Non dire cazzo, de Francesca Rimondi

D’après la page Facebook de l’auteure, Non dire cazzo [Dis pas merde] raconte l’histoire – hilarante, profonde, émouvante – d’une mère qui habite Bologne avec ses enfants.

« Numéro 1 » (adolescent) et « Numéro 2 » (enfant de cinq ans) sont les qualificatifs que la mère utilise en parlant de ses deux enfants. Cette femme, narratrice et protagoniste à la fois, s’occupe toute seule de leur entretien et de leur éducation en se débrouillant avec des emplois précaires.

Elle nous raconte alors les réunions avec les profs de latin, les consultations chez le pédiatre, les premiers concerts de rock, la piscine, les nuits d’un « Numéro 2 » brulant de fièvre, allongé dans son lit avec un torchon mouillé sur le front, ou les nuits d’insomnie et d’attente que le « Numéro 1 » revienne d’une de ses premières soirées d’adolescent.

Et pendant ce temps, une mer d’emplois sacrifiés, d’occasions ratées, de petits amis immolés.

Car s’occuper de ses enfants est la seule méthode efficace pour les aimer. Ce qui ne veut pas dire que ce soit marrant.

Une réponse fraîche, jeune et ironique à tous ces romans mièvres sur la parentalité qui évitent de citer la plus banale des vérités : devenir parent, c’est –  pas seulement, mais surtout – une énorme et pénible emmerde.

Non dire cazzo allie le rire aux larmes : ses pages offrent au lecteur un point de vue intelligent, sincère et direct sur la famille, et sur la vie tout court.

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EXTRAIT :

Je me vide de mon sang lentement.

Quand je rentre à la maison, il pense que c’est normal que je ne sois pas là pour eux, alors quand il me voit « Mais non, tu es là », Numéro 2 hurle de choie. Il rentre de la maternelle et il hurle de choie à chaque fois qu’il me voit. Il me voit là, assise sur le canapé.

Je fais semblant, je ne suis pas en train de me vider de mon sang. Il ouvre les bras, la choie perdure.

Une semaine d’arrêt maladie, plus qu’une semaine. C’est quoi ça, je pense. Un luxe un droit un traitement un poison.

La fatigue se cache derrière mes paupières. Puis la tachycardie à laquelle je n’avais jamais fait attention, un luxe de s’écouter, je pense.

–  Mes fesses, ça gratte, dit Numéro 2.

–  Allez, on va les laver, je dis.

–  Je peux aller jouer dans la cour après ? il dit.

–  Allez, on va se laver, je dis.

Quand je vais le chercher en bas, dans la cour qui est une rue en réalité, il est trempé de sueur et il est en train d’enlever les crottes de nez de sa narine gauche, son pied est appuyé sur le ballon comme s’il marquait son territoire.

Tous les gamins qui habitent dans le quartier sont là, le voisinage des mineurs qui habitent dans ces immeubles qui forment un long train de maisons, ces maisons où nous usons nos journées. Tout le monde me dit bonjour, mais moi je ne les connais pas ces morveux. Je les regarde et ils sont tous plus âgés que Numéro 2. Beeaaaucoup plus âgés. Et pourtant, ils le respectent tous le petit.

–  Lui, c’est le prochain Gonzalo, me dit Antoine Doinel et on dirait que c’est le parrain qui a parlé. Antoine Doinel est le plus âgé, une vague présence d’acné en forme de couronne envahit son front.

–  Lui qui ? je demande.

–  Lui, dit Antoine Doinel.

Je fais comme si Antoine Doinel n’était pas en train de désigner mon fils du doigt, mon fils, qui est le plus jeune, et je me force à regarder les briques de l’immeuble où nous sommes en train d’user nos vies bolognaises.

–   Regarde-le, madame, me dit Antoine Doinel.

–  Toi regarde-le, dis-je à Antoine Doinel. Regarde-le, merde. Il a six ans et il est en train d’enlever ses crottes de nez, je dis.

–  Regarde-le, me dit-il.

Je le regarde. Mon fils est petit, la nuit il pisse dans des couches, il regarde les Winx, il a peur de tout ce qu’il voit dans les films, il a peur des serpents sous son lit, des gros méchants, des coups de tonnerre, de la radio quand je monte le son dans la voiture.

Mon fils cadet, le doigt enfoncé dans sa narine gauche, est en train de compter combien de fois il arrive à faire rebondir le ballon avec son pied droit.

Cent-trois, cent-quatre, cent-cinq. Le ballon ne touche pas le sol.

–  IL SAIT DÉJÀ LIRE, je crie à Antoine Doinel.

–  C’est le prochain Gonzalo Higuain, dit Antoine Doinel.

– Cent-vingt, cent-six-mille-vingt, cent-un, dit Numéro 2.

–  IL CONNAÎT LES MATHS, je crie.

– Mmh, dit Antoine Doinel.

–  Oublie tout ça, lui dis-je. Tu es fou si tu penses que mon fils va devenir footballeur, je dis. Je ne l’emmènerai jamais au foot, jamais de la vie, je m’en bats les couilles du foot, je dis.

–  Regarde-le.

Je le regarde. Tout d’un coup lui et ce ballon discount qu’on nous a offert dimanche dernier au marché solidaire ne font plus qu’un seul corps, tout d’un coup cet enfant tendre édenté qui se pisse dessus qui regarde les Winx qui a peur de tout, ce fils devient une ligne sinueuse modelable dans l’air limpide de mai, lui et un ballon. Collé aux pieds.

–  Cinq-mille-sept-cent-cinquante, il crie.

–  Tu es fou, je dis à Antoine Doinel.

–  Vous êtes tous fous, je répète en traînant mon fils pendant qu’on monte les escaliers, en courant, je l’ai saisi par le bras, je l’emmène loin du regard fou d’Antoine Doinel, de tout le monde, de tout l’immeuble, de ce HLM en forme de train, de ce début de banlieue, nous sommes en retard et il doit encore prendre sa douche.

RIMONDI, Francesca, Non dire cazzo, Frassinelli, 2018, 340 pages.

Francesca Rimondi est née en 1974 à Bologne où elle habite. Elle travaille comme rédactrice de livres pour l’école.
Elle a publié plusieurs nouvelles en ligne : Abbiamo le prove, poetarumsilva.
Non dire cazzo a été publié en 2018 par Frassinelli.

Traduit de l’italien par Alexia Caizzi

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