Pressentiment, d’Andrea Canobbio

Par Chiara Licata

Où étions-nous le 11 septembre 2001 ?

C’est la question qui inaugure le troisième millénaire. Miraculeusement, nous nous souvenons tous de ce que nous étions en train de faire à ce moment-là : quelles que fussent les latitudes et les décalages horaires, pendant d’interminables minutes, le monde tout entier sembla être branché sur cette image. Les photogrammes de ce jour – l’avion qui s’écrase, les tours qui s’effondrent sur elles-mêmes, les sirènes des premiers pompiers accourus sur place – nous ont été racontés par de nombreux journalistes, réalisateurs, écrivains, photographes. Dans son roman intitulé Pressentiment, Andrea Canobbio ajoute une tesselle à cette mosaïque, évoquant sa propre expérience à New York, ces jours-là.

Et il le fait avec un petit livre qui commence dans un avion, dont le personnage angoissé a envie de s’échapper.

Une prose franche et principalement parallactique nous restitue un récit articulé en trois mouvements qui correspondent à trois perspectives différentes depuis lesquelles le protagoniste observe ses propres phobies : le récit et l’analyse de sa routine anxieuse durant les voyages effectués avant le 11 septembre, le souvenir rapporté de ce jour tragique sous forme d’article, et l’analyse de ce souvenir, écrit en guise de commentaire a posteriori, voire de rétractation.

Éditeur et écrivain à temps partiel, le narrateur de Pressentiment est un homme d’âge moyen qui souffre d’attaques de panique qui se manifestent particulièrement en avion. Contraint de voyager pour le travail, il met en scène un rituel que les obsessionnels-compulsifs connaissent bien, fait de gestes précis et de certitudes granitiques. Avec la logique tenace typique des anxieux pathologiques, le protagoniste passe en revue tout ce qui pourra fournir de l’eau au moulin de sa paranoïa : le modèle de l’avion (s’il est trop petit, il aura certainement plus de chances de tomber), le nombre de passagers à bord (c’est-à-dire des victimes : demain leurs noms, nos noms, apparaîtront en première page dans les journaux), les regards que s’échangent le personnel de vol (chaque mouvement palpébral est une sentence de mort certaine), la tonalité de la vibration des engrenages de l’avion (une oreille expérimentée sait certainement reconnaître le seuil acoustique au-delà duquel le moteur tombe en panne), la discrétion du voisin de siège (au moment crucial, ce sera sa main que je serrerai).

À l’intérieur de l’avion, au départ, tout peut être un signe et tous les signes sont de mauvais présages, pour se transformer ensuite, à l’atterrissage, en cadeaux bienveillants de la fortune. Attendre devant le tapis des bagages aux arrivées constitue, pour le phobique, le bonheur le plus inattendu et la plus grande bénédiction.

Le noyau du roman est évidemment le récit du jour où tout s’est arrêté, où la mort est tombée du ciel. Hanté par une série de mauvais présages et de sombres pressentiments, le protagoniste se décide à partir pour New York où il doit se rendre pour rencontrer différents éditeurs américains. C’est le matin du 8 septembre 2001. Le souvenir du 11 septembre est raconté dans un long article [1]qui, avec le commentaire qui suit, constitue la partie centrale du livre.

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Ce jour-là (l’heure locale marque les 8:46 inoubliables), le protagoniste encore dans sa chambre d’hôtel, reçoit un appel téléphonique, allume la télévision (nous avons tous reçu l’appel de quelqu’un qui nous disait d’allumer la télévision, non ?) et reste collé à l’écran sans rien comprendre. Il descend dans la rue, il ne comprend toujours pas. Regardant depuis Madison Avenue le nuage de fumée s’élever depuis le World Trade Center, il se retrouve à la fois protagoniste de l’Histoire et malgré lui témoin privilégié.

L’observation phénoménologique et symptomatologique de la peur laisse la place à sa dimension publique : l’existence individuelle, les peurs minuscules des humains sont maintenant englouties par l’Histoire ; la seule réalité qui peut être racontée est le tas de décombres poussiéreux, le nuage de fumée, les gens qui fuient.

Le commentaire qui suit la transcription de l’article est beaucoup plus désenchanté et dépourvu d’auto-absolution. Dans le récit de cette journée, l’auteur se rend compte qu’il a menti : il a fait croire que son sentiment d’angoisse personnel faisait partie du sentiment d’angoisse collective. Mais la peur et l’angoisse personnelles ne se diluent pas dans celles de masse : elles peuvent en sortir affaiblies ou renforcées, ou même se camoufler, mais elles restent là, bien séparées. Il n’y a pas que ça. L’expérience du 11 septembre a un double effet sur le narrateur : d’une part, il désamorce ses peurs – il est témoin d’une tragédie, mais il n’en est pas directement affecté – d’autre part, il confirme la suite de mauvais pressentiments et signes qu’il a, pour une fois, bien interprétés.

En repensant à sa propre expérience, Canobbio réfléchit ironiquement (et amèrement) à l’absence totale de sens de ce qui lui est arrivé et à l’inutilité moqueuse de la notion même de pressentiment : prévoir le pire n’est sûrement pas une façon d’y échapper et aucune liturgie ne saurait nous mettre à l’abri du chaos.

La vie continue, c’est ce qu’on dit.

Et peut-être qu’avec un peu de chance il y aura d’autres avions à prendre.

[1]Il s’agit de la transcription de l’article « Dunque sarei stato qui » réellement écrit par Canobbio lors de son retour de New York et publié en novembre 2001 dans la revue italienne « L’indice ».

Bibliographie en italien :

CANOBBIO, Andrea, Presentimento, Nottetempo, 2007, (puis Feltrinelli, 2014), 96 pages.

Bibliographie en français :

CANOBBIO, Andrea, Pressentiment, traduit de l’italien par Vincent Raynaud, Gallimard, 2015, 88 pages.

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