Le Jour des ours volants, de Evelina Santangelo

Par Valentina Di Cesare

Traduit de l’italien par Laura Zorloni

Jon Scripcaru a un secret qu’il garde depuis très longtemps, un secret qui enchante les plus jeunes et tourmente les adultes. Cet homme mystérieux, originaire d’Europe de l’Est, qui a fui une guerre sanglante et violente, habite illégalement un vieux garage désaffecté dans une ville dont on ne sait pas le nom, mais qui renvoie inéluctablement à des atmosphères siciliennes et méditerranéennes. Son passé à lui est inconnu et bien loin d’être simple, lié à des souvenirs de violences et de représailles politiques qui ont frappé son père lorsqu’il était encore très jeune, mais dans l’esprit de Jon, aux côtés de l’ombre confuse de ces épisodes dévastateurs, vit une âme enfantine et créative. Tous les soirs, en silence, l’homme sort de sa tanière et traverse les ruelles d’un marché de la ville avec une plateforme de bois dans les mains, sur laquelle il s’applique à charger tous les déchets accumulés par terre et entre les étales : des branches de légumes, des épluchures, des croûtes, des lambeaux de peau et des restes d’animaux. Il ne se passe pas un soir sans que Le Blond, comme le nomment ses collègues de travail, ne se livre à cette étrange prouesse. Oui, une prouesse, pas seulement parce que l’homme se contorsionne dans des espaces étroits du marché afin de s’emparer de quelques résidus, mais parce que, une fois la récolte terminée, sur Jon s’abattent les regards scandalisés et furieux d’une humanité qui ne le comprend pas, qui voit en lui la diversité, la non-coutume, et pour qui la violence verbale et l’injure sont les seules réponses qui apaisent ses propres peurs. Mais heureusement, il y a toujours quelques exceptions, car l’excès de curiosité peut parfois ne pas être mesquin, en effet se retourner pour examiner et regarder un fait de plus près n’est pas forcément un outrage. Dans le quartier, en somme, la routine de Jon suscite une agitation semblable à une immense chorégraphie, et quand l’homme se retire dans son garage avec le butin de la soirée, des jeunes gens le suivent pour essayer de découvrir quelque chose, pour tenter, en vain, de comprendre et d’imaginer quel peut être son secret, jusqu’à ce que Jon ne soit contraint de les chasser sans ménagement, en abaissant le rideau de fer. De nouveau seul dans son garage, Jon semble pousser un soupir de soulagement : le monde extérieur l’importune plus ou moins directement. Jon paie cher ce que la plupart considèrent comme une bizarrerie incompréhensible. Lorsqu’il parvient à refermer la porte derrière lui, il trouve dans ce sale entrepôt le confort de la solitude et de la liberté. Mais ce sentiment de paix dans son refuge plus que spartiate ne va pas durer. L’acharnement des personnes qui, depuis longtemps, observent ses mouvements a atteint un point de non-retour, et quelqu’un va enfin se charger de faire ce que tout le monde souhaite depuis si longtemps : faire irruption dans le garage de Jon et observer de ses propres yeux ce qu’il peut bien faire avec tous ces déchets. La surprise est aussi enchanteresse qu’enchantée : dans le garage, avec Jon, il y a un grand ours brun, affalé dans un coin de la pièce, retenu par de nombreuses chaînes. La stupeur qui apparaît dans les yeux du patrouilleur, un boucher nommé le Rosso, lorsqu’il voit l’animal, donne une nouvelle dimension à l’histoire, imprégnée depuis le début d’une atmosphère clownesque et mélancolique à la fois, téméraire et pourtant triste. L’ours est gigantesque mais apparemment inoffensif. Jon veut le dresser, il connaît les secrets de cet art ancestral et il est convaincu que la grosse bête saura faire des choses stupéfiantes, et même monter à vélo. Une fois le « mystère » de Jon connu, l’acharnement qui, jusqu’à quelques pages auparavant, imprégnait chaque ligne s’affaiblit, comme une curiosité assouvie après un aveu exténuant, et se transforme en une étrange euphorie. Petit à petit, la nouvelle se répand et l’on entend parler de l’ours prodigieux partout en ville : une magie inonde les rues et les yeux des gens, l’attente de quelque chose d’incroyable et de fabuleux a transformé la façon dont les gens regardent Jon, lequel, en plus de continuer à recueillir des restes pour son ours, travaille au noir sur des chantiers très difficiles sans sourciller : il croit de toutes ses forces que le rêve qu’il a en tête a tous les atouts pour devenir réalité et, chaque jour, il affronte les rigueurs de la vie quotidienne pour atteindre son objectif avec une obstination émouvante et digne.

Avec Il giorno degli orsi volanti (Le jour des ours volants), Evelina Santangelo a écrit un livre aux ambiances oniriques et féériques, débordant de petites stupeurs et de merveilles. Le monde qu’elle raconte est un monde dans lequel le réel et l’irréel marchent côte à côte et dans lequel la réalité et l’imagination coexistent avec une force et un naturel surprenants, comme c’est le cas dans les contes. Je pense qu’il n’est pas inexact de rapprocher ce précieux livre d’un conte de fées doux et poignant, peuplé de personnages et d’objets empreints dès le début d’une mélancolie lumineuse qui flotte sur chaque chose et qui nous murmure, page après page, à quel point la vie est fragile mais à quel point le pouvoir de l’imagination est salvateur : c’est à lui qu’est constamment confié le devoir d’exorciser la fin, la mort, l’abattement, la reddition. Le roman fait émerger l’impossibilité de tracer une ligne de démarcation entre le pouvoir de l’imagination et celui de la mémoire, et le protagoniste, dans sa tentative solitaire et obstinée de rendre une prouesse plausible, se risque en réalité à atteindre un objectif qui n’est absolument pas individuel mais qui, au contraire, s’étend à tous. Le rêve de Jon devient le rêve de chacun, il donne de l’espoir et de la force même aux regards les plus sévères et il nous rappelle comme un avertissement que nous ne pouvons pas nous passer des symboles.

Bibliographie en italien :
SANTANGELO, Evelina, Il giorno degli orsi volanti, Einaudi, 2005, 212 pages.

Bibliographie en français :
SANTANGELO, Evelina, Le jour des ours volants, traduit de l’italien par Dominique Vittoz, Les Allusifs, 2016, 237 pages.

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