La mère d’Eva, de Silvia Ferreri

Par Francesca Vinciguerra

Le premier roman de la journaliste et anthropologue Silvia Ferreri a deux visages : d’un côté il montre une descente aux enfers, de l’autre une renaissance douloureuse et exigée. Publié en 2018 par Neo Edizioni et finaliste du Premio Strega, La Mère d’Eva décrit, à travers un long monologue, les réflexions et les souvenirs d’une mère dans la froide salle d’attente d’une clinique de Belgrade, en Serbie. De l’autre côté de la porte, le bloc opératoire où sa fille Eva a été endormie et où, quelques heures plus tard, se réveillera son fils Alessandro, un être changé, inédit.

Grâce aux réminiscences à la première personne de la mère qui cherche désespérément à situer le début de cette épreuve, nous apprenons à connaître les deux personnages principaux : d’un côté Eva, qui a toujours su qu’elle était un garçon piégé dans un corps de fille, malgré son anatomie et son prénom ; de l’autre côté la mère, déchirée entre l’amour pour son enfant et l’incompréhension de ses besoins. Ce long parcours, un chemin de croix pour les parents plus que pour Eva qui demande à être appelée Alessandro dès l’âge de 5 ans, se termine dans la clinique de Belgrade, là où le roman commence. Il en résulte, grâce à la prose poignante de Silvia Ferreri, un récit incisif :

« Je suis là, Eva, je suis à côté de toi. Je suis assise dans le couloir froid à côté du bloc opératoire où tu es étendue, nue, pour la dernière fois fille, enfant, femme. Tu ne m’entends pas et tu ne me vois pas mais je suis là. Je ne te quitte pas. J’ai promis de rester jusqu’à la fin et je suis là. Je t’ai amenée au bout du monde pour te faire démembrer comme un agneau sacrificiel et je vais rester là jusqu’à l’accomplissement de ce sacrifice extrême. Jusqu’à ce que tu ne sois plus toi et qu’il y ait à ta place un être nouveau. »

Massacre, sacrifice, suppression. Ce sont les mots que la mère utilise pour décrire l’opération chirurgicale choisie par son enfant et subie au-delà d’un seuil infranchissable. Comme souvent dans leur rapport, en cette circonstance aussi les états d’âme de la mère et de l’enfant sont opposés : si pour la première cette opération représente une souffrance inouïe et superflue infligée au corps de sa fille, pour la deuxième il s’agit de la libération d’une vie fausse et inachevée. Mais l’écrivaine choisit de se mettre à la place de la première, peut-être plus proche du lecteur, plus contrastée et inexplorée.

Pendant qu’Eva est endormie et que les médecins pratiquent sur elle « l’opération chirurgicale de démolition », c’est sur l’âme de sa mère – consciente – que nous voyons les coupures et les altérations. À corps ouvert, le lecteur perçoit les organes et les veines de leur histoire, le squelette d’une relation compliquée. La mère forte, qui porte la souffrance pour toute la famille, qui se charge d’accompagner son enfant jusqu’au bout de son choix, malgré l’incompréhension et la culpabilité. La fille déterminée et impatiente. Une maternité complexe, qui ne sait plus où diriger son amour face au silence de l’enfant. Les conflits dans la famille et contre le monde extérieur. Dans chaque chapitre se chevauchent le passé et le présent, l’imminence d’un changement et le parcours qui les a amenées à ce moment, le sondage de l’histoire à la recherche d’une faille, d’une cause, d’une responsabilité :

« Les mères se trompent toujours. Les mères font constamment des erreurs. Me suis-je trompée ? Est-ce que ce qui s’est produit ensuite fut un acte de rébellion ? J’ai passé des années à me demander quelles responsabilités, et de quelle sorte, j’ai pu avoir dans cette histoire. Non, je n’ai pas de réponses, Eva. Pourras-tu m’en donner quand tu te réveilleras ? Pourrons-nous construire un nouvel avenir ensemble ? Peut-être pourrons-nous reconstruire aussi notre passé. »

Ce qui intéresse Silvia Ferreri n’est pas tant l’histoire de la transition d’Eva en Alessandro que la complexité du rôle parental dans l’accompagnement vers cette transition. Ainsi, si l’enfant a deux noms, celui qui lui a été attribué à la naissance et celui de son choix, la mère est anonyme : « Rares sont ceux qui connaissent mon nom. Ils m’appellent simplement La mère. Comme si j’étais un archétype, la matrice, la mère de tous, de toutes les créatures, femmes et hommes, qu’il faut préserver. »

C’est un roman qui fait mal, qui envoie un faisceau de lumière impartiale et crue sur un coin d’ombre de la société italienne, mais aussi de notre conscience. Mais c’est une douleur nécessaire, capable de nous ouvrir les yeux sur la question de la dysphorie de genre chez les mineurs, un sujet dont on parle de plus en plus souvent en France, mais qui reste encore un tabou en Italie.

Bibliographie française
Silvia Ferreri, La Mère d’Eva, traduction de Chantal Moiroud, Éditions Hervé Chopin, Bordeaux 2018, pp. 218,


Bibliographie italienne
Silvia Ferreri, La Madre di Eva, Neo edizioni, Castel di Sangro (AQ) 2017, pp. 196

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