Adieu fantômes, de Nadia Terranova

Par Chiara Licata

Le glorieux Ulysse lui répondit alors :
« Je ne suis pas un dieu :
Pourquoi me compares-tu aux immortels ?
Je suis ton père,
ce pourquoi tu sanglotes et souffres tant,
tourmenté par la violence de tes ennemis ».
Disant cela, il embrassa son fils,
et de ses joues coulaient à terre
les larmes qu’il avait retenues jusque-là.

(Odyssée, XVI, vv. 186-191) [1]

Avec Adieu fantômes, Nadia Terranova (Prix Bagutta 2015 et plusieurs fois finaliste du Prix Strega) nous livre un roman aux accents autobiographiques sur l’absence et la mémoire, la porosité des choses et des êtres.

Ida vit à Rome où elle partage ses heures entre son mari et son travail d’auteure pour une émission de radio quand elle apprend par sa mère que la maison familiale de Messine s’effondre et que le toit est à refaire : Ida n’a pas d’autre choix que de revenir l’aider. Le voyage – familier à tant d’Italiens du Sud – le long de la côte qui de Rome conduit au ferry en Calabre puis finalement en Sicile est le parcours inverse de celui entrepris des années auparavant : la fuite de l’île après l’université, pour trouver un emploi, la réalisation ailleurs.

Dans une Sicile inondée d’une lumière automnale, mais non moins aveuglante, Ida retourne dans la maison d’enfance où, hormis le marasme général des travaux, tout est demeuré intact depuis son départ dix ans plus tôt. Très vite, la voici s’aventurant dans sa chambre pour y faire le tri des livres, des vêtements et autres bibelots accumulés des années durant et restés là dans le silence de sa chambre d’adolescente. Ces retrouvailles avec la maison, auxquelles s’ajoute le soin méticuleux avec lequel la mère s’applique à ne rien jeter (« Nous gardions tout, non pas pour célébrer le passé, mais pour nous tourner vers l’avenir »), si palpables, si concrètes, ne parviennent pas à combler une absence autrement plus profonde et irrémédiable, celle de ce père disparu vingt ans plus tôt. Professeur dans un lycée, souffrant de dépression chronique, Sebastiano Laquidara est sorti un matin d’hiver pour ne jamais revenir. Ida avait alors treize ans.

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« Clouée à la poussière des poupées de son enfance », la narratrice ne parvient pas à se libérer de ce fantôme qui hante son existence, ni vivant ni mort, mais disparu. Les souvenirs imprègnent la maison, à l’image de ces tâches d’humidité aux murs qui dévorent tout, jusqu’à déterminer la structure même du roman constitué en trois parties évoquant chacune un rapport avec l’élément liquide. Et si l’eau est l’élément dominant du roman, c’est qu’elle est la matière même dont est fait le père « décomposé en effluves aqua­tiques » (s’est-il noyé ? Est-il parti en mer ?), le corrélatif objectif de son absence : l’humidité qui ronge de l’intérieur la maison, le souvenir d’enfance des promenades à la mer, le détroit de Messine qui sépare deux mondes, deux maisons, deux mers.

La prose de Nadia Terranova porte le signe de cette inondation progressive : l’alternance du passé et du présent, de la réalité et du souvenir, la parataxe dans laquelle un incessant labyrinthe de coordonnées et de virgules s’infiltrent sans rémission… Quant au nom du père (ce qu’il a laissé de plus tangible), Laquidara, il n’est pas sans évoquer non plus cette troublante et omniprésente liquidité.

Adieu Fantômes revit l’ancien topos du voyage de Télémaque, la recherche désespérée d’un père qui est absent, englouti par la mer. Pour Ida, cette quête ne prendra fin que sur le ferry qui la ramène vers la Calabre et à bord duquel elle donne une sépulture symbolique au corps de son père en jetant à l’eau une boîte dans laquelle elle avait enfermé des souvenirs qui lui étaient liés. Tournant le dos à Cariddi et le regard tourné vers Scilla, Ida sait que son père reposera désormais pour toujours dans ce mince détroit qui sépare la Sicile du reste de l’Italie.

[1] (La traduction de tous les fragments cités est de Chiara Licata.)

Bibliographie en italien :
TERRANOVA, Nadia, Addio fantasmi, Einaudi editore, 208 pages.

Bibliographie en français :
TERRANOVA, Nadia, Adieu fantômes, traduit de l’italien par Romane Lafore, Éditions de La Table ronde, 2019, 240 pages.

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