Malicieuse Alice, de Caterina Cavina

Les femmes ont toujours eu du mal à explorer la planète Homme. Si par ailleurs, vous vivez à Guazza del Re, un petit village de la basse plaine de l’Émilie-Romagne, que vous mesurez un mètre quatre-vingt-cinq, pesez cent quarante kilos et que vous avez une sœur au physique de pin-up, c’est pas gagné. Alice l’apprend à ses dépens dès le plus jeune âge, quand elle hérite de la blouse de travail des concierges à la place du joli tablier rose que portent les autres petites filles de l’école maternelle.
Mais ses déboires ne s’arrêteront pas là. À l’adolescence, le superbe Morten Harket, le chanteur du groupe A-ha, dénigre les missives passionnées qu’elle lui écrit. Son cousin Elvis la surprend à moitié nue sur son lit, alors qu’elle chante Like a Virgin façon Madonna oversize. Et enfin, plus tard, son grand amour Spartaco lui préfère une Cubaine gracile.
Mais faut-il forcément être belle et mince pour vivre heureuse ? Est-il bon de tenir à distance les « bienfaiteurs du slip » ? Peut-on devenir la maîtresse du père Noël par désespoir ? Vaut-il mieux être mal accompagnée que seule ?
Alice partage son temps entre les douceurs sucrées du bar de sa tante Elide, les tortellini assaisonnés à la bière et au Lexomil, et les conversations avec sa sœur Giorgia, face au lac de la Sconquassona. Armée de son ironie cynique, elle tentera d’expliquer le monde complexe des hommes, découvrant que chaque femme, qu’elle le veuille ou non, possède d’efficaces armes de séduction.
Il ne reste donc plus qu’à se laisser transporter par les (més)aventures amoureuses d’Alice, rire des situations loufoques dans lesquelles elle se retrouve et déguster un à un les personnages savoureux de ce village déjanté.

Voici deux extraits du roman :

La Nativité

« Sainte Mère de Dieu ! J’ai accouché de Liz Taylor !

– Mais enfin Attilia, tu as été enlevée par les extraterrestres ou quoi ? Regarde un peu les yeux qu’elle a… on dirait qu’ils sont violets… ou plutôt rouges… Je n’y comprends rien… Tu as mis au monde un lapin ! Dites-moi, docteur : est-ce qu’elle est normale ? Elle me semble bizarre ! » hurlait mon père.

Alors que les mains du chirurgien farfouillaient encore son intimité, maman criait plus fort que moi. Le seul à rester placide était un infirmier tout pâle : il me fixait, perplexe, comme le feront ensuite tous les hommes de ma vie.

Ma naissance fut vécue comme une épiphanie, d’ailleurs c’était Noël, plongeant tout le monde dans une angoissante confusion.

Je vis le jour un 25 décembre, après seulement six mois et demi de gestation, et je pesais déjà deux kilos huit cents grammes. L’aiguille de la balance aura parcouru bien du chemin pour atteindre aujourd’hui cent quarante kilos. Mes os n’ont pas chômé non plus : je mesure un mètre quatre-vingt cinq. Je me suis toujours demandé comment j’avais fait pour en arriver là, même si j’ai ma petite idée là-dessus.

Ma mère aussi s’interroge. Parfois, sous l’effet du Valium, elle me demande en bredouillant :

« Mais comment t’as fait pour autant forcir ? Tu as peut-être mangé quelque chose ? »

Le jour de ma naissance, face aux affirmations catégoriques du médecin, maman, encore groggy, me vola la vedette sans le vouloir.

« Madame, elle ne peut pas être de six mois et demi, voyez un peu comme elle est formée, regardez-la bien… un ventre plein, des jambes robustes, des grosses fesses. »

Et voilà, les hommes avaient déjà à redire au sujet de mon physique. Le docteur conclut :

– Elle n’est pas prématurée, vous avez fait une erreur d’évaluation.

Mon père se mit alors à vérifier sur ses doigts. De temps à autre, il faisait disparaître son pouce, puis recommençait à compter.

– Ah ! J’y suis… Voyons, ça devait être après la p’tite bouffe chez Tony… Quand est-ce que Ferrari a gagné pour la dernière fois ? Vous le savez, docteur ? 

Le médecin fit non de la tête, mais à la fin de ses calculs, papa affirma :

– J’en suis sûr et certain, elle devait naître en février, elle est donc en avance, ou alors… Comment est-ce possible ? Elle a l’air malade, voyez un peu ses yeux… on dirait qu’ils ont morflé, sans parler de ses cheveux… ils sont beaucoup trop noirs. Dans la famille, personne ne les a aussi foncés, châtains à la rigueur. »

Après son diagnostic, mon père m’examina de nouveau, dubitatif, ensuite il regarda maman. Elle était épuisée, mais belle. Ses boucles blondes encadraient son visage, trempé de sueur, ses grands yeux noirs le fixaient durement et semblaient lui dire : « Tu es content ? Je t’ai pondu un gosse, maintenant ne viens plus me casser les pieds ! » L’instinct maternel, chez elle, n’était pas inné.

Mais le coup de sang de maman n’inquiéta mon père qu’une fraction de seconde. Il haussa les épaules en pensant « Ça lui passera. » Ensuite, il se mit à comptabiliser tous les étés au cours desquels il avait laissé sa femme seule au bord de la mer. Elle avait besoin de s’oxygéner. Puis un doute l’assaillit, il ferma sa main, se gratta la tête et s’adressa à son épouse :

« Attilia…

– Quoi encore ?

– Euh… rien… »

Rien. Facile à dire. En effet, après les dernières vacances d’été, mon père avait remarqué une étrange indolence chez sa moitié, d’habitude si agitée et si pugnace. Était-ce le coup de blues de la rentrée ou l’état de langueur déjà induit par sa grossesse ? Son Attilia n’était d’ailleurs pas un boudin, il l’avait épousée pour cette raison, en fait, surtout pour ça. Comme elle possédait deux jambes splendides et une ravissante chute de reins, il passait outre son sale caractère… Un homme amoureux est prêt à tout pour pouvoir admirer à loisir une aussi belle paire de fesses, jusqu’à l’épouser. Mon père, à la fin de son adolescence, était un paisible marchand d’accessoires auto, des pare-soleils aux sapins désodorisants. Il s’était entiché d’une croupe sculpturale, curieusement originaire d’Émilie-Romagne ; une terre d’habitude renommée pour les popotins que les tortellini bourrés de viande prédisposent à l’embonpoint. Tant pis s’il avait dû se farcir une femme instable, névrosée, casse-bonbons et probablement frigide, au point d’attendre près de quatre ans pour avoir enfin sa première héritière, moi en l’occurrence. Il était passé devant l’autel, sans pour autant être invité dans l’alcôve. Pour ma sœur Giorgia, il n’a dû patienter qu’une année.

C’est ainsi que le jour de ma naissance, il me regardait dégoûté, alors que je n’avais que quelques heures.

« Qu’est-ce que vous avez trafiqué ? Vous auriez pu faire attention en la sortant de là, reprochait-il à l’accoucheur, jugé coupable de m’avoir fait naître. Elle a un teint foncé et d’étranges yeux violets… Sa figure fripée, je n’arrive pas à m’y faire. »

Le médecin le regardait stupéfait. Bon d’accord, la petite n’était pas folichonne, mais il n’avait jamais entendu un père se plaindre ainsi de son rejeton.

Ma mère non plus n’avait pas l’air d’apprécier le résultat. La situation ne pouvait qu’empirer ; pour être honnête, déjà avant l’accouchement, elle avait accusé le bonhomme de l’avoir prise en traître (« Je dormais, pauvre crétin ! ») et elle m’avait maudite pendant toute sa grossesse, essayant de maltraiter ses entrailles, en se livrant à je ne sais quelles pratiques. À présent, elle était plus que furieuse.

Mon père renchérit, dès que le docteur eut tourné les talons :

« Elle n’est sûrement pas de moi.

– Comment ça, elle n’est pas de toi ? s’irrita ma mère. 

Et elle se mit à examiner le petit paquet tout chaud posé sur ses genoux.

– Tu ne peux pas nier que, dans ma famille, personne n’a une telle face de citron.

– Voyons Alfio, elle est encore trop jeune pour savoir à qui elle ressemble…

– Elle ne me ressemble sûrement pas… Va savoir de quelle race elle est…

Maman me fixa plus attentivement.

– Tu veux mon avis ? En la regardant mieux, je crois qu’elle ne me ressemble pas non plus. Ils se sont peut-être trompés de bébé ?

Papa secoua la tête.

– Attilia, je ne sais pas ce que tu imagines, mais crois-moi, c’est bien la tienne, je l’ai vue sortir…

Maman écarquilla les yeux et resta bouche bée.

– Mouais… après la piqûre, il m’a semblé piquer du nez un instant, j’entendais vaguement la chanson La Bohème et les hurlements de la gosse m’ont tirée de ma somnolence… C’est pour ça que je me demande si c’est bien la mienne. 

– Attilia, c’est la tienne… fais-moi confiance. »

Mon père continua à gratter son menton et son front toute la journée. Non, cette petite monstresse ne pouvait pas être le fruit de ses gonades. Pourquoi ? Parce qu’elle était trop moche, tout simplement. Et puis, il n’avait rien éprouvé à son arrivée. Les pères ne ressentent-ils pas toujours un élan d’affection ? Une effusion soudaine ? Ne sont-ils pas fiers de sentir leur sang irriguer un autre petit être ? N’ont-ils pas le désir de serrer leur progéniture dans leurs bras et de la présenter ensuite à la leur bienfaitrice ? Pourquoi, lui, n’éprouvait-il pas la même chose ?

Les pensées rebondissaient dans sa boîte crânienne comme des ballons sur un terrain de basket. Un doute fondamental le tenaillait : le sempiternel dilemme du mâle dans le mariage, au moment de l’enregistrement à l’état civil, à l’origine ensuite des tests ADN.

« Mais bon sang, Attilia ne peut avoir aimé un autre homme… c’est donc ma gamine, même avec ses yeux violets… si violets », songeait papa en soupirant. Il cherchait à ne pas trop creuser sur son éventuel statut de cocu. Il pensait maintenant au morceau de langue charnue qui refroidissait dans son assiette, ainsi qu’à la queue de cochon, autre mets de choix qu’il se disputait avec son frère Ermes à chaque repas de Noël. J’étais à peine née que mon père pensait déjà à s’empiffrer. Au bout de quelques heures, il se résigna. Non, il ne pouvait pas s’échapper et tout espoir de faire bombance se dissipait inéluctablement.

Mais par chance, quand on me mit avec les autres nouveau-nés, les bonnes sœurs semblèrent m’accepter. C’était un jour béni et les religieuses cherchaient en moi un enfant providentiel. Leurs espérances furent bien vite déçues. Dès qu’elles me changèrent et, surtout, quand elles prirent mes mensurations, elles se signèrent et appelèrent aussitôt la mère supérieure. Après m’avoir observée, cette dernière jugea qu’on devait me retourner à l’expéditeur, à savoir ma mère. C’est ainsi qu’on me plaça sur son ventre, alors qu’elle, en plein délire, sous une dose massive de calmants, m’approcha de sa poitrine tout en fredonnant : « Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître… » Elle ne put reproduire ce geste très souvent par la suite, sans le soutien d’anxiolytiques. C’était compréhensible, vu que, dès que je m’agrippais au sein maternel, ma jolie petite bouche effectuait un épouvantable mouvement de succion. Des grognements et des gémissements infernaux se propageaient dans toute la maternité, tandis que j’avalais presque littéralement ma génitrice en une seule tétée.

« Une vision effroyable, commenta la mère supérieure. Je n’ai jamais vu une enfant si gloutonne. Et pourtant, j’ai été missionnaire en Afrique. »

« Attilia ! Attilia !

– Qu’y a-t-il, Alfio ? Tu ne vois pas que je donne le sein ?

– En fait, tu étais en train de dormir… 

Ma mère se secoua, elle s’était en effet assoupie, après quoi, elle s’était de nouveau retrouvée avec cette drôle de chose rose bonbon scotchée sur un nichon.

– À qui elle est, celle-là ?, demanda-t-elle pour la énième fois à mon père. Puis, elle opina du chef :

– Ah oui, c’est vrai.

– Attilia, il y a un problème, dit mon père, en me fixant presque avec tendresse.

Il remarquait quelque chose de spécial en moi : j’avais grossi. Effectivement, quelques jours après ma venue au monde, j’avais sombré un temps dans un profond sommeil. Maman en avait profité pour se bourrer de calmants, tout en ingurgitant un peu de nourriture.

– Quel est le problème, Alfio ?

– Il va falloir lui trouver un prénom. C’est don Carlo qui me l’a rappelé. Elle doit aussi être baptisée et enregistrée à l’état civil.

– Ah bon ?

– Oui.

Ma mère ferma les yeux, puis les rouvrit.

– On va l’appeler Alice.

Papa plissa le front.

– Et pourquoi ?

– Pendant que je dormais… donc, en allaitant, j’ai rêvé d’un énorme lapin blanc, avec une montre gousset en or, à vrai dire c’était peut être un gros rat qui chantait La Bohème.

– Qu’est-ce que le prénom Alice vient faire là-dedans ?

Alice au Pays des Merveilles, tu connais ?

– J’ai compris, tu veux donner à ta fille le nom d’une toxico. Si ça te convient, ça me va aussi ! »

Mon père me sourit. Grâce aux longues siestes et au lait maternel frelaté, mon apparence s’était améliorée : j’avais toujours les yeux aubergine, mais mon duvet noir avait laissé place à des boucles couleur miel. Il m’était aussi poussé un double menton, tout comme des dessous de bras potelés, si typiques des hommes de la famille. Ce fut un bien, parce qu’à partir de cet instant, un maître-nageur de Punta Marina aux yeux pervenche et aux épaisses boucles noires arrêta de recevoir des coups de téléphone intempestifs au beau milieu de la nuit.

Le Canal Émilien

J’en vins à me jeter dans le Canal Émilien. Après le dernier coup de téléphone de l’obsédé de Rome et la terrible confession de ma mère, je fis pendant toute une journée une diète à base de bière et de whisky en traînant en voiture, complètement cuite. J’errai le long de routes ne menant nulle part : Marmorta, Molinella, Portonovo, San Martino in Argine, Spazzate Sassatelli… je pleurai à Argenta, je perdis la raison à Campotto et, à la nuit tombée, je me livrai aux eaux du canal.

Je voulais mourir noyée, cependant, je me rendis compte immédiatement que je ne coulais pas. Ma corpulence m’en empêchait.

« Foutu Archimède ! », hurlai-je à la lune.

Pour toute réponse, il y eut un éclair, suivi d’un coup de tonnerre et des trombes d’eau s’abattirent. Mais mon corps ne sombrait toujours pas. C’est ainsi que je décidai de plonger ma tête jusqu’à perdre connaissance. Mais là encore, quelque chose en moi se rebellait et je commençai à chanter :

« Aï’ve had ozer gaïz… Aï’v loukt intou zeir aïz… Bat aï néveur niou lav bifor… La pluie redoubla d’intensité. Je veux mourir ! »

Je plongeai de nouveau la tête, mais rien à faire. Je recrachai quelques feuilles et je continuai à chanter.

À un moment donné, un homme apparut sur la digue, une bière à la main. Il avait dû sortir de l’une des bicoques bordant le canal. Il était grand, la pluie coulait le long de ses boucles échevelées. Je ne le reconnus pas tout de suite. Il tenta de me repêcher d’un geste expert. Mais moi, en réaction, j’étreignis la première chose à ma portée, son pénis. Il poussa un hurlement de douleur et recula.

« Tu redoutes la grosse femme qui agrippe ton manche, hein ? Ça te dégoûte, pas vrai ?

– Pas du tout, me répondit-il le plus calmement du monde, tu sais combien de fois tu me l’as tripoté ? »

C’est alors que je le reconnus : c’était Spartaco, il avait pu voir toute la scène au sec, confortablement installé entre les planches de sa baraque. Aux premières intonations de True Blue, il comprit que la situation était grave.

« Alice, qu’est-ce que tu fous, raide défoncée, dans la flotte ? Sors de là, tout de suite… Tu veux encore te tuer… Les années passent et tu recommences encore les mêmes conneries. Allez, sors ! Dépêche-toi… » se mit-il à hurler, sous une pluie toujours plus drue.

Je continuai à nager. Plus j’essayais de m’éloigner, plus Spartaco se rapprochait.

« Allez ! Remonte ! »

Ma tête refit surface, une grosse feuille me recouvrait le visage et, provisoirement aveuglée, je m’égosillai :

« Qu’est-ce que tu me veux encore ? Tu as gâché ma vie, alors que je n’étais qu’une enfant !

– Mais tu avais presque trente ans !

Je réfléchis une fraction de seconde et je lui répondis :

– D’accord, mais ça revient au même.

À la fin, Spartaco en eut marre, il entra dans l’eau, attrapa mon corps naufragé et, grâce à une prise qu’il avait maintes fois rodée sur les plus gros silures, me jeta sur la rive.

– Tu me prends encore la tête, hurla-t-il.

Tout s’illumina autour de nous et j’entendis un énorme coup de tonnerre. L’orage venait d’atteindre son paroxysme. J’entraperçus un bref instant les yeux de Spartaco plus vifs que jamais. Je grelottais.

– Je t’ai attrapée, mon gros poisson, tu as toujours été la plus difficile de ta famille, tu sais. Celle qui m’a donné le plus de fil à retordre, mais tu étais aussi la plus drôle. Je me sentais pareil à un dieu, divaguait-il, avec toutes tes supplications et les larmes que tu versais pour moi. Ça faisait du bien à mon ego. J’étais au septième ciel avec toi, ma grosse ivrogne. »

En un rien de temps, il me sauta dessus.

Je restai toute la nuit, nue, sur la rive du canal, étourdie par l’alcool et l’assaut de Spartaco.

À un moment donné, j’ouvris les yeux. La lumière éblouissante du petit matin scintillait sur la surface de l’eau. Un garçon filiforme m’enlaçait. Son corps était frêle et rose de coups de soleil. Il m’empoignait avec fougue en suçant mes tétons.

« Tu es mon lion de mer, murmurait-il, si godiche sur la terre ferme, mais tellement léger et rapide quand il file dans l’eau. C’est bien toi, mon doux lion de mer. »

Le jeune homme toussa. Ma généreuse poitrine l’étouffait, mais il ne me lâchait pas.

En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, il cessa de respirer et s’enfonçait à présent dans l’abysse. Je le suivais, en larmes et impuissante. Je vis les dernières bulles d’oxygène fleurir de ma bouche et monter vers la surface bleutée. Tout à coup, un hameçon me transperça la chair. Je ressentis une douleur immense à la poitrine et ma peau se déchira.

Je remontai vers le ciel en suivant un parcours inhabituel. Un coup de canne à pêche me fit rouler sur la berge. Le pêcheur me tira par les pieds, puis retira l’hameçon de ma mamelle sanguinolente et, non sans m’être débattue, il réussit à me soulever. Il sourit face au néant et sa voix tonna :

« J’ai enfin attrapé la Sgnurina ! En voilà une belle prise ! Vas-y prends-moi en photo avec elle. »

Quand je me réveillai, j’étais dans la pénombre bien au chaud. Dès que mes yeux s’habituèrent à l’obscurité, je poussai un cri. Un bus me fonçait dessus. Je m’aperçus ensuite que ce n’était qu’un poster sur le mur.

« Il a un moteur de Mercedes à quatre temps. Il fonctionne au méthane avec 6883 centimètres cubes de cylindrée, une boîte de vitesse automatique, la direction assistée, le tout pour un poids à vide de 12 300 ki…

– C’est bon Elvis, j’ai compris. C’est un autobus ! » hurlai-je à mon cousin.

Je sentais mon haleine d’après-cuite remplie de l’acidité des sucs gastriques. J’essayai de m’asseoir, mais tous mes os étaient douloureux. Mes genoux craquaient, j’avais dû dormir en position fœtale.

Mon cousin était assis sur une chaise, le dos tourné. Sa chambre était tapissée de posters d’autobus et de femmes obèses, ses obsessions de toujours. Il y en avait une, allongée à côté de moi dans une guêpière. On aurait dit ma copie conforme sur papier glacé. Elvis se tourna, il portait un jeans et un marcel blanc, il vint s’asseoir sur le lit et prit délicatement ma main.

« Je t’ai trouvée sur la rive du canal. Je passais au-dessus de Motta del Re et je t’ai aperçue. T’as piqué un sacré roupillon. T’as encore pas mal de fièvre, mais le médecin dit que tu vas bien.

Il serra ma main plus fort. Je la retirai instinctivement. Il me sourit et sa beauté s’offrit à moi comme une fleur.

– Tu ne dois pas avoir peur de moi. Je suis fiancé à présent.

Cela me surprit.

– Ah bon ? Avec qui ?

– Avec Dalida, celle qui travaille au vidéoclub.

J’eus soudain un flash et il revint à ma mémoire une fille énorme, peut-être encore plus grosse que moi. Son ventre mastodontesque était engoncé dans un petit haut en dentelle noire, d’où débordaient ses seins blancs gélatineux aux tétons ronds comme des macarons roses. Dalida avait les cheveux rouge feu et n’y allait pas de main morte avec le maquillage. En plus de la graisse, il émanait d’elle quelque chose d’inquiétant. Ce n’étaient pas ses immenses cuissardes ou encore ses tenues en cuir noir avec des fermetures éclair partout, ni même le poster de Rocco Siffredi dans l’exercice de son art qu’elle avait accroché au-dessus de la caisse, c’était son visage. Il était bouffi et outrageusement fardé, au point de le rendre effrayant. Par ailleurs, Dalida s’était fait une réputation à Guazza del Re, parce qu’elle avait coutume de se balader chez elle, vêtue de ses seuls talons aiguilles. Tout le monde le savait, vu qu’il n’y avait pas de rideaux aux fenêtres. On murmurait qu’on pouvait voir son puissant postérieur naviguer sur la Toile. Il s’agissait de sites présentant des femmes rondes, qui annonçaient tout de suite la couleur avec des annonces raffinées du style : « 150 kilos pour faire saliver ta biroute » ou encore « Grosses gourmandes affamées de sexe ! » Il suffisait de taper sur n’importe quel moteur de recherche : « gros cul succulent » et tu la trouvais.

Je vis la photo dudit postérieur en bonne place sur la table de chevet d’Elvis, tout près de bus miniatures anglais et italiens. Elle était insérée dans un cadre en moumoute rouge dessinant un cœur et bordé d’une guirlande de roses.

« Je suis contente que tu aies trouvé l’âme sœur, dis-je en fixant l’image. Elvis répondit par un long soupir et me prit de nouveau la main.

– Dis-moi qui a bien pu te mettre dans un état pareil ?

Je réfléchis une minute, avant de lui répondre :

– Moi… personne d’autre que moi.

Mon cousin serra mes doigts et les approcha de sa bouche. Il ne les effleura pas.

– Je suis inquiet, Alice. Ça fait un bon moment maintenant, que je me tracasse pour toi. Si je peux faire quelque chose, dis-le. Vraiment, n’hésite pas. Je n’exige rien en contrepartie. On est de la même famille et je ne suis plus le crétin que tu as connu dans le passé. Je sais bien qu’on ne peut pas faire certaines choses avec une cousine, il faut, je crois, une dispense du pape, mais comme je n’ai pas beaucoup de religion… Alors, c’est bon, on ne doit pas coucher entre cousins… Voilà.

En cet instant, il contracta le muscle de son bras pour mettre en évidence son biceps saillant.

– Excuse-moi, si je t’ai enquiquinée tout ce temps et si au mariage de ta sœur… disait-il, en mettant une main sur le cœur, qui laissait deviner dessous le dessin de ses pectoraux. Je t’en prie, oublie aussi ce jour, sur la table de la Sconquassona…

Je sursautai.

– À la Sconquassona aussi ? Je ne m’en souviens pas… Tu as donc profité de moi pendant que j’étais dans un coma éthylique ?

– Oui, des fois.

– Comment ça, il y en a eu plusieurs ? Combien ?

– Six ou sept, j’ai pas compté… Qui te ramenait quand tu t’écroulais sur les tables de billard ? C’était toujours ce type, comment il s’appelait déjà… Alberto ?

– Filiberto.

– C’est ça, c’était un bon gars…

Et il regarda mes nénés, en faisant mine de se gratter. En réalité, il voulait montrer ses abdos en soulevant son maillot de corps.

J’étais vraiment fatiguée. Je fixai les épaules massives de mon cousin, son robuste thorax, lui qui, en dehors des femmes grosses, n’avait aucun vice et je lui murmurai :

– Tu veux bien te placer sous moi ?

Après le sexe, mon cousin souriait jusqu’aux oreilles. Il avait l’air d’un crétin. Non, c’en était bien un. Mais, je pouvais le comprendre. C’était la première fois qu’il obtenait quelque chose de moi alors que j’étais consciente.

Il caressa ma figure joufflue, joua avec mon bout du nez et me dit :

– Alice, tu veux m’épouser ?

– Non, répondis-je sèchement.

Il me lâcha. La cicatrice de sa joue se remit à battre. J’avais une influence néfaste sur ses blessures.

– Je n’arrive pas à te comprendre, hurla-t-il furieux en bondissant hors du lit. Tu veux rester une putain toute ta vie ?

Je me tournai, j’enfouis ma figure sous la couverture et je dis, comme on me l’avait maintes fois asséné :

– Dégage.

– Mais je suis chez moi !

– Dégage quand même, avant que je te réclame tout l’argent de ton plaisir. »

Peu de temps après ma cuite, après le premier rapport sexuel librement consenti avec Elvis, après avoir découvert que ma sœur se rendait à Milan pour soigner son cancer, sans rien dire à personne, après tout ça, je me retrouvai devant la maison de Bietola. Et, malgré la promesse faite à mon cousin de ne plus jamais boire, j’étais plutôt bien entamée. Plantée devant ce gourbi infesté de chats, je regardais mon imposante ombre se détacher sur l’asphalte. Je tenais dans ma main une torche fabriquée avec les pages d’une revue de pêche, où était relaté qu’après vingt ans de tentatives infructueuses, un poisson nommé Sgnurina avait enfin été attrapé par un certain Spartaco Benelli.

J’avais arrosé de combustible le nouveau véhicule de Spartaco. Auparavant, je m’étais approvisionnée de nuit dans une station-service isolée en pleine campagne. L’essence avait une belle couleur brune tirant sur le rouge. J’avais laissé tourner le moteur de ma voiture, sur le siège de laquelle se trouvait un sac rempli de boulettes à la mort-aux-rats destinées aux chers félins de Bietola. J’ignore pourquoi je voulais me venger de lui, dans le fond, il m’avait repêchée dans le Canal Émilien. Mais j’étais aussi persuadée, qu’en un sens, il m’y avait aussi précipitée.

Je restai immobile, la torche allumée dans la main. Mais je me ravisai.

Le moteur de ma voiture s’arrêta, j’aurais peut-être dû garder un peu d’essence pour ma consommation personnelle. Il se remit à pleuvoir. Je pris le sachet, puis je fermai la portière et je jetai les boulettes dans le fossé. J’allais au pire tuer quelques ragondins.

Et voilà, pensai-je, en observant les gouttelettes de pluie se désintégrer dans le ciel noir, soirée merdique pour un feu de joie criminel.

« J’arrive mon amour ! Demain, je serai à Bologne. Nous deux, ce sera Austerlitz ! »

Le jour tant redouté approchait. Le gros porc d’Ariccia devait venir à Guazza del Re. Il me l’avait martelé avec mille mails et deux cents coups de téléphone.

Je voyais mon visage se refléter sur l’écran de mon ordinateur. Depuis que j’avais été menacée de licenciement, j’essayais de soigner mon apparence au sein de cet entrepôt plein de courants d’air. Je m’étais donc mise à porter des vêtements plus distingués, comme si des caméras m’espionnaient. Je me lavais même les dents et les aisselles tous les jours pour éviter de puer plus que d’ordinaire. J’avais aussi arrêté de squatter les champs comme une clodo. Les chiens, tristes et affamés, avaient hurlé de mécontentement pendant quelques jours, tout comme Alvise, qui avait perdu sa complice de fumette matinale. Mais ensuite, tous ont bien dû se faire une raison. Nul n’est indispensable, c’est la première chose qu’on apprend au travail. Je m’étais mise à remplir ma fiche de présence avec régularité, de même que celle des vingt autres employés fantômes.

« Ce sera une sacrée bataille, j’en suis sûr, continuait de couiner le gros porc au téléphone.

– Arrête de fantasmer !

– Je ne viens que pour toi.

C’en était trop, je me lâchai sans me soucier d’être sur un siège éjectable :

– Mais t’es cintré ? Tu vas t’enquiller trois cents bornes, juste pour emmener Popol se dégourdir à la campagne ? Et ta femme alors, elle fait la grève du slip ? C’est si cher que ça une pute, à Rome ? Ah ouais, j’ai compris, c’est parce que tu veux un rabais !

Rien n’y a fait. Le loustic savait depuis un bail qu’il me tenait par la barbichette.

– Non… tu n’y es pas, tu me plais, c’est tout…

– Mais tu ne m’as jamais vue ! On n’a jamais discuté ensemble, sauf quand tu couines au téléphone…

– Je fais quoi au téléphone ?

– Rien…

Je perçus, à l’intonation de sa voix, que j’avais dû froisser le gros porc.

– Écoute, même si t’es un tonneau, tu me plais quand même. J’arrive pas à expliquer pourquoi, mon désir monte rien qu’en entendant ta voix. La dernière fois, c’était pourtant le jour de la paye et tout le personnel m’attendait. Je t’ai appelée… tu te rappelles ?

– Oui.

– Tu te souviens que je t’ai fait lire tout un contrat d’embauche et un rapport complet sur la sécurité.

– Oui, j’ai failli mourir d’ennui. Ça a servi à quoi ?

– Ça a été utile, très utile. À un moment, tu as sûrement entendu des bruits bizarres, comme des gémissements.

– Non.

– Comment ça, non ?

– J’ai entendu frapper à la porte.

– Ah ouais, c’était mon casse-burnes de collègue. Mais j’avais fini.

– Hein ? T’avais fini quoi ? Qu’est-ce que j’étais censée entendre ?

– C’est pourtant clair…

– Mais…

– Le type qui est rentré, c’était l’emmerdeur qui me réclamait une nouvelle revue.

– Pardon ?

– Ben ouais, il a cru que je me faisais une pogne avec un nouveau magazine, ceux d’ici, on les a déjà tous utilisés. C’est pour ça qu’il en voulait un autre. En plus, il y avait tous les employés furax qui pleuraient après leur salaire.

– Et tout ce petit monde attendait que tu aies fini de te chatouiller le pipi, pendant que tu m’écoutais lire à l’autre bout du fil.

– Exactement… t’es bien meilleure que le téléphone rose… et tu coûtes moins cher !

– Tu es un pervers, je vais te dénoncer !

– Et pour quel motif ? Parce que je t’ai fait lire trois documents ? C’est pas ton boulot ? Si c’est ça la perversion… Allons, mon amour, dis-toi que tu m’as fait du bien… tu as agi un peu comme une dame de charité. Grâce à toi, j’ai eu l’un des plus beaux orgasmes de ma vie, je te jure ! Tu m’as fait jouir par les yeux… les yeux, t’entends ça ? Ça ne m’était pas arrivé depuis des années. Demain, c’est sûr, même si je vis à l’autre bout de la terre, je rapplique. Je te rejoins, je te prends et tu seras payée en retour de tout le bien que tu m’as fait.

– Ça suffit avec toutes ces cochonneries.

– Tu parles de quelles cochonneries ?… Je dois t’avouer autre chose… Certains soirs, quand le téléphone sonne chez toi, tu réponds sans savoir qui c’est, hein ? T’entends seulement un souffle.

– Chez moi, je ne décroche jamais, c’est tout le temps ma mère qui répond…

– Ah bon ?! C’est ta mère ? Et qu’est-ce qu’on s’en fout. Elle doit pas être dégueulasse, elle non plus… C’est bon, à demain, mon amour… rappelle-toi que ton contrat va bientôt expirer, ne l’oublie pas. »

Traduction de l’italien par Murielle Hervé-Morier

Caterina Cavina est née à Castel San Pietro, une commune de la province de Bologne. Après une brève parenthèse citadine (elle a vécu à Turin où elle a obtenu un diplôme en sciences de la communication) elle revient dans la basse plaine de l’Émilie-Romagne. En 2008, elle publie Le ciccione lo fanno meglio. Elle publie une suite en 2013 : Le ciccione lo fanno sempre meglio. Son dernier roman, Le radici dei fiori, éditions Pendragon, est paru en 2020.

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