’il agrandit le champ d’action de sa plume et écrit des scénarios, des essais, des textes théâtraux.

Leonardo Sciascia, avons-nous dit, est né à Racalmuto. Il déménage à Caltanissetta avec sa famille (une ville plus importante dans une Sicile plus intérieure, une Sicile sans mer), où il rencontre un maître d’exception, l’écrivain Vitaliano Brancati. À 23 ans, Leonardo Sciascia est enseignant dans une école primaire. Ce n’est que le premier des nombreux rôles qu’il jouera tout au long de sa vie. Dans les années suivantes, il sera écrivain, essayiste, journaliste, homme politique, poète, critique d’art et dramaturge. Autant d’identités inséparables les unes des autres, car Sciascia le critique d’art n’est pas séparé du politique, et ses vocations ne sont compréhensibles qu’à la lumière de l’écriture, qui traverse transversalement chaque aspect de sa vie (« ma journée commence toujours avec l’écriture », a-t-il déclaré dans une interview). Mais cette écriture se teint elle-même inévitablement des intérêts multiples et variés de son auteur, et ne se laisse pas dompter dans un genre ou une définition univoque. Il y a le Sciascia essayiste, l’auteur de livres comme La Corda pazza (Le Cliquet de la folie : écrivains et choses de Sicile), où il explique ce qu’est la « sicilitudine » et raconte les ambiguïtés des Siciliens, fils d’une terre « difficile à comprendre. Difficile à comprendre non seulement dans la nature de ses habitants, contradictoire et extrême ».

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Il y a le Sciascia lucide interprète de la société et de la politique italienne qui ressort des centaines d’articles qu’il a écrits, des années 50 jusqu’à sa mort, dans certains des journaux nationaux les plus importants. Il y a le Sciascia qui regard le passé de la Sicile, le Sciascia de Morte dell’Inquisitore (Mort de l’Inquisiteur), l’essai qui retrace l’histoire de Fra’ Diego La Matina, l’hérétique qui en 1658 tua l’inquisiteur espagnol Juan Lopez de Cisneros. Et il y a le Sciascia qui est peut-être le plus connu du grand public, l’auteur de romans policiers liés à la mafia. On est en 1961 quand Leonardo Sciascia publie chez l’éditeur Einaudi Il Giorno della civetta (Le Jour de la chouette). Nous sommes dans les années 50, dans une ville sicilienne indéterminée où un assassinat de type mafieux vient d’être commis. Les enquêtes, menées brillamment par le capitaine des carabiniers et ancien partisan Emilien Bellodi, se heurtent au silence des locaux et à l’impossibilité de toucher aux privilèges des puissants. En 1961, on ne pouvait parler de mafia qu’à voix basse. Pour l’État italien, à cette époque, la mafia n’existait même pas officiellement. Le Jour de la chouette suscite une grande attention et des réactions contrastées dans l’opinion publique, pour son exposé – et c’était la première fois qu’un ouvrage littéraire le faisait – du fonctionnement des engrenages de la criminalité organisée et de l’enracinement de la mentalité mafieuse dans le tissu social. En ce sens, Leonardo Sciascia était un pionnier. Dans la lignée du Jour de la chouette, suivront, dans les années suivantes, d’autres romans policiers comme A ciascuno il suo (À chacun son) et Una storia semplice (Une histoire simple). Certains personnages de Sciascia deviendront des stéréotypes de l’imaginaire lié à la mafia. Ils continueront à faire parler d’eux quand la voix de leur auteur se sera éteinte.

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Sciascia nous quittait il y a 31 ans, le 20 de novembre 1989. Sur sa tombe, à Racalmuto, il a fait graver cette épitaphe issue de l’œuvre de l’écrivain français Auguste de Villiers de L’Isle-Adam : « Nous nous souviendrons de cette planète ».

Nous continuerons à nous souvenir de lui, en Sicile et ailleurs.

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