La vie mensongère des adultes, de Elena Ferrante

Par Chiara Lagani

Traduit de l’italien par Laura Zorloni

Les lecteurs amoureux des quatre livres de L’Amie prodigieuse se sont sûrement demandé, durant les cinq années qui ont séparé le dernier tome, L’Enfant perdue, du nouveau roman d’Elena Ferrante (sorti récemment en France aux éditions Gallimard dans la belle traduction d’Elsa Damien), quel serait le sujet de la prochaine histoire de cette mystérieuse écrivaine qui, avec sa pénultième œuvre puissante, a remporté à juste titre un succès planétaire. Certains s’attendent peut-être à retrouver dans son nouveau roman l’inoubliable Lila, définitivement disparue, comme envolée des dernières pages de la tétralogie. Ou peut-être y fouillera-t-elle dans le livre secret qu’elle écrivait lors de ses sorties à Naples : ce roman décisif et « mémorable », redouté et conjecturé par Elena, dans lequel son amie aurait mis les secrets de la pourriture, de l’horreur de ce « Fosso carbonario » qu’est Naples et, au fond, la planète entière (et même le mystère de la perte de Tina et, peut-être, de son propre effacement). Mais Ferrante n’est pas une écrivaine si prévisible et, même si les fils rouges qui lient ses romans sont forts et nombreux, elle ne se répète pas : il y a toujours un nouveau sursaut de l’âme, un écart inattendu, même dans le style et la langue, qui est à nouveau ici envoûtante et acérée. Ses lecteurs les plus fidèles devraient donc, cette fois-ci, être déconcertés. Parce que La Vie mensongère des adultes n’est pas une histoire du sous-sol, de la Naples infernale et misérable, ou plutôt, elle ne l’est pas en apparence. C’est en fait l’histoire d’une adolescente, Giovanna Trada, qui vit avec ses parents, deux enseignants de lycée, dans la Naples de San Giacomo dei Capri, au Rione Alto. Sa vie est ordonnée et ordinaire, et se déroule normalement dans un environnement petit-bourgeois au cadre et aux fréquentations rassurants et convenables, au sein d’une famille cultivée, partisane d’une éducation laïque, émancipée et libre, post-contestation, en somme, puisque nous sommes à la fin des années soixante-dix, début des années quatre-vingt.

Un jour, Giovanna entend son père dire à sa mère quelque chose qui la bouleverse : elle, sa fille, est laide ; elle est en train de prendre les traits de sa tante Vittoria. Vittoria est la tante obscure, dont le nom suscite chez sa nièce de vagues sensations de dégoût et de peur, mais dont la fille sait finalement très peu de choses, si ce n’est qu’elle est considérée par sa famille comme une pauvre fille, une sorte d’« être monstrueux, qui souille et infecte quiconque l’effleure ». C’est alors le début du parcours descensionnel de Giovanna dans sa vie adulte. Nous pourrions dire que nous sommes face à un roman d’apprentissage, même si l’évolution de Giovanna « déforme » aussi par moments son âme et son apparence. Comme dans une sorte de portrait miroir de Dorian Gray, l’image de Vittoria (une espèce de Lila adulte, survivante, noire et décomposée, devenue méchante et pourtant rendue admirablement vivante par une irréparable souffrance), d’abord recherchée puis petit à petit également recréée, se creuse en elle, s’imprime sous sa peau comme une menace, une grande lettre écarlate, indélébile et fatale. Giovanna guette en elle-même la terrible ressemblance, elle la mesure, la surveille, jusqu’à ce qu’un besoin de confrontation devienne pressant : aller voir enfin l’innommable Vittoria. Et voilà que Giovanna descend, descend « encore et encore, toujours plus loin, jusqu’au bout du bout de Naples », et au bout d’elle-même, de sa vie bourgeoise revêtue de certitudes. C’est précisément au bout de cette descente réelle et fatale qu’elle trouve l’image qui lui ressemble : elle-même en plus grande, plus terrible et sage, magnifique et horrible à la fois. À mesure qu’elle absorbe cette image, la structure de sa vie, faite d’apparence et de fausses vérités, commence peu à peu à s’effondrer, démolissant ses certitudes, révélant la vérité extérieure des ménages, les abysses, les petitesses et les complications du monde des adultes. Ainsi, d’abord seulement par simple tentative, puis par impérieuse nécessité, Giovanna commence à mentir. Elle cache ce qui lui arrive, elle invente tellement bien que le mensonge et la réalité se confondent ; elle perfectionne sa façon de mentir en disant la vérité. Sous l’enchantement fabuleux d’une amulette spéciale, le bracelet que Vittoria lui a donné à sa naissance, sous le signe d’un mensonge couvert de vérité (un mensonge qui, dans ce récit à la première personne, nous parle aussi d’un acte profondément créatif), Giovanna deviendra alors soudainement adulte, comme « aucune fille n’avait jamais réussi à le faire ».

Bibliographie partielle en italien :
FERRANTE, Elena, La Vita bugiarda degli adulti, E/O, 2019, 336 pages.

Bibliographie partielle en français :
FERRANTE, Elena, La Vie mensongère des adultes, traduit de l’italien par Elsa Damien, Gallimard, 2020, 400 pages.

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