Boccace, l’homme génial à l’équilibre précaire

Marco Santagata, romancier et spécialiste de Dante, a reconstruit la vie de Boccace, y compris les faux-pas (comme les injures à l’égard de la cour de Naples dans le Filocolo) et les frustrations liées à son père. « Mais », nous dit Santagata, « il fut unique dans sa capacité à raconter la vie quotidienne. Il avait trois siècles d’avance ».

Par Paolo Di Stefano
[Traduction de Francesca Vinciguerra ]

Louis-Ferdinand Céline disait que nous ne savons rien de la vraie histoire des hommes, puisque tout ce qui est intéressant se passe dans l’ombre.[1] Rien de plus décourageant pour un biographe. Marco Santagata connaît sans doute aussi bien que moi les difficultés auxquelles il faut faire face quand on assemble les morceaux d’une vie, surtout s’il s’agit d’une vie lointaine : il a fait face à ces difficultés en tant qu’écrivain de romans, mais aussi en tant que spécialiste de Dante, Pétrarque, Leopardi. Et depuis peu, en tant que passionné de Boccace (en 2019, il a publié Boccaccio indiscreto : il mito di Fiametta, aux éditions Il Mulino). Peu d’écrivains ont comme lui la capacité d’approcher un grand auteur du passé de manière aussi exhaustive, c’est-à-dire sans oublier que derrière le texte a existé une vie.

En ce sens, les plus grands exemples du travail de Santagata ont été l’édition critique et commentée de l’Opera omnia de Dante pour Meridiani, La Pléïade italienne, mais aussi l’écriture du roman de la vie de l’auteur florentin.

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Dans son travail de préparation, Santagata utilise ses compétences de philologue pour étudier les documents et les œuvres. Mais quand il écrit, il adopte deux attitudes différentes : d’un côté, il filtre ce qu’il a étudié, en ne gardant rien d’autre que l’essentiel. Ensuite, il propose au lecteur les notions les plus érudites dans un autre contexte, par exemple en notes ou dans les annexes. De cette manière, il n’ennuie pas le lecteur avec son excès d’érudition, mais il propose à ceux qui sont intéressés toutes les informations complémentaires pour approfondir les connexions et les enchevêtrements. Cette opération a le double avantage de gratifier à la fois le Santagata écrivain et le Santagata chercheur, en les faisant coexister dans la même œuvre. Sans compter que, de cette manière, l’œuvre devient accessible à tous types de lecteurs. Il en a été ainsi pour son Dante. Il romanzo della sua vita en 2012 et il en est ainsi pour Boccaccio. Fragilità di un genio édité par Mondadori en 2019.

C’est justement vers la fragilité de l’écrivain que Santagata dirige son scalpel, nous invitant à éclaircir les zones d’ombre qui, selon Céline, demeureraient inaccessibles. Ici réside la fascination exercée par l’œuvre de Santagata : grâce à une narration confidentielle et captivante, qui jongle entre les données historiques, l’approfondissement critique et littéraire et le portrait d’un homme et d’un personnage complexe, nous apercevons le vrai Boccace (1313-1375). Il s’agit d’un autre type de travail, similaire mais différent par rapport à celui mené sur Dante, puisque la matière humaine et la consistance documentaire sont différentes (nous n’avons pas beaucoup d’informations sur Dante).

« Pour connaître Boccace – dit Santagata – il est essentiel de connaître sa production latine. Contrairement à Dante, Boccace est bilingue, même si pour lui le latin se révèle plus compliqué à maîtriser. Il s’agit bien sûr d’un terrain connu, mais qui peut encore cacher des pièges : nous avons peu de repères certains pour les auteurs italiens du Moyen Âge, et concernant Boccace les questions ouvertes restent nombreuses. Un exemple : la chronologie de sa production littéraire de jeunesse en  italien “vulgaire”, qui date de son séjour à Naples et en représente une bonne partie. »

Nous savons avec certitude que le père de Boccace, le marchand Boccaccino, obligea son fils à suivre la voie du commerce avant qu’il ne s’essaie à celle de la littérature. Boccace fut un autodidacte, même si par la suite il s’inscrivit en droit canonique à l’université de Naples. « Contrairement à Dante – ajoute Santagata – nous disposons de plusieurs documents concernant la vie de Boccace. Pas énormément, mais Boccace parle beaucoup de lui-même dans ses œuvres. Certes, beaucoup de spécialistes de Boccace nous ont avertis – à raison ! – contre la facilité apparente de reconstruire la vie de Boccace sur la base des informations présentes dans ses œuvres. S’il est vrai qu’il parle beaucoup de lui-même, il est aussi vrai qu’il dresse des écrans de fumée d’allusions, d’allégories, de projections de soi sur d’autres personnages. Il faut alors démêler le vrai du faux et reconnaître les éléments autobiographiques qui existent dans ses œuvres en établissant une ligne de démarcation entre la réalité et la construction littéraire. »

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P. D. S. : Pétrarque, modèle littéraire et maître de vie pour Boccace, parla aussi beaucoup de lui-même.

M. S. : Oui. Par contre Pétrarque, en mélangeant et en inventant, avait comme objectif d’écrire sa biographie idéale. Mais si son projet était lucide, nous ne pouvons pas en dire autant de l’écriture de Boccace : certes, lui aussi était dominé par le désir de mettre de l’ordre dans sa vie, mais au final il n’en fit rien. Il ne se soucia même pas d’ordonner sa correspondance, alors que Pétrarque en fit un monument ! Le paradoxe est que Boccace s’occupa des lettres de Pétrarque, mais pas des siennes : il n’avait pas l’intention de se proposer lui-même comme un modèle pour les générations futures. Il ne put s’empêcher de parler de lui-même, mais il ne construisit aucun projet théorique derrière sa narration. D’ailleurs, Boccace n’a jamais écrit de textes théoriques. Même ses œuvres humanistes sont des œuvres encyclopédiques, des exempla, des contes.

P. D. S. : Quand nous pensons à Boccace, nous avons l’habitude d’imaginer un homme plein de vie et d’ironie. Au contraire, votre biographie nous décrit un homme avec un caractère instable et souvent mécontent…

M. S. : Boccace était toujours sur la défensive, psychologiquement fragile. Il était impatient, et, quand il perdait patience, il ne savait pas mesurer ses mots : son équilibre était précaire et la dépression toujours tapie, liée à une tendance à toujours se positionner en victime. Boccace se réalisa plutôt comme homme solitaire que comme personnalité publique. Il fut très différent du politicien exquis et de l’intellectuel qu’était Pétrarque. Il est même déconcertant que Boccace ne bénéficiât pas de l’exemption fiscale réservée aux hommes d’Église, alors qu’il était clerc. Il avait un rapport très compliqué avec l’argent, car il dépendait économiquement de son père.

P. D. S. : Orphelin de mère, il eut un rapport très compliqué avec son père.

M. S. : Ils avaient un rapport affectueux, ponctué de graves altercations. Après la perte de sa mère, son plus grand traumatisme fut de quitter la ville de Naples, son « Paradis perdu ». À son époque, être un bâtard, un fils illégitime n’était ni rare ni grave, mais Boccace le vécut comme une obsession. Dans ses écrits, il rôde toujours autour de cette thématique : il invente des mères françaises séduites et abandonnées par des hommes indignes. Dans le Filocolo, il imagine être né d’une aventure parisienne de son père avec une princesse nommée « Gannai », anagramme de « Gianni ». Ce n’est pas un hasard si son père devint le coupable de toutes ses souffrances.

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P. D. S. : Peut-être dut-il quitter Naples à cause de son grave pêché littéraire relatif à la mythique « Fiammetta ».

M. S. : Il dédia le Filocolo, son premier roman, à une jeune femme dont il était amoureux. Avec cette œuvre, il espérait conquérir les savants et les courtisans de Naples. Mais il fut trop audacieux, et déclara que la jeune femme noble dont il était amoureux, d’abord appelée Maria, puis Fiammetta, était une dame de la cour et une fille illégitime de Robert d’Anjou, souverain de Naples et comte de Provence…

P. D. S. : Une imprudence de jeunesse ?

M. S. : Un livre dans lequel on déclarait que le roi avait une fille sécrète ? Boccace dû probablement lancer dans la cour une chasse aux sorcières contre cette mystérieuse Maria, et peut-être que, de ragot en ragot, on fit des hypothèses sur le nom de famille de cette demoiselle…
Bref, il est fort possible que tout cela ait pu solliciter la susceptibilité et l’irritation du souverain. Boccaccino, par prudence, imposa à son fils de quitter Naples et de retourner à Florence. C’est pour ça aussi que, dans la Commedia delle ninfe fiorentine, composée juste après l’arrivée à Florence, l’accusation contre son père est si forte. Le Filocolo se révéla un échec dû à son excès de naïveté.

P. D. S. : Est-ce seulement une hypothèse ?

M. S. : C’est sûrement l’hypothèse la plus économique, celle qui expliquerait pourquoi Boccace quitta un lieu heureux, interrompit des études qui touchaient à leur terme et se précipita à Florence dans la maison paternelle, en oubliant pour un bon moment le nom de Maria-Fiammetta.

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P. D. S. : De cette expérience, on retient aussi son côté graphomane…

M. S. : Onze mille pages, c’est beaucoup. Boccace n’eut jamais les ressources de Pétrarque, et donc la possibilité d’acheter des livres ou de recourir à des copistes professionnels. Il fut obligé de copier lui-même ses propres œuvres et celles d’autrui pendant toute sa vie. Il copia la Divina Commedia de Dante trois fois, et alors qu’il était déjà âgé, transcrit lui-même son Décaméron et la récolte sur les femmes illustres. En plus, depuis sa jeunesse, il copiait des œuvres de tout genre, anciennes et modernes, sur un codex de parchemin qui est devenu son Zibaldone.

P. D. S. : En quoi consiste son génie ?

M. S. : Dans sa capacité à raconter la vie et ses aspects les plus quotidiens. Quand il laisse courir sa plume narrative, il en résulte des pages d’une grande beauté. Il est un grand narrateur, à l’aise à la fois avec la prose et avec la poésie, et cela fait de lui l’écrivain le plus moderne de son époque. On peut lui associer aussi le terme de « sperimentalismo » avant la lettre, une recherche continuelle du nouveau et de la variété qui sera propre à la littérature italienne du XXe siècle. Il n’y a pas un seul livre de Boccace dans lequel il n’invente quelque chose de nouveau. Il Filocolo, un livre-fleuve débordant, qui se rapproche le plus d’une idée de roman, ne prendra sa place dans la littérature européenne que trois siècles plus tard.

P. D. S. : La modernité, comme on dirait aujourd’hui, réside aussi dans la conjugaison du haut et du bas ?

M. S. : Son objectif, pendant toute la période où il écrit en italien « vulgaire », résida dans la tentative d’anoblir la littérature de consommation. Depuis le tout début, il essaya de faire coexister les deux âmes de la cour d’Anjou : celle de la culture élevée, scientifique et naturaliste, et celle de la culture plus basse dite d’évasion, conçue en particulier pour un public féminin.


[1]Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit : « Tout ce qui est intéressant se passe dans l’ombre, décidément. On ne sait rien de la véritable histoire des hommes. »


Cet article est paru dans « la Lettura », supplément du Corriere della Sera, le dimanche 17 novembre 2019.

Bibliographie en français :

BOCCACE, Le Décaméron, trad. de l’italien par Giovanni Clerico, Gallimard, 2006, 1056 pages.

Bibliographie italienne de Marco Santagata

Essais :

SANTAGATA Marco, Boccaccio: fragilità di un genio, Mondadori 2019, 494 pages.
SANTAGATA Marco, Boccaccio indiscreto. Il mito di Fiammetta, Il Mulino 2019, 198 pages.
SANTAGATA Marco, Dante. Il romanzo della sua vita, Mondadori 2017, 476 pages.
SANTAGATA Marco, Il racconto della Commedia. Guida al poema di Dante, Mondadori 2017, 467 pages.
SANTAGATA Marco, Il poeta innamorato. Su Dante, Petrarca e la poesia amorosa medievale, Guanda 2017, 218 pages.

Romans :
SANTAGATA Marco, Come donna innamorata, Guanda 2016, 175 pages.
SANTAGATA Marco, L’amore in sé, Guanda 2017, 174 pages.

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